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27 nov. 2020

[Jet] « Fausse machine : panique, terreur, horreur »


INSTALLATION GS v.1.0 – PEUR(S) 2020
Festival Histoire & Cité,
Palais de Rumine, Lausanne

Durée : 17 minutes, en boucle (environ 150 mpm ≈ 2750 mots)
Titre : « Fausse machine : panique, terreur, horreur »
Bande sonore : deux voix, fond de bruit blanc équivoque
Statut : annulé (pour éviter la covid et la mort)

Mots d’introduction :

Un faux dialogue, un dialogue de sourds, sur un thème imposé. Une fausse machine. Elle est toujours derrière vous. Des peurs dispersées, des peurs que vous connaissez et d'autres que vous ne connaissez pas et ne connaîtrez jamais. Protée. La peur n'est jamais la même, elle met un autre costume vide : Casimir, Démon, Parent, Alligator. Personne n'a envie de vous entendre chouiner. La peur a des odeurs. Si certaines personnes vous font peur, c'est peut-être pour le mieux. Mais voici un baume au cœur, une pommade, une pomme au four. Ni début ni fin, c'est un faux dialogue. On peut partir, maintenant (?)(.)

Script :

VOIX 1 – Je me suis mise à pleurer. Je veux dire, à penser. À penser à la peur. Ou plutôt à toutes les peurs – c'était très bizarre. Des peurs au pluriel. Des peurs politisées. Des jeux avec la peur. Des silences invisibles. Parfois ça fait sanglot, parfois sursaut, parfois hurler. Quelque chose de mal est arrivé, je vais l’apprendre. Quelque chose de mal peut arriver, je n’arrive pas à arrêter d’y penser. Quelque chose de mal va arriver, c’est certain, comment faire pour ne plus y penser ?

VOIX 2 – Vu comme elle commence, je pense que ta partie va être un peu merdique, mais il faut bien tuer le temps. Je ne crois pas du tout à ce script : s'il y a quelque chose qui se résume à la cacophonie et au trouble vaguement inavouable, c'est bien celles qu’on nomme les peurs. Et c'est bien le fait de devoir parler seul.e devant une foule de personnes silencieuses, passablement importantes pour vous, et légèrement dégoûtées par votre haleine – en ce qui me concerne, c'est l'enfer. Heureusement que personne ne connaît ma voix ici.

VOIX 1 – Alors, je ne me sens pas du tout intimidée, et je te remercie pour ton feedback, mais je vais continuer. Tu parlais de la peur de parler en public, et moi, mon cerveau a conçu une théorie sur la peur, en trois parties. Oui, j’aime bien classer, mettre dans des cases, la peur dans des casiers, vous trouvez ça ironique ? Quand je ne suis pas en train de déprimer, je me rassure mentalement en me disant que j'ai produit des choses, entre-temps, comme cette composition en trois parties. Ma théorie distingue trois aspects de la peur, c’est pratique : « un : panique ; deux : terreur, trois : horreur, ou horrifique ». Je commence par la panique. Panique, c’est le règne du corps : le lien fort et violent qui rappelle à mon ego qu’il ne contrôle presque rien du cerveau ni du corps. La volonté est une simple émanation inopérante. Je suis faite de réactions violentes aux violences et aux menaces. Panique : ce qui vous prend à la gorge quand ça prend soudain le contrôle, la réaction lorsque l’on doit fuir la violation, écraser cette bête horrible qui viens de me tomber dessus, trouver une issue, sortir de là, absolument. Panique, c’est le champ des vertiges, des malaises, de la fuite, des hurlements soudain, et jusqu’à l’évanouissement.

VOIX 2 – "Le champ des vertiges, et aussi le champ des vestiges", on pourrait ajouter, si l'on voulait faire un truc pseudo-littéraire. "Certaines peurs sont hautes et implacables comme des tsunamis prêts à déferler, certaines sont profondes et sourdes comme un tourbillon qui m’entraînerait ailleurs, et certaines m'empêchent de dormir sans vraiment me réveiller – comme de dormir sous une averse, à même le sol, à rendre fou". Et là, on est censées trouver ça profond, houh houh. Je peux faire pareil, la même chose que toi, et c'est rigolo, mais c'est quand même un peu pourri. Promis, j'arrête maintenant, mais je devais le redire. Je ne suis pas contre le fait de faire des cases : c'est plutôt les théories de merde qui me gênent. 

VOIX 1 – À toi de continuer – je lis le script, d'ailleurs, pas besoin de m'insulter.

