Contact avec le sol écossais, premières bouffées d’air – mais ce n'est pas une première encontre. Je ne suis pas venu depuis très longtemps, à peine y ai-je déjà vécu. Édimbourg est encore loin et tout m'agresse de familiarité...
Atmosphère climatique : tiède – atmosphère linguistique : dégagée (légèrement accentuée) – atmosphère globale : contemporaine Je me demande s'il est possible de "reconnaître" ce que l'on n'a jamais vu, pas même en photo ? J'ai l'impression que c'est le cas. Je le sens car je sais ceci : mon père est né non loin, vécu sa première dizaine d'années à quelques dizaines de kilomètres au nord de cet arrêt déserté de l’A79. Lignée imaginaire. Je ne sens rien de plus que ça : "je le sais", et je choisis de m'y accrocher (paradoxal, choisirait-on aussi d'où l'on est venu ?).
Lignée, autoroute. Ouest-côte écossaise bordée de plages à méduses où un petit garçon de 9 ans ramassa une petite poignée de gravillons d’or (préservés depuis lors dans ma chambre à Strasbourg – capsule blanche remplie d’eau salée, ma lignée de pépites) Face aux plages et beyond the Firth of Clyde, les côtes d’Arran et Holy Island – mais dans la nuit, rien de tout cela : seulement les bâtiments inesthétiques de Prestwick Airport (Pure Dead Brilliant! en lettres magenta) et le car démarre enfin. S'enfuir de Ayr, autre lignée, ça trace – affalés seuls sur la longue banquette arrière, il dort et j’imagine les campagnes cabossées hérissées de pins – invisibles dans la nuit – que nous traversons.
Nous n’allons pas vers les fermes sauvages ou les petites villes côtières d’où j’ai peut-être une espèce d’origine paternelle, nous allons plus à l’est : Kilmarnock, Mearns, avenues larges encadrées de tours d'affaires, clubs et éclairs monumentaux de Glasgow jusqu'à Central Station – tout le monde descend. Sauf nous, évidemment. Le temps de convaincre le chauffeur qu’on a effectivement payé pour aller jusqu’à Édimbourg et on repart dead vite sur l’A71 dead vide – 0259 à Waverley, une bruine acérée pour nous accueillir et nous tenir éveillés jusqu’à l’antichambre carrelée du Golden Dragon.
Les nuits courtes sans trouver le sommeil sont les plus longues.
29 août 2012
[Jet] Arriver à Édimbourg (2)
[Jet] Arriver à Édimbourg (1)
Très large étendue de pénombre. Présence quasi-imperceptible d’une Terre habitée, loin en dessous du vaisseau avimorphe. Nocturnautes. Plaques de neige des néons, tatouage minutieux et orange de la ville. De là où nous sommes, la Terre est un étrange reflet du ciel étoilé.Des routes lumineuses l'immobilisent, la ligotent le temps qu'on la fuie – canaux larges mais hésitants, lacis bizarre entre la guirlande et le câble emmêlé, dans le fouillis de pointillés blancs. À la limite extrême entre ciel et vide paraissent les dessins réellement symboliques de nos mégapoles dans la nuit. Avalons les nuages et l’espace de poussières – black-out –, s’effraie la fine pellicule colonisée à la nuit, à mesure que l'on monte – plane et monte encore. Les seuls feux clignotants – agrippés au bout des ailes tendues à l’extrême sous le poids d’une vitesse, pourtant toutes flageolantes – postillonnent encore à l'envers.
Luminescences tachées qui grésillent sous des tonnes d’air ? Fini. Terminé. Reste, noir sur fond noir, le fuselage qui s’oublie. Hublots de pétrole, j'écris ces mots – ça vibre. À l’intérieur, les demoiselles de l’espace préviennent tout soupçon de soupir et tout soupir d’un soupçon (de lait dans leur thé désaltérant et dégueulasse).
Le bruit lumineux du couloir trace un trait sur ma part de sommeil. De toutes manières, je suis bien trop excité.
28 août 2012
[Kogi] Transformations de moi
La pire transformation m'affecte. Je pensais en être débarrassé ; elle est revenue spontanément, au bras de Déception (arrêtant le bras qui frappait mon égo, protégeant mon égo). Je deviens à nouveau (et c'est jouissif, car je ne laisse aucun indice, et méprise la bêtise, abandonne vos lenteurs)... un hérisson supersonique
Cette fuite, fertile en tensions et sursauts imaginaires - familier de la solitude la plus élémentaire, je la rejette pourtant : accepter la déception, c'est la vie et la force, ne pas la laisser dire le dernier mot, même si elle vous colle à la peau. Et je refuse que moi triomphe, refuse la re-fusée d'imaginaire, perfusion hérissée réactive - je force mon retour au dialogue laborieux, reprends forme humaine au lieu d'exiger "Communion ou silence !"
Mais quand même... L'humiliation de l'égo se confondait avec une vraie souffrance morale : ne pas être écouté, épreuve utile nécessaire, ou faut-il panser la plaie ? Se sentir seul, sous-estimé : accueillir ou prendre sur soi ? s'endurcir ou s'apitoyer ? ou refuser, réclamer l'amour, quémander un droit d'unité ?...
blessure narcissique ou blessure tout court ?
Je préfère parfois me laisser devenir un phénix noir, voix de flammes noires, ailes noires de cygne : parmi les formes ultimes de ma fuite grandiose et belle, parmi les avatars de ce que je sais être, au fond : invincible bâtard anthracite adopté. Vous n'imaginez pas. Sous cette forme je feins de consumer tout pont, toute promesse, et feins de taire des beautés découvertes, vous paraissez tous très stupides et surtout fades - là-bas enfin je m'enfonce dans la perfection
Déception de l'égo, réaction contre autrui - recul violent - réaction combattue, libération inattendue par le haut, c'est étrange : seul et pourtant sans solitude : Toi seul sais m'accompagner comme ça
Engagée la bataille contre soi, boule de fils d'inerties et de résidus d'indépendance ou de recul - engagée la bataille réactionnaire contre un laisser-aller réactif ou self-sentimental.
