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21 oct. 2014

[Kogikwot] Satellites artificiels et vision posthumaine... Article BLDG + art de Trevor Paglen + micro-fictions


Un article excellent, à la frontière entre l'exploration spatiale, l'art contemporain et la science-fiction, trouvé sur le blog du magazine d'architecture post-moderne BLDG. L'auteur explore certaines implications esthétiques et sociales des activités humaines liées aux satellites sub-orbitaux, à travers les œuvres de l'artiste Trevor Paglen.

C'est aussi l'occasion de proposer une micro-fiction marquante : les satellites en orbite pourraient bien être les dernières choses portant la marque des humains à subsister, avant la destruction de la planète. Il se pourrait alors que dans un avenir très lointain, une race d'êtres intelligents non-humains émerge de la faune terrestre se développe, et que, levant leurs pupilles "différentes" vers le ciel jadis colonisé, ces aliens terrestres finissent par intégrer les épaves de satellites à leur vision du monde.

"... Seeming to look back at the squid like the eyes of patient gods, permanent and unchanging in these places reserved for them there in the firmament, those points would be nothing other than the geostationary satellites Paglen made reference to.


This would be the only real evidence, he suggested, to any terrestrial lifeforms in the distant future that humans had ever existed: strange ruins stuck there in the night, passively reflecting the sun, never falling, angelic and undisturbed, peering back through the veil of stars..."
Geoff Manaugh, 'Through the cracks between stars', BLDG Blog

A la lecture de l'article, je me suis souvenu que j'avais écrit quelque chose d'approchant après avoir visionné une émission de la chaîne National Geographic sur les comportements de certains animaux - avec la même idée d'une nouvelle sortie des eaux et de nouvelles destinées évolutives :

Les gobies (Oxudercinae) sont des poissons qui peuvent marcher sur terre grâce à leurs nageoires pelviennes. Ils n'ont pas de poumons mais "respirent" par la peau. Ils creusent des galeries dans la vase pour ne pas se dessécher.

A une certaine époque de l'année, les gobies se battent férocement entre eux pour le contrôle de petits territoires et pour sécuriser une descendance. Dans quelques millions d'années, les descendants mutés de ces petits êtres fouisseurs et sautillants auront formé des clans sur les plages polluées de Malaisie. En quête de ressources et d'espace, ils commenceront lentement à coloniser l'intérieur des terres. Leur animisme compliqué assignera un rôle et une origine à chacune des lueurs de leur ciel : cette étoile principale, verdâtre, les étoiles secondaires, blanches, le disque orange, mangé, du satellite nocturne, et les lumières rouges des stations orbitales "humaines" les plus proches.

Après un série d'attaques génocidaires, les Ichtyens asserviront d'autres espèces cousines et bâtiront leurs temples et leurs générateurs sur les hauteurs pentues des restes de "l'Himalaya" (une chaîne si transformée que l'on ferait mieux de lui donner un autre nom). Dix-neuf mille ans plus tard, les Ichtyens seront capables de planer grâce à un renforcement des membranes palmées sous leurs bras et entre leurs doigts.

Même si la 2ème est moins intense, moins sérieuse et plus optimiste, toutes deux partent d'un ensemble de faits réels établis, puis les étirent via la fiction jusqu'à une situation post-humaine (après l'humanité, chronologiquement), d'où émerge un point de vue non-humain (décentrement de la vision sur une autre espèce, une vision plus ou moins calquée sur notre situation phénoménologique et culturelle, faute de mieux).

Dans sa version sérieuse et contenue (celle de Manaugh), ce décentrement fictif a quelque chose de profondément fascinant. Mais quoi exactement ? Et pourquoi ?

D'abord, je crois, grâce à l'écart entre l'effet émotionnel d'une telle perspective et sa possibilité théorique. Je m'explique : d'un côté, cette idée paraît si étrange qu'elle semble entièrement fictive et contrefactuelle, au point de devenir comique (un des commentaires de l'article de BLDG le résume très bien : "Future squids creating mythology about NSA spy satellites. Hilarious.").

D'un autre côté, l'idée ne devrait rien avoir de fondamentalement choquant au regard de nos connaissances scientifiques : il est certainement difficile d'évaluer la plausibilité du scénario, mais il n'a rien d'essentiellement impossible. La preuve irréfutable : une forme de vie s'est déjà effectivement développée sur cette planète jusqu'à coloniser son espace sub-orbital (les mammifères, primates, qui s'auto-nomment "humains").