VOIX 2 – C'est vrai, pardon. Je vais arrêter d'avoir peur d'être jugée, ce n'est pas moi qui ai écrit ce truc, alors... Ok, je lis le script. Promis. Le script. Tu as parlé d'un premier genre de peur, et je te rejoins : je sens quelque chose qui démange mon bras, non, ça rampe et ça grignote à l’intérieur aaAAAAAH – ça, c’est la peur panique : arrache le bras, jette-le loin de toi, infâme et répugnant. Ce qui creuse et qui incise les fibres musculaires, une à une, grignote les nerfs et ronge la valve, ce qui s’invite chez soi et perce, de l’extérieur et c'est l'alien qui était toujours là, je le comprends et l'instant d’effroi me paralyse, mais la panique prend le relai, de suite, me libère et me fait m'arracher le cœur, écraser les gens, fermer la porte blindée sur ma meilleure amie. Panique, mon amour, panique pour le meilleur et pour le pire. Alors oui. Dans de rares conditions, c’est le blackout : une araignée dans mon cerveau ? NOPE, I'm out. Déconnexion sans sommation. On se réveillera bien plus tard dans la boue et l'orage, tant pis. Le corps prend le contrôle pour balancer les contrôles. Et parfois, c'est exactement l'inverse : le soleil noir, soudain, tout est absolument clair, la détermination implacable qui naît dans la panique, car celle-ci a fait table rase de tout le reste. Mais n’y comptez pas trop. Il y a des mécanismes de sûreté, enfouis dans la machinerie dont je suis le rêve – un des rêves ? – des réglages étranges qui s'activent en cas d’inquiétude : rien que là, ya déjà de quoi s’inquiéter. Le monde ne m’appartient pas – la panique est un lien terrible, salvateur quelquefois, parfois dévaste et ruine. Oh non. Pas ça. 

 VOIX 1 – Tu peux le faire.

VOIX 2 – ... "À l’image de la mort, la panique me fait adhérer à mes contours corporels avant de faire fondre leur cire dans celle du dehors, et moi avec." Désolé, je laisse celle-ci à ta charge.

VOIX 1 – T'exagères, c'est assez beau, en fait. Mais tu parlais de vestiges. La panique exprime l’héritage de la survie, celle de notre espèce, et celle du corps battu. La panique, c'est l'accumulation primitive de la noirceur (© Bruce Bégout) : pour chaque mutation sélectionnée, un million de corps ont servi de repas ou d'engrais. La panique, c'est ce qui nous fait courir depuis toujours, depuis qu'on n'était même pas encore nous. Un genre de dernier recours, de ressort ambivalent. Brutal pour brutal, c’est mieux que rien. Ce sont aussi les marques et la matérialité du trauma, qui subsistent après les faits. La vie n’est pas vraiment une affaire de conscience, tout ça peut ressurgir. Bla bla psychanalyse, le cauchemar est une contradiction maquillée en peur, etc., je passe ce passage. Bref, le corps s’exerce et j’apprends à naviguer entre les monuments de la panique. C’est horrible de penser que ce qui a déclenché ma panique soit devenu une partie de moi, dont je rêve de me défaire. Lentement. Le corps a pu apprendre à accepter, à survivre à travers ces ruines, et ce sont elles qui constituent notre carte et nos repères : la panique cesse d'opérer, c'est terrible... Le trauma, c'est la panique à l'agonie, et encore devenue repère, et pourtant insoutenable, et encore. Et encore.

VOIX 2 – Bon. On a compris celle-ci. Tu l'as dit : quand la panique joue, c'est terrible, et quand elle ne joue plus c'est encore pire. Deuxième partie, donc : la terreur, qui est le règne de la souffrance. Les peurs qui font souffrir car elles ont pour objet la souffrance – réelle, passée, hypothétique ou à venir. Les phobies qui viennent de nulle part, et celles qui ne viennent décidément pas de nulle part. Une souffrance venue du futur qui commence à me cuire à petit feu, en son absence. L'anxiété ronge. L'inquiétude mâchonne. Le stress fait tourner au rance. Le mal vous crispe. C’est terrifiant : les yeux de l’âme fixés sur le risque de la souffrance, voilà déjà une forme de torture. Cela n’a rien à voir avec la douleur directe, celle d’une brûlure, d’un os qui éclate, ou d’une mâchoire qui hurle de toutes ses terminaisons nerveuses jusque dans les oreille et les sinus qui implosent avec la migraine sans issue – ce n’est ni moindre, ni pire, c’est autre chose : peur que la torture vienne, ou peur qu’elle s’éternise. I have no mouth and I must scream : je n’arrive pas à balayer cette possibilité. La souffrance, c'est terrible : peu de monde aime ça, et pourtant il y en a pour tous les goûts.

VOIX 1 – C’est peut-être pour exorciser ce risque que nous en faisons des jeux et des scènes, des scènes d'angoisse, des scènes de stress, des scènes de gore, du sang, des cris et des morceaux qui giclent. Tous les films de terreur, de type slasher, grinder ou torture lente. Ces vies réelles auxquelles on ne préfère pas penser : jetées dans la fournaise, sans raison, enlevées, enfermées, forcées à tuer, forcées à des jeux mutilants, pendues à une grue pour sodomie, écrasées par un camion pour un verre de trop. Cela pourrait être moi – bouffée par le crabe intime... pour rien du tout.  Le cancer nous attend toutes et tous, avec ses faux espoirs et ses rechutes, ses retorses terreurs, auto-réalisatrices ou peut-être pas. Et ses douleurs. Tout bêtement : sa douleur terrifiante. Quelle divinité va déchirer le cours du temps pour me tirer de l’enfer ? Aucune, probablement, que cela fasse partie du plan naturel ou que ce soit l’effet d’une faute. Mieux vaut se rassurer sur le siège du ciné ou sur le canapé : bien sûr, ce n’est pas la vie, c’est trop improbable, trop caricatural – pas besoin d’avoir peur de ça – la preuve ultime : j’observe sans être touchée, et j’arrête l’expérience exactement où je décide. Les paupières sont des volets aussi imaginaires que l’écran – et dans le cas de la terreur, l’imagination prouve mille fois qu’elle est réelle pour nous, que l'imagination est l'une des choses les plus réelles.