Grâce ambiguë : parfois elle me libère des autres, de vous, et parfois m'y renvoie - parfois elle me sort du laisser-aller envers soi, et parfois m'y accueille, inversant tout " je envoie vous brûler ", car Dieu libère au-dessus de moi des espaces d'ambition, de solitude et beauté pure (vous n'y êtes pas !)
Je me rends, et tu me rends victorieux. Et je me rends à Dieu car il ouvre par la force l'espace de ma respiration, enfourne généreusement l'oxygène imaginaire, matière de mon voyage et prend part à avec moi au défilé omnivore, immense, multipôle, de mon intime univers
Le cœur battant, mise hors circuit de l'infraction elle-même, adhésion à soi
Identité à Dieu sans confusion ni perte, où Dieu équivaut à moi sans que je ne sois Dieu et Dieu, ce n'est pas moi
Vous écoute et admet, vous m'élevez, réessaye
24 juil. 2012
[Poé] Corrige ce sale corps propre
Corrige ce corps : gratte la surface
Rase les herbes folles, peinturlure la façade
Éponge le fluide pubien et couvre les odeurs
Avec l’essence ou bien la pâte à crasse
Forge les pectoraux - en ordre de parade
Le torse est un vêtement gonflé à l’hélium
Le sein gonflé restera ferme à l’opéra
La silicone coule à flots, et bientôt le valium
Tu cherches à vaincre les mannequins
Sur leur propre terrain ? Riche destin
Mais soit : efface et plie ! Épile et rince !
Contraint ! Contracte ! Ajoute ! Retient !
Lèche des yeux, pourchasse le prince
Soma divin qui ne sera jamais tien
Divin ? Jamais le tien ! Alors, t'as peur ?
Le sien ? Jamais tien ! Alors, t'avales ?
(Avec des lames aux mains, la cosmétique tue l'érotisme
Et la plastique devient vite l'obsession qui s'astique
Quelques effets à la limite, détails concédés à la norme d'hygiène
Des petits riens, maîtrisée harpie de l'aveugle esthétique
L'assurance et le charme, pourtant loins de toute manip
Échapperont-ils au carnage ?)
Corrige ce sale corps propre2012
![]() |
| Ma barbe a encore repoussé - gratte - et encore, je n'ai qu'elle à raser |
19 juil. 2012
[Kwot] Superliquide (Cécile Mainardi)
Dans la première partie de Rose activité mortelle, Cécile Mainardi esquisse les propriétés physiques et affectives d'une molécule imaginaire, ou d'un état imaginaire de l'eau : l'eau superliquide.
Une métaphore aqueuse, évasive, coupante, sans épaisseur, pour les capacités hors normes du langage écrit, la production de signification faussement normale, sous la couche des habitudes. L'eau superliquide n'est pas une fiction à proprement parler, plutôt une image vérace et opératoire de la poésie elle-même : cette image pointe le décalage bien réel entre l'identité objective visée, supposée ou projetée, et le champ plus large (potentiel ?) des effets, réactions, interactions stylistiques et sémantiques.
Extraits choisis :*
« La première phrase qui parle d'eau superliquide s'en remplit, c'est comme ça. Puis perdant son équilibre, elle s'incline vers une deuxième où elle se déverse, que cette deuxième phrase parle d'eau ou pas, qu'elle existe ou non, pourtant elle chavire à son tour, pour aller reverser son trop-plein vers une troisième encore s'il s'en présente une...
En somme, elles se la communiquent comme une non-pensée, à la vitesse à laquelle on oublie à quelle phrase on en est au bout de trois qu'on lit [...], vous devinez alors / vous inventez le début d'une phrase (tout en veillant à ce que l'ensemble formé soit entièrement correct du point de vue de la grammaire) qui se terminerait par "et le monde monde", ou bien : "et l'eau superliquide eau superliquide", vous voyez, vous ne voyez pas, pendant quelques minutes vous lisez une solution possible que je ne propose pas »**« C'est parce qu'il y a de l'impossibilité immobile qu'il y a des flaques, des morceaux de puzzle épars de ciel pour rafraîchir la surface du monde. J'y jette un bref regard du haut de ma silhouette enjambée. Je sais comme jamais qui je suis au seul galbe de ma jambe dépassant du cuir noir de mes bottines. C'est mon absolue identité fichée à l'envers dans le ciel [...] »***« Il n'y a pas de perception qui ne soit imprégnée de souvenirs : dans la vue de l'eau superliquide qui s'écoule, il y a les anciennes images de l'eau superliquide qui s'écoulent. Il n'y a pas d'écoulement ni de phrase sans cela, sinon le verre éclaterait, sinon le texte serait déjà en morceaux. À la base même de notre connaissance du rythme, il y a cela »****« On a parlé de la mémoire de l'eau, selon laquelle l'eau qui a été en contact avec une substance conserve les propriétés de cette substance, alors que celle-ci ne s'y trouve statistiquement plus. Avec l'eau superliquide, c'est cent fois plus, et en même temps cent fois moins, qu'on se rappelle tout ce qu'on a voulu écrire à son contact sans le faire. Ça ne suffit pas à faire de ces écrits virtuels une substance / de cette substance des écrits virtuels.Aussi, je me penche au-dessus d'un bac qui en aurait été rempli, et j'enregistre directement dans l'eau le mystère dévalisé de ma voix, nous sommes à la vitesse d'un sucre qui fond »Cécile Mainardi, Rose activité mortelleFlammarion, 2012, pp. 31, 33, 55, 57
17 juil. 2012
[Kogi] Intelligeance
L'intelligence n'est pas une aptitude innée, ce n'est pas une compétence ni une donnée quantifiable. Non. Et le QI n'est rien. Rien qu'un indicateur de plus, un test plus muet que biaisé, il ne signifie rien de l'intelligeance, tout juste un degré d'attention et de conformité (l'indicateur est une simplification dirigiste des faits, quand l'intelligeance n'est pas même un fait). Utile à la limite pour diagnostiquer de graves difficultés mentales, j'imagine ?
