« L'esthétique posthumaniste n'est ni misanthrope (anti-humaine), ni narcissique (hyper-humaniste). Dans sa logique propre, elle dépasse même la fascination pour l'hybridité comme simple transgression des règnes et des normes.
Ce n'est pas forcément facile à voir, puisque cette esthétique exploite à fond la "levée du voile" : la ruine des scissions langagières — plus ou moins utiles, et plus ou moins pathologiques — qui soutiennent encore l'exceptionnalisme occidental ("Homme / animal / machine", "cultivé / infantile / bestial", "Nature / Culture", "naturel / artificiel", "vivant / inerte", "libre-arbitre & créativité / déterminisme physique & machinique", etc.).
Les catalyseurs et les symptômes de cette ruine sont nombreux. J'en avais aperçu certains dans les années 90, mais il est bien plus intéressant de chercher à les identifier en 2023 : goût pour la dissolution du visage humain et les modifications corporelles, biomimétismes en tous genres, queerness vulnérable et offensive, choc tératologique, féralité véritable, prothèses non-skeuomorphes, potentialités de synthèse, écologies prismatiques, biomes altérés, jusqu'à l'esthétique des moisissures...
Malgré ces expressions frappantes, l'esthétique posthumaniste se révèle finalement moins transgressive qu'elle n'est restauratrice — moins spéculative qu'elle n'est amoureuse du "spectre entier", avec son relief infiniment accidenté. Dans ce spectre à peine entr'aperçu, depuis une perspective élevée qui n'en reste pas moins située, l'esthétique posthumaniste cherche la trajectoire évolutive qui enchâsserait un maximum de déterminations néguentropiques, d'intensités, de spécificités, de synthèses et de vertiges. De δύναμις, τέρας — et de τέρας, ἶλιγξ.
Amour du spectre des assemblages contraints, qui est aussi celui des structurations de l'expérience, ouvert et démultiplié, récursivement dynamisé, du côté des facultés synthétiques et créatives, des médias et des transductions. L'horizon n'est pas la fusion, et encore moins l'indifférenciation. Plutôt que Prométhée, c'est la dispute de Pan et d'Apollon dans le sein de Tmolos. Un Πρωτεύς enivré, vaisseau et guide, qui louvoie entre le Charybde béant du non-sens (la raison universelle) et le Scylla infiniment polycéphale (la myriade des morphologies situées, avec leurs incommensurables hiérarchisations). [...]
Moins qu'une esthétique "nouvelle" ou "expérimentale" — celle-ci est saturée depuis 2019 environ, elle a déjà son histoire, ses cimetières de tropes et de trends, son cringe et son kitsch affectueux... — il s'agit d'une nouvelle étape en développement dans le devenir expérimental de l'art : peut-être même "la" suite la plus logique du processus de libération de l'esthétique, dans le jeu que la sensibilité incarnée joue avec elle-même [embodied sensitivity]. Ou du moins une déclinaison importante de cette étape : je trouve particulière mais marginalement plus complexe que l'étape prédécente dans dépliages abstraits et plus fertile que jamais au regard de ses pliages concrets.
Dans ce contexte, les "imaginaires du futur" cessent d'être réduits à leurs dimensions purement décoratives : concrétisations du possible sous contrainte des présents et de divers novum, compositions des nouvelles formes de vie, de désir et d'idéologie, mises en scène doucement immersives des altérités proches, sous paradigme intérieur renouvelé (comme on dit : "être sous substance" — et Éris sait combien ce paradigme permet enfin de reconnaître le rôle qu'ont toujours occupé les substances dans l'écologie de la vie esthétique et de la production artistique).
Vous pouvez bien reconnaître des styles "d'esthétiques" posthumanistes dans les couleurs, les formes, les types d'hybridations ou de trajectoires du futur, ce n'est pas le fond de l'affaire. Il s'agit avant tout d'essayer de rendre concrète ou d'actualiser une multiplicité dimensionnelle, une radicalité du devenir, et même peut-être d'autres conditions existentielles.