VOIX 2 – La terreur-souffrance adopte une autre forme : lorsque mes peurs se nourrissent d’elles-mêmes. Je suis prise dans les lianes de l’anxiété, prise en pleine lumière, et elles m’étranglent. Et le manque d’air valide la terreur. C’est quoi, mon problème ? La panique prenait le contrôle, toute en réaction ou en anesthésie, mais la terreur creuse à vif. Elle ne me parle pas seulement de la souffrance que je ne veux pas subir, mais de celle que je ne peux plus supporter : la crise d’angoisse et son caractère chimique, parfois perçu de l’intérieur, juste avant la noyade. Mais c’est QUOI, MON PROBLÈME ? C’est bien moi et mon corps, ce n’est personne d’autre, c’est une partie de moi, mais personne ne peut m’obliger à trouver cette souffrance précieuse ou utile. Une peur qui débloque et qui veut que je vive, disent certains ou certaines, mais à quoi bon si elle me pourrit la vie ? Disparaître semble être le seul moyen d’avoir la paix : voilà ce qu’il faut comprendre avant de pouvoir alléger le voile de la terreur.

VOIX 1 – La peur de finir seul.e, de ne pas réussir sa vie, la peur de sombrer dans la nuit. En souffrir. Dessinez une ruche où chacune et chacun doit prouver son utilité, justifier sa participation, sans connaître les règles du jeu, sans répit au quotidien et sans assurance pour la suite. On parle de la fabrique sociale du désir et de l’envie – est-ce que l'on parle d’une fabrique sociale de la peur ? C’est une souffrance bien différente, souvent assez banale pour qu’elle passe inaperçue : la peur du déclassement, de la dette ou des impayés, disparition des amitiés, la terreur sourde qui n’attend pas la maladie ou l’accident pour frapper. Sous les tapis de l’appartement, une trappe aussi large que le plancher. De rares échelles ; pas la peine de chercher l’ascenseur. Le manager ne m’en veut pas, il protège sa place. La policière crie dans son oreiller. Une terreur inaudible et impossible à avouer : ne pas être dans la bonne classe, en invisible décalage, devoir jouer un rôle ou être dégagée. L’humiliation sociale, l’abandon et la perte sont pires que certaines manières de mourir : pourquoi douter de la peur ? Avouez, elle vous parle de manière claire, à peine voilée. Avouez.

VOIX 2 – Faire corps, s’unir et s’organiser malgré les intimidations : mieux vaut l’échec que la peur qui ronge, pendant que les chanceux et les chanceuses se racontent des histoires qui finissent toujours bien, des histoires de "mérite" et "d’exception". Je fais moi-même partie de 3 phalanges révolutionnaires du syndicalisme prolétarien, et de 4 cinquièmes colonnes pour manger à sa faim dans les poubelles des supermarchés. Je l'ai dit au début : personne ne connaît ma voix, ici, je n'ai pas besoin d'avoir peur. Si vous n'acceptez pas d'avoir peur de finir à la rue, vous acceptez d'avoir peur d'être identifiée comme une revendicatrice, une troubleuse d'ordre public, une menace. Avalez votre harcèlement et vos talons hauts, si vous ne voulez pas devoir choisir entre tonfa et trottoir. La pilule de la terreur, c'est de noyer son humiliation dans l'acceptation : être infantiles – et reconnaissantes... ou monstrueuses. Fake it til you're just another capitalist pig, another capitalist corpse. Être frôlé.e.s par le frisson de l’échec est un luxe, quand d’autres sont drainé.e.s par le sentiment que le combat n’a même pas lieu, ou qu'il n'a pas d’issue, ou une issue terrible.

VOIX 1 – Bon, euh, bref, je ne sais pas trop si tu suis le script ou si tu improvises, mais c'est un musée ici, un musée de l'État helvétique, qui t’accueille et te paye ta vie de fainéante, alors on se reprend et on avance. La troisième forme que prend la peur, au-delà de la panique, et à l’opposé de la souffrance, c’est l’horreur. C’est le sentiment de l’inconnu qui se profile, et qui se révèle inhumain, non-humain et anumin. Anumin : la boue abyssale est vivante, mais autrement. Depuis toujours, tu étais une momie en papier. Ta vie est creuse, non, mieux, ta vie est absolument plate. Plate et pleine. Ta vie n'a pas de profondeur. Il n'y avait rien dans le costume de Casimir. Tu es le costume. L’horreur peut être sourde ou éclatante : elle commence comme un soupçon, juste à l’envers du familier, elle flotte sur ce qui est proche et qui se révèle soudainement hostile, profondément alien, et puis elle se termine dans un étrange extase, le sacré pendu par les pieds. Les yeux fondent au contact de la vérité, le cerveau vaporisé par la révélation. L'horreur glace et elle rend folle : c’est la forme que prend le corps quand il sent mais ne sait pas, quand il perçoit mais ne peut comprendre, quand sa réalité bien ordonnée implose ou se décompose, pour céder la place au réel.