Au contraire, l'intelligence est l'effet émergeant d'une conscience travaillée. L'intelligence signe sa présence (d'esprit) par l'à-propos, l'humilité d'apprendre de tout, de quiconque et de partout, une lucidité ambitieuse qui mène à regarder à la fois ses acquis et ses limites avec suspicion, le désir de comprendre, et même de tout comprendre (l'échec certain ne l'empêche pas). Un genre de furtivité intellectuelle, un composite de générosité et d'exigence, une pratique de l'extrême, une intuition retravaillée, un art de l'aiguisement. Rien que ça (?), mais tout ça.
De sur quoi ça s'agite
L'objet d'intelligeance est une masse de réalité, de production et d'interprétations, mais on peut pas les dissocier. Cette masse-là, j'avoue qu'elle est profondément protéiforme et dense, mais là je parle selon mon expérience particulière et perce-oneille : architectures pensées, dictionnaires et lyrics, magazines anciens et Donjon, runes et cynorhodons, kanjis et solanacées, dinosaures et Sukhoï SU-27, Fedayi et mennonites, fibre optique et rhéologie, Arg-é-Bam et Thelema, Bach et Twombly, discours, conférences et romans, psychologie sociale et livre blanc, Clausewitz et Bernays, codex et correspondances...
Piégée aussi, la masse, peu d'indices (faut regarder la date, le médium, l'origine, la réponse, invoquer encore les corrélations de l'histoire, lire encore), labyrinthique, elle produit des intelligences variées malgré les traits communs que j'essaye de dégager. Ah, dégage, dégage, dégage, démon de la répétition, dégage, dégage – va-t-en – je dois terminer –miner... miner. Miner. Miner ?
Pétition, pétition. Il faut parler, discuter beaucoup, souvent pour émerger intelligent : partager, discutailler, ça récapitule, ça traverse de non-envisagé-par-moi, de j'y-avais-pas-pensé, ça reformule... Chaque matin, émerger de la couette infantile et haineuse des inerties faciles (notes scolaires, cuillère d'argent, réussite, reconnaissance). Saisir, à la place, maîtriser. Lire jusqu'au bout. Je ne sais pas encore de quoi je parle, pas entièrement : c'est excitant.
Ses formes sont multiples, hybrides, assoiffées, affamantes, composites et millénaires. Personne jamais ne peut avoir un monopole d'intelligeance, pas même par "la" science contemporaine, évidemment, ni même par "le" naturalisme ou l'humanisme libéral, sur lesquels je parais à moi-même me stabiliser pour des raisons difficiles à détailler en quelques semaines. Il y a évidemment plusieurs sciences, plusieurs sciences de la science, plusieurs définitions, positions, courants, plusieurs regroupements, plusieurs options, plusieurs cartographies des tensions et des débats, plusieurs angles et plusieurs explications plausibles, plusieurs modèles, plusieurs synthèses et incompatibilités, plusieurs diagrammes et plusieurs niveaux, plusieurs oublis et corrections, plusieurs échecs d'unifier la pensée du 21 siècle. Alors donner dans les lectures groupées pour un meilleur effet vectoriel !
Attention à la masse des ressources textuelles, idéelles, sensorielles : rien qu'Internet et trois médiathèques sont à l'origine d'un flux létal, et j'ai déjà compté plus d'un Internet et plus de trois médiathèques. Il faut soigneusement choisir ses nourritures textuelles, selon l'engagement et le désir. Certaines changent tout. Sigmund Freud aurait confié à quelqu'un qu'il s'interdisait de lire du Friedrich Nietzsche parce qu'il pensait que ça aurait été trop invasif, trop explosif – je ne sais pas, juste trop. Il y a certainement quelque chose d'ironique et d'entendu à dire ici, mais je me contente de l'idée principale : l'intelligeance apprend qu'il peut y avoir trop.
Tout discours à décortiquer emprunte une dizaine de vecteurs et de discours antérieurs. Les ingénieries sumériennes ou hittites, les catégories de la ratio du Moyen-Âge sur la route de la soie, les géopolitiques insulaires ou l'analyse dialectique marxiste, le conte fabulé comme paradigme total ou la déconstruction post-moderne, la tectologie et les sciences cognitives, tout ça tout ça, etc.
Comment ça vient
L'autre jour, je me disais que j'ai su que l'intelligence naît de la curiosité entretenue, de l'interrogation courageuse, d'une sensibilité instable, mais s'enracine seulement dans la concentration, dans la maîtrise des langages et dans les connaissances à portée (travail de mobilisation).
Comme personne n'apprend à lire sans persévérer, sans souffrir, et personne n'apprend sans maîtres, sans volonté ni inspiration. Alors oui, l'intelligence et l'inventivité se forment en affrontant la masse d'écrits, de discours, d'expériences et de productions du passé lointain et récent. Peu à peu, la nébuleuse des expériences vécues, des savoirs irréfléchis et des croyances devient galaxie de sens – structurée de systèmes et traversées de vents solaires, quand les chemins et les catégories de la liaison (causalité, disparition, auto-affection...), de la démonstration, de l'accréditation (autorité, confiance, raisons, critères, jurys...) eux-mêmes se renouvellent.
Présupposez le sens et il viendra boire dans vos mains, postulez votre capacité à comprendre et vous l'aurez aussi sec, l'essai illimité de contourner, se demander, de s'attaquer au monde – sérieusement ! La vie, les mondes, les discours, les faits explorés, les possibilités inexplorées, quand on dit que c'est une multitude de multitudes, un labyrinthe ou une aventure sans fin, ce n'est pas une blague.
Ah oui, les discussions aussi. Les discussions, tout le temps et par tout temps, pas forcément avec les meilleur·e·x ou les expert·e·x, mais avec d'autres apprenti·e·x d'intelligeance comme soi. Quel que soit l'âge – même si certains parcours ont tendance à produire des gens qui ont le feu, en moyenne, l'absence de peur, le goût des discussions risquées et non uniquement conventionnelles. Tout ça doit fuser, tout dépend de l'occasion. C'est rare. Les discussions alchimisantes, les échanges osmotiques, les dissensions nourrissantes. Des petits puits dans les nappes communes, des harponnages en règle et consentis des opinions de l'autre, des voltes et ciselures du général et du particulier.