C'est de cela dont il était question dans "le" cyberpunk, "le" biopunk, "le" post-apocalyptique, "le" solarpunk, ou dans les utopies d'abondance techno-égalitariennes ou libertariennes [post-scarcity leftist or libertarian utopias], et même différemment dans les fictions de la biologie spéculative et des rencontres extra-terrestres. Avant de devenir des "styles", des "genres" et des "esthétiques" au sens restreint, avant même de devenir des ensembles de présupposés proches pour l'anticipation et la prospective — il s'agissait de concrétions singulières, étranges et fulgurantes, qui cherchaient à penser, imaginer et concrétiser ensemble des assemblages, des conditions et des aspirations diverses, avec leurs implications, leurs trajectoires leurs interactions possibles et intéressées — sur fond de "cybernétique sauvage" ou de "mutologie" générale [general mutology].
Le contexte posthumaniste accélère l'ouverture et la valorisation des formes et des médiums d'activité artistique au-delà des beaux-arts traditionnels, vers les expériences ludiques, participatives et multimédia, les fictions immersives et interactives, et les performances incarnées en tous genres — tous intérêts, tous propos et tous objectifs confondus, toutes prothèses, médiations et pharmacopées confondues. L'étape "contemporaine" de la libre recherche des finalités et du jeu des sensibilités reconnaissait leur importance : l'étape "posthumaniste" est atteinte lorsque la plasticité plus qu'humaine de leur objet et champ d'expression est explicitement reconnue, et avec elle, le potentiel dialectique délirant du couplage et du renouvellement des pratiques et médiums, écologiquement compris dans le même champ plastique et ouvert.
Les couplages transversaux sont difficile à dénombrer : génie génétique <> biologie de synthèse, bio-matériaux <> biomimétisme <> design et ergonomie <> chirurgie esthétique, modifications corporelles <> nutrition, gymnastique, psychomodulation récréative <> prosthétique, extensions sensorielles, implants, réalité augmentée, réalité virtuelle <> véhicules, outils, adjuvants <> simulation live, fictions interactives, génération procédurale, intelligences artificielles <> game design et <> entraînement de la mémoire, de la synthèse, de la créativité, de l'attention, formation du goût...
Le fait que ce potentiel ait été vingt mille fois entrevu par des théoriciennx postmodernes et dix mille fois effleuré par des artistes "pluridisciplinaires" est paradoxalement devenu un obstacle à son exploration profonde et systématique. L'écart entre la révolution annoncée et les mises en pratique ponctuelles, consensuelles, démocratisées, humanistes, réversibles et confortables décrédibilise un vocabulaire conceptuel à peine formé, et déçoivent les perspectives. En l'absence de vision d'ensemble et de débouchés commerciaux rassurants, les investissements au long terme n'existent pas, limitant la mise en place de véritables programmes opératoires transmédia. [...]
Étonnamment, l'esthétique posthumaniste oscille encore souvent entre une forme de "naturalisme obscur" [dark naturalism] — un genre de romantisme qui prend au sérieux le caractère radicalement non-humain de la nature, celui de l'ancestral, des étendues astrales, du futur de long terme — et une sorte d'excitation érotique pour la subversion hybridiste, qui me dégoûte un peu quand elle est trop stylisée, trop propre, trop lisse, appropriante et fantasmée. Je dis étonnamment, parce que le glitch, le trashy, le messy et le biocide vécu auraient dû équilibrer tout ça depuis un bon moment. [...]
Bien sûr, pour l'instant rien de tout cela ne survit au moyen terme. Il est malheureusement temps de revenir sur la Terre des humains : tout ce qui va nous imposer un sérieux retour de bâton / forcer un retour du sérieux [seriously soberize the whole game]. Ici, c'est l'avènement des Saurons, et le temps des mensonges, des délations, des Seigneurs du poison, et la destination collapse : ce que j'appelle parfois — sans amusement — le "devenir-Mordor" de tout ça [its Mordor horizon]. Et c'est la prise de l'Isengard ou le collapse de l'οἶκος. Ce sont ces tendances-là qui forment le présent, et donc l'avenir de l'esthétique. Ce sont ces noeuds et leurs résolutions qui produiront les conditions de l'esthétique effective à venir — si elle existe. [...]
À cet égard, je suis à peu près certaine que tout ceci donnera encore lieu à bien d'autres choses. »— THORZEIN, Wendy, Retour sur des imprévus ayant mis plus de temps à survenir que ce qu'on avait pensé, et d'autres choses qui ont tout de même fini par se produire [Notes on unexpected developments that took their time, and some other things that did happen after all], trad. G. Sinclair, Lokos Books, 2023, iv.


