VOIX 2 – Horrifique : une partie du monde à la fois inconnue et familière qui peut surgir à tout moment. Une ombre informe qui s’échappe à la périphérie, mais aussi et surtout, parfois porteuse de fascination. Des organes très étranges sont apparus dans le bébé, à l'intérieur de la chair, comme des fossile d'ammonites pris dans de la glaise. Horreur, peur de l’inconnu mêlée de fascination ou de répulsion : ce qui existe mais qui ne devrait pas exister. De manière très profonde, l'incertain est reçu comme un danger d'un genre nouveau, et ce qui n’est pas familier nous frappe comme étant immonde : ce qui n’est pas de ce monde, de notre monde, on dit que c’est une horreur. Nous ne savons même pas ce dont il s’agit, mais nous sommes disposés à sacrifier la moitié gauche du visage et six doigts pour l'exorciser. Comme si un instinct nous sifflait que ce qui est étrange, absolument étrange, est forcément un mal, une source infinie de malice : une abomination, immorale et immonde. Même si elle entretient des liens ténus avec le pire, l’horreur sort son bout lorsque c’est incompréhensible, ou seulement, salement étrange. La fascination est le versant positif du sentiment de l’immonde, une forme de curiosité malsaine qui s’abandonne et se laisse hypnotiser. L’éveil des grandes choses anciennes dans leurs palais de dents creuses et de paradoxes tout plats : la vérité nue pousse le cortex frontal au suicide. Soudain l'esprit est bu par un océan aveugle qui me connaît sans me connaître. Frôlement froid. Cet océan n'a pas d'extérieur. Et cætera.

VOIX 1 – Ok, mais ce qui est étrange et inconnu n’est pas forcément d’un autre monde. Je vais tout de suite calmer le jeu. Body horror : ces corps humains recomposés, greffés, sans visage (lisse, amolli ou vermoulu, mais tout de même vascularisé), que l’on voit dans les films et les cauchemars – qui causent autant de fascination que de vertiges. Plus les formes sont proches, plus le sentiment d’horreur est violent. Lorsque les choses prennent vie alors qu’elles ne devraient pas, l’horreur prend la forme de l'étrange – weirdness en anglais. Et quand un lieu ou un être devrait être vivant, mais se trouve immobile et solitaire, c'est le sentiment d'eeriness : une poupée trop réaliste, qui ne bouge pas, ne cligne jamais des paupières, un salon à l’heure du thé, dans lequel les tasses fument, mais personne n’est en vue, puisque jamais personne n'a été là.

VOIX 2 – Je répète de manière condescendante pour les gens du fond. Weirdness : horreur des "choses" qui prennent vie alors qu’elles ne devraient pas... X n'est pas à sa place, et il menace l'ordre du monde. Eeriness : horreur de la chambre vide et de l'univers trop calme, sans vie... X devrait être là, mais son absence prouve que c'est moi l'anomalie, c'est le monde qui m'a rêvé. (© Mark Fisher)

VOIX 1 – Euh, oui, j'apprécie que tu précises ma théorie, mais... C'était le ton, peut-être ? Anyway : pour exorciser, mettre à distance toutes ces horreurs, rien ne vaut les rituels de la normalité : toujours le même chemin pour rentrer chez soi, un bon câlin scientifique, le mal de cou et les séries, la rue avec un commerce ouvert 24/24, le désodorisant des toilettes, les lois de la nature, rien d’extérieur ni d’anormal qui ne puisse être maîtrisé... D'ailleurs, à force de regarder l’horreur en face, on finit par s’identifier aux formes horribles et le cauchemar devient une partie de l’identité personnelle : un genre de films, un amas de monstres et de sigils étranges sur des t-shirts ou un collier de piques, avec un volume de Georges Bataille (@babighoul, death is the new oldschool, the old newschool, bref it's still cool). C'est ça aussi, les gothiques, avec tout l'amour du monde : le goût de l'horreur mis en tissu, le cute ultime, ultime parce qu'il se familiarise avec l'objet impossible à dompter par définition, la source de l'horreur : l'abîme obscure et inconnue. Et voilà que moi aussi, je dis, comme il se doit : "moi aussi, j'étais gothique" et "c'était bien", mais comme Jésus, premier gothique plus ou moins malgré lui, en vérité, je vous le dis : l'identité ne nous sauvera pas. (© LapFoxTrax)

VOIX 2 – C'est joli de parler de la peur de l'inconnu, de l'inconnu ultime et tout, mais moi le futur me fait peur parce qu'il devient connu, il se dessine en extinction, il se distingue en exactions, et je ne me sens pas prête. Ses contours sont flous et compliqués, mais il paraît déjà trop réaliste de s’attendre au pire : montée des eaux, des températures, conflits et contraction incessante de l’avenir. L’horreur semble être un jeu à côté du poids de cet avenir trop réel, et surtout tel qu’il se dessine. Ma terreur qui vient ? Les horreurs. Ta fausse machine ne tiendra pas 2 minutes. La lutte permanente ou l'effondrement, les sacrifices, rien de glamour ni de facile, aucune complaisance n'est possible. T'as pas plutôt une théorie sur le courage ? En attendant : rechutes, facilités, et le prix du confort. Peur d'admettre que je suis un peu responsable des crises écologiques, même si ce n'est pas autant que d'autres : c'est aussi mon crime, et bientôt mon enfer, et celui de mes proches. Honnêtement, j'ai peur d'être forcée à devoir agir, forcée à renoncer. L’écologie, ce n’est pas seulement le réseau des êtres, c’est la dureté certaine de nos demains. Certains jours, je crois voir le lent carnage d'ici. Les frontières de navires et de barbelés sont déjà prêtes.