Les discussions sont la levure dans la pâte du savoir, avec le vertige d'exposer à l'écoute la moelle de ses propres héritements ou hésitations : les feux critiques sont les engrais de votre intelligeance, leur sceau d'humilité – dopants légaux de la pensée, stimulants de la vie.
Ce que ça donne
Peu à peu
les discours et les tons s'articulent au lieu de s'opposer – les accents
et les pauses m'en disent long. On cesse de prendre une critique pour un coup mortel, et de jeter le film avec l'appareil jetable. On reconnaît les niveaux de vérité et les convergences générales. La lecture devient plus précise et plus
générale, sans contradiction, adaptée aux relations et aux situations
(atmosphères, nature humaine et culture, histoire et anticipation,
au-delà et styles, tout ça tout ça, etc.).
Peu à peu, du jeu de l'assimilation (même, encore,
connu) et de l'isolation (autre, unique, nouveau) s'élève une idée claire de la différence relative, de la juste relation entre général et particulier, entre semblable et autrement (différence, relativité, sens). J'essaye d'autres tactiques : alternatives, à voir, mettre quelque chose en pause – et avoir confiance : si c'est important, le cerveau y reviendra – prendre des notes mais laisser les choses se réorganiser, entre concentration et rêves.
L'imagination
inventive, celle des nouvelles voies, et l'imagination représentative,
celle des images, des illustrations et des exemples, ça vient après,
c'est important : on apprend à sentir, d'abord, on apprend à stimuler
l'intérêt, la passion du mouvement d'éclatement – dans les atmosphère
exigeantes et parlées (ou lues/écrites) : après seulement ça donne
l'image plus+ qu'une image.
L'imagination et l'imaginaire dépassent alors l'image, tu sais, lorsque n'importe quelle image ou presque permet d'aiguiser, de stimuler, de remplir ou d'habiller le reste, ce qui reste froid et nouveau. Je vous dis ce que je sais : tout le deal du plaisir est question d'aiguisement, aussi pareil dans le saisir d'intelligeance – c'est-à-dire que le sens n'est rien qu'analogies et reflets modifiés, correspondances nécessairement trop courtes, cartes ridiculement schématiques, par définition, mais extensives, qui ajoutent ses dimensions de profondeur au vécu brut. Il faut savoir faire du puzzle en cinq dimensions, sauf qu'ici, il faut aussi "trouver" les dimensions.
Ça donne quelqu'un comme ma grand-mère hyperactive, capable d'activer simultanément la défense des oiseaux, la résistance au nucléaire, l'hébergement des Kosovars et le déménagement d'un foyer, tapissé de cartes écossaises, d'articles de journaux, de livres sur le Kitsch, l'agriculture ou Robert Burns – la vieillesse n'existe pas pour elle.
Pour l'intelligeance, le vieux n'existe pas non plus. Ce qui est "vieux" est intéressant, évidemment, puisque le temps est malléable, relatif, et ses effets sur le savoir, les valeurs ou la musique est passionnante en soi, autant que dans l'espace, autant que dans les différentes formes de vie et du vivant. Il n'y a pas de "trop vieux" ou d'assez "démodé" pour la désintéresser, pour se soustraire au défi de s'y intéresser, mais inversement, la mode hyper-présente et le populaire l'intéresse aussi beaucoup. Elle n'est pas intempestive pour prouver quelque chose, ni pour se défendre, ou par schadenfreude. Le mépris réactionnaire ne l'intéresse pas – ça ferme trop d'horizons.
L'intérêt croisé – comme dans "tir croisé" même s'il s'agit d'enfumer les chasseurs –, l'embrassade et la générosité : avec la bonne approche, la bonne mission et le bon entraînement, n'importe quel livre compile des années d'éclectisme et de parcours d'intelligeance, n'importe quel phénomène est susceptible d'aiguiser un truc, n'importe lequel [ahahaha] !
Après tout c'est vous qui voyez... moi, je fonce
Bon, j'en ai marre de blablater, pour faire vite, l'intelligeance est l'écoute ambitieuse des voix proches et lointaines – j'ai trouvé ça l'autre jour : c'est rare, mais pour une fois, ça sonne bien et c'est plutôt vrai que moins. L'herméneutique, la zététique, l'heuristique, tout ça c'est bien, mais il faut surtout cultiver l'amour décomplexé du complexe, se battre soi-même en brèche sur les questions d'autorité, de motivations, de motifs et de conclusions favorites.
C'est l'attitude qui débouche sur l'art des généralisations échelonnées de la matière, de la vie et de la culture (lois et formes qui décrivent ou président), de la logique formelle jusqu'aux bruissements des astres ou des insectes. Tu vois, je n'ai pas besoin d'insister.
Si je suis heureux de comprendre, et que je me laisse de la marge et du temps, ça s'entretient : les petits pas s'accumulent, je réessaye une énième fois, et je me rends heureux. C'est dingue à quel point la relecture modifiante et aggravée d'un flux délivre mieux qu'une dépense des unités du sexe. Même si le but n'est pas le bonheur – je crois sincèrement que comprendre est plus important qu'être heureux, selon ma "complexion" – je peux aussi vraiment témoigner qu'un des effets d'intelligeance est de produire un bonheur foisonnant, une inquiétude électrisante : cataracte de couleurs étranges, bouquet de portails. Faire partie d'une chaîne : un héritage de ruines, parsemées de seringues aléatoires, sous la nuit d'autres constellations.
Il faut passer à autre chose, se lancer dans le contenu. Ce qui est dit, au moins, ça ne prétend plus être le noyau. Je me focalise sur ce qui est écrit, au lieu de me demander si je l'ai écrit, ou si j'aurais pu l'écrire, ou si j'aurais fait autrement. Ce que j'ai écrit, je le laisse, et si j'y reviens, j'essaye de voir si c'est encore intéressant. Depuis que je ne vise plus le bonheur mais l'activité dans le monde, sur le monde, le bonheur me suit à la trace.
Relire et un bijou d'opale dans un cyprin, pourquoi je perds encore mon temps à écrire cet article moi je ferais mieux d'aiguiser encore encore encore mes encyclopédies en Allemand, j'me casse d'ici – si c'était pas assez, il y a toujours pouvoir relire.