VOIX 1 – Oui. On va s'en sortir. On va y arriver, je te le promets. Je conclus, mais ce n'est pas pour passer à autre chose, promis. Ma théorie : panille, terrine, horrize. Une collection bizarre – entre l'intérieur et l'extérieur – qui passe dans les deux. La peur comme solution au problème du corps et de l'esprit. Des pièges sans fond et des miradors au regard qui tue. L'avenir nous trouvera peut-être une place, peut-être magnifique, même. Mais je te rejoins. Je ne vais pas apprécier les efforts de plus en plus violents pour assurer la vie nue. Je ne sais pas si je réussirai les sacrifices, et jusqu'où ils auront du sens. J'imagine que c'est le reste de mon corps qui en décidera. Fini, le script.

VOIX 2 – C'est seulement maintenant que j'y pense, mais il manque plein de choses dans cette théorie. Trois genres ? Ça colle moyen. Il reste au moins : la peur d'avoir raté sa life, les peurs familières, qui servent de bouclier, la peur de croiser un.e sans-abri, la peur d'avoir l'air faible, le frisson du risque, les peurs excitantes, les peurs égyptiennes, le je-stresse-sur-quelque-chose-sans-savoir-quoi-mais-ce-n'est-pas-existentiel... De toute façon, je n'y ai pas cru un instant, à cette petite théorie de la peur. Mais on s'en tire bien, au final, ça aurait pu être pire. Et la possibilité du pire, sous toutes ses formes, c'est ce que j'en retiens. "La possibilité du pire". C'est pas mal ça. Je vais m’en servir pour relativiser le reste, si j’y arrive. Après, je ne vois rien d’intelligent à ajouter pour le moment : je veux me taire, je veux absolument me taire.

VOIX 1 – Voix 2, out. Et moi, la même.

 


4 sept. 2011

[Thé] Thésis

Thésis

Tragédie absentéiste en un acte et une seule scène

THESIS                                 Princesse qui parle au vent et au fait de voir
ERYPHON                            Personnage absent qui s'observe et s'inquiète de ne rien voir
LES OISEAUX                     Comme le chœur : personne ne les écoute
PAKSEKATAROS              Pascal l’introduit dans son traité, amoureux vain, vaniteux

La scène se passe sur la terrasse du palais royal de Myrthe. Thésis, à qui la Pythie a révélé son destin de se transformer en statue et de tuer un prince, arpente le marbre en attendant son héros libérateur, Paksékataros, qui est aussi son amant. Ils sont frères et sœurs, mais ne le savent pas, et Paksékataros ne sait pas qu’il est de lignée royale. Eryphon, usurpateur minable et meurtrier du père de Thésis, brûlant pour Thésis, entre comme un courant d'air.

Acte I Scène 1

ERYPHON, sans que Thésis ne l'entende – Ma captive, ma prison ? Tu es là ?

THESIS, se parlant à elle-même – Les navires passent sur l'horizon, ils sont au nombre de trois. La morsure du froid les rend presque invisibles. C'est l'air qui se densifie, il ne laisse plus passer la lumière. Vous, petits êtres lumineux, dessinez-moi le vaisseau de l'amant ! Soyez phalange, contre-attaquez, venez à moi avec votre or précieux, que je voie toujours ces hippocampes ! Les trirèmes s'estompent. Venez à mon secours petits fées blonds, afin que mon attente n'aille pas se noyer ou dans le ciel ou dans la mer, avant de mourir dignement de l'arrivée de mon promis !

ERYPHON – Thésis, me voilà. Tu m'appelais tantôt, pour me dire ta haine et tes remords ?

THESIS – Oh ! Un revenant. Encore plus lâche que vos soldats, vous n'apparaissez que lorsque je disparais.

ERYPHON – J'ai réfléchi, il vaut mieux que vous mouriez. Cela ne vous coûte pas beaucoup, et c'est beaucoup pour moi. Pense aux autres, Thésis, prends ces pillules. Avale la vie. Guéris ta langue de sa vindicte, sois délivrée de ton génie. Ne pense plus au reste, du reste il ne reviendra plus. Lui, surtout, ne viendra plus. J'ai fait disposer des gardes invisibles tout autour de l'île ; ils brillent d'un vide si parfait qu'Ulysse lui-même s'en irait, voyant bien qu'il n'y a rien à voir ici. Il n'y a personne sur cette île, c'est ce que penseront ces matelots. Il n'y a que les petits pas des petits rien, personne, jamais, enfin tu m'as compris.

THESIS – Les navires ont disparu, les derniers survivants d'or le disent à mes yeux. Ils sont comme ces mensonges d'étoiles qui assurent que l'étoile est ici ou qu’elle est là, mais la réalité, c’est que son trou dans la voûte céleste est déjà rebouché : noir, plein comme jamais. L’âme s'est perdue en la masure du temps, l'azur est amer, mais pas assez pour faire fondre l'essaim des écrivains de rien. Coléoptères graisseux, et la mer est usure pour mes yeux fatigués. Je me fatigue, c’est souvent ... Ah, pourquoi ai-je dûe être enlevée par un vieil insulaire ? Le continent n’a-t-il pas assez de satyres ?

ERYPHON – Cesse, Thésis ! C’est assez de sottises, enfin ... Ce n’est tout de même pas compliqué ... Sois gentille à la fin, soyez un peu tragique ! Vous manquez de sérieux, vous déprimez tous nos textes. Je ne vous demande qu’une petite victoire, ce petit don de soi, pour mon petit ensemble. Que mon histoire se tienne. Allons … Un roi, même un faux roi, ne supplie pas. Ne m'obligez pas à montrer que je ne suis pas même une contrefaçon.

THESIS – Quelle vie voudrais-tu que j'avale, ô carton tyrannique ? Cette vie qui s’est déjà perdue entre l'éther et la mer ? Une ligne fade qui se tâche de transparence. La ligne roule des gros yeux, confondue à la houle, elle pleure à gros bouillons, sans aucune tenue. Les berges de l’Élysée sont recouvertes de peaux sales ou de crânes. Les bergers du ciel sont muets. Les héros de l’antan se sont noyés, mais le dernier résiste, il boit la tasse, ressurgit, échoue au bon rivage, porté par un tiède courant, un dieu, comme d’habitude, en mal d’incarnation sordide. Ils ont toujours du mal avec les odeurs ... Je ris parce qu’il m’est arrivé de croiser Apollon déguisé en rosier. Il puait. La sueur. La sueur de dieu c’est quelque chose, vous savez Eryphon ? Mais lui, lui... Il ne sent pas la sueur : sur son torse bronzé, des égratignures brûlantes, causées par les serres d'une sirène et le feu de l'eau de mer. Des cicatrices ... Il s’approche, je les lèche ... Soudain il me saisit la main, et ils s’en voguent au loin ... Il n’y a qu’un seul homme qui emmène ma vie au loin ... (un temps) ... Tu vois ? Je peux la jouer tragique, mais je suis presque noyée dans le kitsch ... (un temps) ... La soupe du monde. Le petit cœur de la princesse qui fait des bulles. Je barbote dans le bain avec un séraphin et un scribeux.

ERYPHON – Si tu consens à mourir, j'ordonne à mes gardes de laisser ton amant passer, et tu auras ta petite scène d'agonie, de passion : ce sera grand et chaud, humide. On tirera même le rideau. Autrement, ton amant devra se défendre, et je te préviens ! La lutte sera féroce ! Réfléchis bien, je te laisse les pilules ici. Juste là, sur la table basse qui est sur la terrasse, qui est sur l'île de Myrthe qui est en bas de la mer centrale … Au cas où tu pensais revenir de tes songes éveillés : ton corps s’y trouve aussi ...

THESIS – Ha. Ha. Tu n'es pas drôle. Je ne te donnerai pas cette défaite – elle est digne d'un traître : le traître peut bien se vanter de mettre en péril le principe du héros, mais toi tu outrepasses les règles du mauvais. Je n’aime pas le mot médiocrité, si banal, si bourgeois (les bourgeois seuls s'en servent pour cracher sur le bourgeois) – bourg, Boers, voilà des mots laids. Ils veulent dire : c’est mauvais, c’est pauvre – c’est l’orgueil pataud et hargneux, un peu lâche. Eryphon, allons ... Ce que tu es n’est pas mal, et encore moins le Mal : seulement mauvais. Alors que les traîtres, eux, sont acteurs ; et puis sans traîtres il faudrait aller bien plus loin. Bien trop loin.

ERYPHON – Oui. C’est une banalité. Le traître permet au juste de l'être. La ligne torve d'une vie infidèle est faite d'une longueur plus grande, à longueur de temps égale. Lorsqu'on déroule un traître il se révèle très long, très compliqué. L'homme juste, le bon roi, lui, n'est que la droite du point de sa vie au point de sa mort. Il a fait le chemin le plus court. Mais il y a pire : le saint. Lui, il prend un raccourci, il trouve le moyen d’évoluer sur une orbe. Il tord l’espace-temps autour de lui pour que sa droite soit plus courte encore que celle du bon. Le traître craint, il regarde la vérité en face et décide contre elle, comme un tyran fou explore, expérimente, for the sake of free will, et il se perd toujours : c'est ce qu'il veut. Il se croit double et tente même de doubler les dieux, se doubler soi et son destion, il est plus insensé qu'un lâche, mais moins sot et plus vrai. A moins qu'il n'ait pris une porte dérobée. A moins qu'il n'y ait des traîtres faits de lâcheté : des traîtres incomplets, des traîtres nés de la peur ...? C'est une idée de personnage. Plus tard. Pour mon rôle, il faut que la révélation soit celle-ci : partir en retard, traînasser, errer, ouvrir un cagibi par hasard et trouver là le but, ouvert, devant soi, par un bug de la matrice...