29e version du post
9 juil. 2012
[Poé] J'ai entrevu
La poésie commence avec l'évocation rythmée – je marchais
Dans un val de hauteurs, des syllabes décrochaient des parois comme des roches
Le ciel de nulle part délivrait des pluies sans pareille – nébuleuse mâtinée
Et d'en bas, un pulsar imaginaire projetait la vie au nuage sidéral
Les yeux grand ouverts, je n'ai pu qu'entrevoir – j'ai lu "des ailes sauront
Pousser des ailes comme aux sauriens, et sur les ailes, des yeux"
Saisissement et fiction – les deux axes de mon regard – tous mes yeux
Ils n'ont pu qu'entrevoir "il y a tout ceci, tout ceci pourrait être"
Le secret tout étalé devant mes yeux, tout son pan continu, "le souci
N'est pas l'indicible, ni le manque de mots, ni la fin du désirMais le trop, sous la plante et pressant les muqueusesAlors, ce que j'ai entrevu ...!
Le secret tout étalé sur la face du monde
Nos yeux minuscules et grossiers, nos mains égratignées
Notre temps escompté
Et le secret qui se délivre trop, jour après nuit, juste là,
6 juil. 2012
[Poékwot] Sur la terre, sous le ciel (Pentti Holappa)
Dans l'anneau d'air il y a des trous que les rayons traversent
Le soleil grille dangereusement et sans pitié jette dans le néant
chaque enfant d'Icare, prisonnier de la pesanteur
Seuls quelques vaisseaux spatiaux se sont évadés de la prison
et s'il en parvenait un regard, comme on n'en reçoit pas de là-bas,
le Soleil ne serait plus qu'une maigre étoile dans la grande nuit
Le vaisseau fragile fut soudé par des ouvriers métallurgistes
Les lourdes mains l'ont mis au monde lentement, prudemment
en même temps que dans quelques cerveaux les idées réfutaient
toutes les distances
Le métallurgiste ne fait pas seulement. Il entend quasiment ce qu'il fait
même si les ingénieurs pensent qu'il n'est qu'un outil borné,
comme l'ingénieur est un métallo lourdaud pour le mathématicien
Nous comprenons tout, nous ne comprenons rien à vrai dire
le vertige nous gagne quand nous regardons le sol ou le ciel, car
en tous sens le monde est profond – plus encore,il est sans fond
— Pentti Holappa, extrait de Sur la Terre, sous le ciel, in Il pleut des étoiles dans notre lit, Poésie / Gallimard, trad. du finnois par Gabriel Rebourcet.
17 juin 2012
[Kwot] The most merciful thing (H. P. Lovecraft)
“The most merciful thing in the world ... is the inability of the human mind to correlate all its contents... [...] The sciences, each straining in its own direction, have hitherto harmed us little; but someday the piecing together of dissociated knowledge will open up such terrifying vistas of reality... That we shall either go mad from the revelation or flee from the deadly light into the peace and safety of a new dark age”Howard P. Lovecraft, The Call of Chtulhu (1928)img : Prometheus (2012)
13 juin 2012
[Poé] De l'analyse
Dans les plaines solitaires et gelées
De l’analyse
La coque hérissée de faisceaux à l’intérieur
Sans dehors
Ou
Le néant qui rayonne tout autour
Sans noyau
Les vertiges au fil de l’épée
Échelons, visée, cordages
Dans le lit intranquille
Le long des parois raides et lisses
Dans la chute
La pensée s’enlise
Où la philosophie n’est plus affaire humaine
L’idée sans lien filial
L’imaginé non nourri de mémoire
Dans les cales – j’ai trouvé
Un petit lumignon pâle
A dying wisp!
Le frisson de joie ou le secret
Sans partage
Ce poème ne "dit" rien
A moins que…
Vous aussi
31 mai 2012
[Poé] Sillage de bulles
.
« Tu es l’écume » ! – Ismahane m'écrit
L’écume. Je suis l’écume. Comme un renom d’argent sur les plus hautes collines de l’océan – rumeur de glace, fragment d’éther passager clandestin, ardent collier bâtard, je suis l’Écume.
Je suis l’écume et je sillonne les mondes en perdition – née du ciel unique pris dans leurs failles multiples (micromailles ou tubules) – produit liminal, rugissant, du noyé en lui-même – lie de l’empyrée noire, je couronne l’invisible ciel translucide à coups de Voie Lactée…
Bruissement immortel du pas des prophètes, tranchant et crête de leur message et messager ultime du déluge – comme un sillage de bulles tatouant les masses noires – je surfe sur les franges du réel, bordant ses lames de fond, les rongeant d’innocence – je suis la giclée dans le seuil, l’explosion dans le rire, la rage cachée dans les paroles !
Respiration poreuse de la mer, à tout instant… j’expire et ressuscite !
Suis-je un chemin ? L’écriture du dieu ? Je suis l’écume et je ne dors pas, comme l’humain épandu sur l’épiderme de la planète enceinte – prise dans les douleurs de l'accouchement – prise dans le jeu de ses anomalies, telles quelles, ni heureuses ni dystociques !
![]() |
| (c) Hakateyama |
17 mai 2012
[Loud!] L'Aleph, Jorge Luis Borges
Aleph. La lettre ou le glyphe de la tête du taureau, perdue dans le labyrinthe des alpha-bets, des âmes, des âges. Qui d'autre qu'une lettre porte une tête de Taureau, perdu lui aussi dans un... monde ?
l'Aleph, c'est aussi ce recueil de nouvelles de Jorge Luis Borges, écrivain et homme parmi les hommes parmi les femmes - réceptacle et synthèse multiple, bandeau apposé sur la conscience qui pourtant recueille... Recueille les emprunts d'une histoire : Borges, emprunt d'Argentine et de Grèce, de Saga et de métaphysique occidentale, empreint d'Allemand, d'Anglais, de l'idée d'un tissu impossible à déchirer, impossible à dénouer - un tissu total et immortel qui défie même l'intervention de Dieu.