THESIS – Qu'est-ce que tu racontes ? N'esquive pas le sujet avec des mots qui ne veulent rien dire. Oh, et puis je me fatigue pour rien... Je dois être en forme pour mon sauveur... Laisse-moi.

ERYPHON – Alors c'est ainsi ? Je trahirai où nous sommes avec un petit cri d'étourneau (le tien !), il l'entendra et il viendra, et son sauvetage sera plombé, trahi : j'aurai moi-même signé mon échec ! Un coup porté sur toi et il aura été, malgré lui, mon dernier mot d'auteur !

THESIS – Oh, une fois pour toutes ! Ne te prends pas pour un damné : je signifiais que tu n'en es pas un. Pas même un traître à condamner. Eryphon... Je ne t'en veux pas. Je ne t'en veux pas, mais tu aimerais tellement ... Pas même l'acteur de ton échec... Ni méchant, ni chef... Tu as mon amour le plus tiède.

ERYPHON – L'amour le plus tiède. La pitié. Tu me rends fou. Faut-il que je te vole ce cri, d'un coup ? Que j'aille plus loin encore ? Que j'insère mon i grec entre l'o et le v ?
THESIS – Tu vas trop loin. Garde-toi d'essayer. Tu n'y arriverais pas.

ERYPHON s'empare de la main de Thésis – Donne moi ta main.

THESIS – Ah ! Non !

ERYPHON – Tu ne feras que ce que je t'ordonne, ton nom sera connu pour celui d'une reine, d'une statue, d'une colonne fière.

THESIS comprenant – Oh. Ah.Je ne peux pas résister.

ERYPHON – Quelle docilité, Thésis, tu m’enchaînes, je ne peux pas. Tu m'empêches vraiment d'être ignoble, tu me coinces et jusqu'au bout, tu me prives de la fin. Je n'ai pas même réussi à faire un nœud à ce cheveu. J'ai conscience que ton texte est mauvais Thésis, mais ne peux-tu pas y mettre un peu du tien ? Cette partie-là, en bleu, sort du schéma : tu dois y passer en silence, dessous, de sorte qu'on ne t'y remarque pas. Le silence étincelle, son métal te cachera.

THESIS – Reste dans l'ombre, Thésis … On te verra mieux. Ton texte est amusant, mais j’en suis sortie il y a des millénaires, et par décret divin.

ERYPHON – C'est cela.

LES OISEAUX – Eryphon et Thésis, jouant le jeu du tout et du rien, de « ce-qui-a-de-l’importance-n’en-a-pas »,  n’ont pas remarqué que dans la rade les vaisseaux sont arrimés, que les ancres râclent le fond des criques, et que de nombreux milliers d'hommes débarquent, du soleil plein les yeux, le sel de leur sueur et de la mer mariés sur leurs torses. Ils arrivent de toute la Grèce, la ruse d’Eryphon a échoué, l’hoplite consulta la sirène. L’invisibilité n’a pas déjoué le flair de la prêtresse ailée. L’hoplite a payé la sirène, il a payé de sa personne - et si nous n’étions pas de simples oiseaux dépourvus de tout sens moral, nous dirions qu’il y a là quelque chose de pas très catholique. L’hoplite a débarqué, il tue un garde en n'y pensant pas, en jette un autre dans un trou qui se referme aussitôt. Il arrive pour Eryphon, il arrive pour Thésis.

ERYPHON – Crois-moi, la chasse a assez duré. Je te promets les robes, les civils enflammés, les ivresses, le parfum, des places et des jardins. Sois là, sois juste là, debout sur ce point qui ne prend pas de place, toute là, contre moi. Que je ne meure pas en martyr.

THESIS – Car tu n'en es pas un ?

ERYPHON – Ne te moque pas.