Osez remplir votre sommeil de ces flèches aux parcours tortueux mais faciles à suivre - que le tissu d'une intuition nouvelle du temps fasse jour dans vos nuits ! émerge à la conscience !, pourquoi pas, sous le manteau inoffensif du plaisir, du suspense ou du retournement final. Des images poétiques monumentales vous attendent ici, des voyages si longs que Borges les raconte en fonçant - par un passage à la limite.
Qui est Emma Zunz, Azevedo Bandeira, et qui sont ces théologiens jumeaux ? Comment parler de ces nouvelles qu'il faut relire sans perdre la foi ? Est-ce là l'union du doute et de la certitude ? Ou de la philosophie incarnée ? C'est-à-dire quelque chose comme... un voyageur qui marche et - aux passants assez vifs pour l'écouter - pose la question dont le chiffre est tatoué sur son front, glyphe brûlant de sa destination introuvable...
D'énigmes (au pluriel), nous irons à l’Énigme (au Singulier - de la vie singulière). Qui d'autre que vous a vécu dans la demeure infinie et mouvante que nous appelons aisément l'univers ?
Regardez autour de vous : des murs, au-delà : l'univers, votre demeure infiniment mouvante. Et si le temps lui-même n'était qu'un nom, un masque, de l'univers ? Qu'avaient-ils d'autre, et qu'avaient-ils d'éternel ?
Le texte se perd dans des visions de femmes, d'hommes, de créatures et d'animaux - le flou d'avant le sommeil ou d'avant la mort (peut-être), où se confondent le palais et la grotte...
Traduction par Roger Caillois et René L.-F. Durand
5 mai 2012
[Poé] Les enfants
15 avr. 2012
[Poé] Les chiens que j'abrite
Mes yeux une paire de CHIENS DE CHASSE
Bien dressés à débusquer le MONDE-PROIE
Surtout, mes beaux, soutenez – regard DE FACE
Le visage n'est pas fixe, il se file, se TRAVERSE
La réalité n'a cessé de me soutirer DES VERS
Mes chiens à peine en laisse – la corde est là TENDUE
De l'immense trou qui nous sépare – PELLETÉES
Comblant les minutes seules, non l'abîme (dépèce ! dépèce !)
DE LA RÉALITÉ : « C'est pas comme j'avais imaginé ! »
Mais la corde jamais ne – mordu – se PRÉLASSE
Contrairement au parfum – têtue, elle – sur mes PAUMES
Reniflez les menottes, mâtins, précédez-moi, SI MÊME –
Dans un moment de grâce –
LES CHIENS SE LÂCHENT
les chiens que j'abrite2012
9 avr. 2012
[Poé] Amérique I
Vous, les arbres de la forêt
Les mâts de foudre et d’automne
Paraissez l’innocence
Mais vos cris sont équivoques et jaunes
Tout en vous transpire la contingence
La voie dévalée par personne
La montagne vous a-t-elle déjà poussé à bout ?
ELLE ME FAIT SURSAUTER QUAND JE DORS
Et je me venge et la rends folle
L’observe comme un hibou, et soudain
La viole – au nom de la médecine
Au nom des singes vivant debout
Les feuilles fondues dans une soupe
Se partagent le repas des racines
Elles crient : HUMUS ! Et le fait terre
J'abolirai le fort de troncs et le décor
Et laisserai les intentions pour mortes
Pour accueillir enfin le sommeil agité
Que l'on appelle nature
Les passereaux de métal vont droit au but
Jaillis de tubes, déchirer d’autres tubes
Dans ce val – Colorado ou Virginie
La montagne excitée comme un chien fou
Cicatrices de glaciations – je vois enfin
Buvant les carcasses à même le sol
SPECTATRICE DU CARNAGE, DU FESTIN
Le géant Géant des massifs ! La
Géante morsure des Rocheuses
1 avr. 2012
[Poé] Naissance du voyage
Des paroles ! – soudain – sont des flammes
Un champ ouvert comme la musique
Brise les rotules du destin
Devenir postal – des boues et pluies
Le doute par l’habitude et l’antichambre
Déshabillée de mythe
Un visage flamboie
L’inconnu familier guide – boucle et pic –
Nous tire des draps lourds
Depuis quand la dernière secousse ?
Le couteau tiré ?
Le saut douloureux et la nuit saoulée de vertige
Les cartes sont rares, pour mon salut, tu n’oublies pas
Ce sont des figures et des voix
Des cordages qui s’usent
Les cartes sont rares, mon ami
Des figures et des voix
![]() |
| Où est Robin Decourcy ? |
23 févr. 2012
[Poékwot] Les cinq relations (Victor Segalen)
Du Père à son fils, l'affection. Du Prince au sujet, la justice. Du frère cadet à l'aîné, la subordination. D'un ami à son ami, toute la confiance, l'abandon, la similitude.
Mais pour elle, - de moi vers elle, - oserai-je dire et observer ! Elle, qui retentit plus que tout ami en moi ; que j'appelle sœur aînée délicieuse ; que je sers comme Princesse, - ô mère de tous les élans de mon âme,
Je lui dois par nature et destinée la stricte relation de distance, d'extrême et de diversité.
7 févr. 2012
[Kogikwot] Article rigolo + idées, autour du néologisme
Un article découvert au hasard du Net, autour du néologisme. Le thème fait écho à certaines intuitions que l'on retrouve ici ou là, mais que je n'ai jamais pris le temps de développer.
Arnaud Sabatier introduit les néophytes de la question à la partie œuvrante de la langue, et plus particulièrement du lexique, avec le travail du néologisme.
" De Toumaï à Kévin : 70 000 siècles de néologie
Ontophanie, politogenèse, novlangue et SMS
« Il en est d’une langue comme d’un fleuve que rien n’arrête, qui s’accroît dans son cours, et qui devient plus large et plus majestueux, à mesure qu’il s’éloigne de sa source. Mais plus un despotisme est ridicule, plus il affecte de la gravité et de la sagesse. Et qui ne rirait d’un tribunal qui vous dit : je vais fixer la langue. Arrête, imprudent ! tu vas la clouer, la crucifier ! »
Néologie, ou vocabulaire de mots nouveaux, Louis Sébastien Mercier, Paris, Moussard, 1801, p. VII.