THESIS – Je vais te dire ce qu’il en est, je refuse de choisir entre les pillules ou le roi, c’est trop nul, c’est si peu moi, c’est si peu toi. Tu me crois capable de t'attaquer, de te résister et de croire, tu me crois semblable à toutes ces héroïnes qui font éclater leurs révoltes niaises quand l'ennemi donne le choix. Mais je sais que tu n'en es pas un, tu n'es pas un ennemi. Tu es beau, et bon, Eryphon. Un moment, tes textes m’ont séduit, ils sont si maladroits. Seulement Thésis n'est pas pour toi, ni la potiche ni némésis. Ni ton amie. Elle est un regard tendu entre Myrthe et l'horizon. Une corde tressée par un dieu patient et futile. Thésis n'est pas une âme, Thésis est une vague, cette forme mouvante et sûre, aussi insaisissable que pudique, aussi morte que vivante, l’onde bénigne. Thésis ne se défendra pas et tu ne peux pas non plus la toucher ! Une poussière qui s'est posée dans ton bel œil, Eryphon, c'est Thésis, c'est que tu te blesserais toi-même en l'approchant. Tes gros doigts bienveillants et inconscients ne sont qu’un contre-temps. Ne pas se révolter, c’est la marque des dieux, se révolter, c’est la marque de l’orgueil – agis avec intelligence, dans le calme et tu sauras quel beau destin tu as devant – coupe les amarres – alors jamais je ne serai là, plus jamais Eryphon. Tu seras libre, par pitié : ne précipite rien dans la bêtise des enfants gâtés, des esclaves arrogants ou des démons gâteux. De ceux qui se renfrognent ou se referment, l’huître n’est pas une belle métaphore, je t’en conjure, ne t’obstine pas – et ne crois pas non plus que ton aveu soit un exploit. Nous sommes des parallèles. Nous ne perçons jamais la coque l'un de l'autre. Je te parle pour jouer, mais tu auras oublié si tôt tout cela, le meurtre de Papa, ton ambition naïve, ton envie d'être vu, remarqué, accepté, aimé, tout ça - Oh ! Que c'est banal. Et en plus, tu me laisses tout expliquer, à moi, la fille ? Être une femme et expliquer le besoin émotionnel, c'est si peu antique, si post-moderne, si minable, si ... Mais ne le prends pas mal ... Au fond tu ne mérites aucun mal - j'espère que certains prieront pour toi, qu'ils t'aideront - tu grandiras. Mais Papa mort, nous pourrions bien aller à notre perte plus vite que prévu. Eryphon, qu’as-tu courbé l’espace dans un sursaut inconscient pour que je te rencontre ... Ton entreprise est une erreur, non pas une méprise, non pas un quiproquo, non pas une intrigue ni même une aventure. C’est un rien désagréable qui fait tout pour être quelquechose. Ton regard est enfermé dans l'ombre, dans la pupille, tandis qu'au-delà c'est l'océan, et qu'ensuite encore c'est la virginité. Je suis au-delà de l’océan,  et quand la vie sera revenue, ton œil sera un : ténèbres. Et la mer, qui vient à nous en ce moment, et ma pureté, qui bientôt va s'en aller ... Ils ne te laisseront qu’un regard noir. Un trou béant. Beau, profond, va, et cherche-toi une couleur et une pureté à posséder, qu'elle te possède avec ses deux bras noisette et blanc, sinon tu n'auras plus rien lorsque je serai partie pour avoir des enfants. Tombe amoureux d'une de tes servantes, je ne sais pas moi, vous savez si bien provoquer cela, vous les cristaux virils. C'est triste un regard qui a perdu sa couleur et sa blancheur, c'est un œil qui ne voit plus que l'ombre, c’est la paupière fatiguée qui succombe à l’azur, qui retourne à sa grotte et à ses rumeurs car elle n’a pas accepté d’être contrariée la veille au soir – une fleur qui ne s'ouvre même plus au soleil. Ton malheur a été de me voir : j'ai été dans ton œil, et entre toi en moi a surgi un tiers absent, pour que le plein et le vide ne se connaissent pas, ce tiers absent est ce bleu-là, qui disparaît avec moi. Je le contiens, ne l'oublie pas, tandis que toi, tu n'es qu'absence. Je suis plus que le chrome, je suis toute la couleur, tu es moins que le chrome : les couleurs en sont les reflets.

ERYPHON – J'entends des bruits de combat.

THESIS – Enfin la vague va se fermer, une boucle. Suis-je belle, Eryphon ?

ERYPHON – Que n'ai-je fait pour mériter cela ? Quelle verrue, quel jeu ou quelle vibration me sépara des grands héros ? Quelle insulte mon corps a-t-il fait au monde pour que j'en sois reclu ? Par quel extraordinaire défaut mon anonyme existence a-t-elle irrité le ciel ?

THESIS – La blancheur de la vague éclate toujours dans le fracas, la guerre approche, j'en suis le lys.

ERYPHON – Tais-toi, Thésis.

THESIS, cri strident – Paksékataros, à moi !

ERYPHON – Quelle vaste blague, la vie ... Ton discours Thésis, ne crois pas que tu t’en tireras ainsi – parce que j’ai vu le courant dévier, les mots devenir aigus – ne crois pas que tu es si innocente – même si tu as compris si bien qui je ne suis pas. Par Chiron, une attaque – si c’est Ganymède qui a trahi mon lieu secret, il le paiera – Phaéton, guide mon bras !

THESIS et ERYPHON – Phénix !

Les soldats de Paksékataros entrent et tuent les gardes du palais. Eryphon se jette sur eux mais s’empale sur la lance de Paksékataros.

ERYPHON, agonisant – Je serai Shakespeare ou rrrrr ... (Il expire sans pouvoir finir sa phrase)

Thésis se transforme alors en statue titanesque de marbre blanc, qui s'écroule sur Paksékataros qui s'écrie :

PAKSEKATAROS – Enfin recouvre-moi, le héros du presque qui tua rien, lance levée, fait donc advenir ça, toi monochrome, moulage parfait, de ce qui manquait à ma linéarité, la ligne n'est sauvée que par le plein écran blanc, écrin ! MATHÉMATISE-MOI MON AMOUR !

Epilogue

Tous renaissent et vivent heureux dans la palingénésie. Scène de banquet (avec le père des deux jeunes, son meurtrier, les oiseaux, Pascal et Socrate qui discutent allongés). Ils peuvent aussi se transformer en polyèdres de polystyrène géants.

Pendant que les acteurs saluent, Eryphon peut garder sa lance plantée dans son ventre, et gêner les autres acteurs en faisant demi-tour. Donner l’impression qu’il est détesté jusque dans la troupe.
Des complices dans la salle peuvent le huer lors des salutations individuelles.