Néo vs ortho
Nés au logis, les mots ? Sans doute. Mais faits pour fuguer. Certes, on parle plus aisément assis autour du feu et l’estomac plein qu’au pas de course, un chopper à la main. Les mots toutefois, une fois nés, sont faits pour quitter le foyer et changer de lèvres, perdre une lettre et gagner un sens, passer la frontière et doubler une consonne, essayer d’autres territoires, d’autres genres, d’autres accents. Vagabonds cosmopolites et migrants infidèles, certains s’en vont, fécondent ici ou là, reviennent parfois, meurent ou renaissent. N’en déplaise aux lexicorigides, les langues se nourrissent de ce bougé incontrôlable et s’épuisent des séjours respectueux ; elles vivent de ces métamorphoses et meurent d’acharnement orthographique et monosémique. L’orthisme ! Oui, voilà bien l’ennemi de la vie et de la culture, le culte létal de la rectitude univoque et de l’intégrité identitaire.
En outre − on l’aura compris, l’enjeu n’est pas linguistique mais politique − au grand dam des prêtres de l’Un-pur, les hommes, comme leurs mots, profitent de ces décalages inassignables, de cette inventivité incalculable, de ces premières fois imprévisibles et grisantes qui rompent l’enchaînement causal des existences programmées ; ils vivent de ces chants in-ouïs que des homo-logues clonés s’évertuent à étouffer.
Enjeu politique, enjeu existentiel aussi, car mourir ce n’est pas – la chose serait trop simple − cesser de vivre, mais cesser de renaître, cesser de changer et d’échanger. Exister, c’est bien plus que vivre, c’est néonaître, c’est inédire une histoire.
Tentons alors une petite philosophie de la néologie en commençant par un rapide retour ... "
La suite se lit sur cette page du Dictionnaire des Verbes qui manquent. Arnaud Sabatier, « De Toumaï à Kévin, 70 000 siècles de néologie », www.ddvqm.com, décembre 2009.
L'article s'en tient au lexique et ce qu'il appelle justement ses "fugues". Mais comme il termine sur la poésie, une idée lancée de poétique du néologisme, je profite de l'occasion.
"Néo vs ortho", l'ancien frigide ou le fringant nouveau, c'est ici la première question. Pourtant, je crois qu'il est réducteur et risqué de présenter les deux dans une alternative. A l'opposition banale entre tenants de l'orthographe immobile et tenants du changement, entre vie et mort, froid et chaud, antique et moderne, vieux et jeunes, j'aimerais proposer l'idée d'une maîtrise émancipatrice de la langue.
Une synthèse élégante et simple comme tout : la maîtrise nécessaire à un renouveau dirigé, sans laquelle il y a perte ou modification sans contrôle aucun. Quelques idées :
1. La langue maîtrise qui ne la maîtrise pas, et l'invention se fait donc à la stricte mesure de la maîtriseImpossible d'achever la maîtrise : on l'a dit, l'objet fugue et une langue est un objet d'étude infini. Peut-être qu'il s'agit alors d'atteindre un degré acceptable relativement à un projet ? Mais quel projet poétique se constitue au préalable, avant l'apprentissage et la maîtrise ? C'est bien plutôt elle qui détermine le projet poétique, s'il existe.
2. Maîtriser l'orthographe, la ponctuation et la typographie fait partie intégrante d'une maîtrise de la langue, non seulement celle de la syntaxe et du vocabulaire
3. Il n'y a pas "création" lexicale, mais élaboration ou invention - de la dérivation à la production
4. Les règles du jeu poétique et de la production poïétique sont elles-mêmes ouvertes
5. L'orientation dans les mondes référents (évocations, histoires, systèmes de valeurs que l'on appelle cultures) est nécessairement parallèle à la maîtrise de la langue.
Un degré acceptable, et relatif à des intérêts qui nous guident. Par exemple, connaître le langage héraldique, la terminologie de la physique quantique ou l'étymologie complète des mots, ce n'est pas nécessaire à toute invention poétique ou néologique. Mais cela l'enrichirait et lui ouvrirait des possibles.
Exemple avec Alfred Jarry : essayez d'abord de lire ça sans même l'idée de ce que vous allez y trouver. Les mots ont beau être nouveau, équivalents à des néologismes pour vous, le sens n'y est pas (car les ligatures - liens de lectures - n'y sont pas). Lisez un article sur l'auteur, sur la 'Pataphysique, bossez votre christianisme - reprenez Jarry : c'est déjà mieux. Deuxième lecture, on s'habitue à la syntaxe, et c'est cela aussi, la maîtrise d'une langue : respecter les règles pour savoir, ensuite, comme les tordre et dans quelle direction. Ajoutez à Jarry le jeu des couleurs héraldiques... tout s'éclaire, ou presque. Lisez l'Apocalypse en parallèle, et Dante, et Virgile, des codex médiévaux, une biographie - les choses commenceront à devenir intéressantes, mais ce n'est encore que le début. Avec lui, la réhabilitation des mots anciens deviendra alors possible, à tel degré de maniement d'une lecture, et pourquoi pas, après maintes relectures, la production de néologismes à la Jarry.
Le problème avec l'idée du créateur, c'est qu'il croit détenir en lui déjà toute sa créativité achevée, pouvoir d'art ex-nihilo, et qu'ainsi il se passe de maîtrise, de passé, de patrimoine, de complexité, de jugement, de travail. Il n'a de comptes à rendre à personne et il n'a pas de maîtres : il "crée", cela veut bien dire ce que ça veut dire. Même l'intuition et l'instinct se nourrissent, simplement ils n'en sont pas conscients, ils ne retournent pas sur leurs pas. Mais la théorie innéiste du "créateur" créatif le bloque, sans qu'il le sache, dans la banalité, l'imitation médiocre, l'arrogance et le court-terme de ce qui "impressionne".
Pour ma part, je crois que la puissance d'un mot et d'une notion produite dépend du travail de lecture du monde de sens (dépendance dont le "créateur" "indépendant" croit pouvoir se passer, par définition, origine et seul maître de son "processus de création").
Mais je devrais revenir aux questions du projet de néologisme et de la maîtrise qu'il nécessite ; ce point sur la créativité fera l'objet d'un commentaire séparé une autre fois.
Les mots nouveaux accompagnent la construction d'un projet, ils viennent à son service et dans son développement, sa constitution, par nécessité, non au terme d'un projet ni avant celui-ci. L'usage, le "hasard" de la réussite fera le reste pour la pérennité du mot. Qu'est-ce qui fait que la mayonnaise "prend" ou pas ? que tel mot nouveau produit, imaginé, suive sa logique et s'insère dans la vie ?
Les autorités de la langue ont peut-être pour rôle de juger, mais en réalité elles se contentent généralement de rendre compte a posteriori des changements solidifiés dans l'usage (des usages). Les instances académiques sont sûres et discernent mieux qu'on ne le croit, mais elle font aussi communauté, c'est-à-dire dialecte, lui-même éclaté en dialectes d'écoles.
D'où juger les mots, et selon quelle règle ? Ou serait-ce là le crime, d'essayer de maîtriser une langue au-devant de sa vie propre ? Cela signifie-t-elle qu'elle est condamnée au hasard, aux tendances, sans qu'une intervention consciente et réfléchie soit légitime sur elle ? Or la langue ne sert pas seulement à décrire, mais aussi à prescrire :
Si c'est cela le crime, l'idéologie, prétendre servir un projet par le néologisme, alors le néologisme comme projet poétique doit être compris dans une alternative : soit criminel, soit légèreté, soit idéologie, soit amusement. Voilà peut-être pourquoi le Dictionnaire des verbes qui manquent adopte un ton résolument léger et anecdotique, ne pouvant se résoudre à orienter la langue et par elle, la vie.
Laisser la langue se développer, la diriger. Tuer des mots, en sauver d'autres - greffer, remplacer, doper, lancer ou déplacer. Doit-on s'en remettre à la reconnaissance de telle ou telle communauté relativement à son langage ? Quels groupes d'investigation (lecture, dialogues, tout exercice de socialisation linguistique), et quelle autorité légitime en matière de lexique expérimental ? Projet de langage = projet de communauté, ou de non-communauté.
La portée et le sens d'un tel projet se pose : après "comment produire des mots nouveaux", "comment produire des mots signifiants" et "comment juger des nouveautés de mots", pourquoi et vers quoi produire des mots ? acte esthétique, amusement, réappropriation du langage, voire acte démocratique ? Projet politique et idéologique assumé ?
Quel critère et quelle norme d'invention ? Le critère du rasoir, de l'économie (élégance et analyticité) ? Celui des possibles, sans distinction, ouverts par la grammaire ? De l'harmonie ? Celui de la fréquence du vécu décrit, ou de l'efficace paradigmatique du terme ...? Quelle norme de richesse des langues historiques, des langages à venir, à forger ? A-t-on le droit de juger telle langue supérieure à telle autre, parce qu'elle décrirait mieux et prescrirait le meilleur ?
Questionnement individuel et interne à ma langue occidentale (l'ethnologie est occidentale, comme la xénophilie contemporaine), bien entendu, car il est interdit aujourd'hui de juger des langages et de leurs vies à d'autres échelles, sous peine d'être "impérialiste" (ou pire). La priorité semble être d'encourager la culture et l'intelligence contre le réductionnisme ou l'esprit de gestion, et non de délimiter ou de sélectionner les ouvertures néologiques possibles.
Mon projet littéraire inclut le néologisme, en projet qui s'informe, se modifie et s'articule à mesure des lectures d'hommes et de femmes, à côté de la production de concepts et des emprunts pragmatiques à d'autres langues. La traduction et le néologisme de traduction valent mieux que la transposition, car je crois qu'un ensemble des langages bien constitués et délimités, avec leurs axiomes propres et leurs spécificités radicales (voir les thèses de W. O. Quine) donne plus de richesse, au final, qu'une langue unifiée, même par agrégation.
Réinvestir les mondes se fait dans l'effort de relecture et dans l'interprétation mesurée, ainsi que le conseil des maîtres. Qui a peur d'avoir des maîtres ? Les mots que je connais déterminent qui sont mes maîtres, et non seulement l'inverse.
On peut bâtir une maison nouvelle en peu de temps, mais un chez-soi ne peut pas se faire en un jour - ainsi des mots forgés et de leur possibilités de survie. Les effets d'expérimentations sur la langue ne sont jamais neutres, sachons-le.
Vive le néologisme, ou l'invention de mots utiles et explosifs, verbes, noms ou qualifiants - et ce sera peut-être bientôt le seul recours contre ceux qui veulent nous marchander, nous réduire au calcul ou à la machine : nous inventons notre langage et nous ne faisons pas que combiner et réagir à des signes.
5 févr. 2012
[Poé] Capitale II
Première neige
Colorée de métal, de granit
Dans la sombre lumière
Gravir l’amitié comme un pôle
Archipel de l’hiver
Là ! Le dôme de pierre qui luit
D’or, comme un phare
Potron-minet sur la butte
Blancheur, sainteté
Disséminée dans l’atmosphère
Capitale de l’empire sous le siège
Du matin engourdi
Son messager noir desselle
Entre au chaud et s’endort
Promesse de sang foncé
Le chœur sacré, avec les planètes
Et le soleil en retard
Entonnent
Avec la discrète cithare
Un hymne au prince du ciel
Et l’épée empoignée par sa lame !
Première neige – il est tôt –
Et prière
L’horizon est lanière écarlate
Capitale II, 2012
d'après une ascension hivernale vers le Sacré-cœur
à 5 heures du matin, avec TL alias Saint Sulpice
1 févr. 2012
[Poé] Capitale I
J'entrecroise les flots boueux de la Seine
Dans le wagon sorti des cieux
Tu mérites bien ton titre, Paris, de
CAPITALE DE LA RAGE !
Sous les silences et les bâillements
Des milliers, sous la paix, (ou bâtiments)
Quelle journée tu déchaînes chaque nuit !
La longue traînée de poudre humaine
Personnes et faces de l'infini,
Légions de l'éclat, dividus
Et tu caches tes enfants au détour
D'autres rues – tu joues au repos
Quand j'ai ton argent, quand je paie
Quand je paie de sommeil
Tes veilles