C'est intéressant de voir comment l'idée d'un après-humain et celle d'un avant-humain se réorganisent avec l'idée d'évolution biologique : l'histoire évolutive de l'humanité est unique dans son résultat, mais son processus général n'est pas unique.

La perspective d'autres évolutions rejoint l'imagination mythique et les bestiaires mythologiques : ces poulpes intelligents ou ces gobies évolués renvoient bien sûr à nos propres interprétations mythologiques de la nature, aux ondins, aux sirènes, aux kami et autres 'mer-folk' des folklores locaux mondialisés (repris et diversifiés par les innombrables bestiaires de fantasy et de SF modernes : les Murlocs, Quarrens, Oods, certains Zergs, les Ichtyans, les Illithids et autres humanoïdes imaginaires dérivant de près ou de loin des céphalopodes, des poissons ou des cétacés (les Kraken et Chtulhu évoquent autre chose : non l'intelligence humanoïde mais l'horreur de ce qui n'a pas de fond).

Aujourd'hui, de telles créatures sont envisageables d'un point de vue strictement naturaliste et scientifique : les savoirs sur la vie terrestre et les réalisations des techniques humaines du XXIe siècle réactivent des formes imaginaires passées sur le mode très sérieux du possible naturel, avant d'inspirer de nouvelles possibilités d'imagination. Au passage, et sans même devoir faire appel à la tératologie, les formes naturelles sont bien plus diverses, extrêmes, bizarres et complexes que toutes les formes imaginaires que la conscience humaine a faiblement dérivé d'elles en les recomposant et en les combinant (un point que Jorge Luis Borges rappelle très sérieusement dans l'Introduction du Livre des êtres imaginaires).

Même si elle se rapproche du thème des civilisations éteintes en général (un thème très présent depuis la fin de la 2nde Guerre mondiale, réactivé différemment depuis une dizaine d'années par les situations contemporaines - système productif à la pérennité limitée, fragmentation géopolitique du monde...), ce qui est ici en jeu est bien plus radical : 1. d'abord le fait que la portée de "nos" artefacts technologiques échappe en réalité au plus grand nombre (leur existence, leur fonctionnement, leurs rôles politiques - cristallisé par l'exemple de "PAN") ; 2. ensuite l'idée qu'une autre forme de vie pourrait un jour entrer en interaction avec ces artefacts - interaction qui se fera sans "nous", radicalement.

Je n'insiste pas sur la richesse narrative et mémétique (pas encore saturée, à mon sens) de ce genre de fiction, mais plutôt sur le caractère hybride de la fascination qu'elle provoque - fascination nourrie :
* du contraste, évoqué plus haut, entre le caractère fictif de la vision et le fait qu'elle soit entièrement possible, sans rien de surnaturel (la réalité dépasse la fiction, je vis déjà dans le futur, etc.)
* de mélancolie profonde, mais aussi d'apaisement, à l'idée de l'extinction de notre espèce et la fin de tout regard humain, du fait que nous ne connaîtrons jamais la fin de l'histoire du vivant
* de vertige, au regard des distances spatiales et temporelles qu'elle mobilise, mais aussi à cause de l'altérité radicale de ces regards capables de voir d'autres couleurs, de sentir d'autres fréquences que nous n'éprouverons jamais
* d'évocations mythiques, voire magiques et mystiques, à l'idée de créatures nouvelles forgeant de nouveaux dieux, de nouveaux sentiments, des rêves étranges, à partir des vestiges de notre monde


Satellites artificiels et posthumanisme,
Octobre 2014


31 oct. 2013

[Kwot] Code poems (Ongoing Open Project)


Two authors, two compiling code poems
__________________________________________________
DANCING WITHIN
using System;

public class PoemCode
{
   private bool dancing_within()
   {
      Boolean me = true;
      while (dancing_within())
      {
         var iables_of_light = "";
         try { int elligently_to;
         object ify_the_world_apart; }
         catch (Exception s)
         {
            int o_the_broken_parts;
            throw; int o_the_seed_of_life;
         }

         Random ashes_of = new Random();
         float ing_devices;
         short age_of;
         char acter_will_never_let_you = 'b';
      }
      return me;
   }
}


Álvaro Matías Wong Díaz
// C#
__________________________________________________

UNHANDLED LOVE

class love {};

void main()
{
    throw love();
}


Daniel Bezerra
// C++
__________________________________________________

code {poems} - Ongoing Project, possible submissions on their site

Tiré d'un projet en cours, propositions poétiques ouvertes sur leur site
 .

8 oct. 2013

[Loud!] L'art de la chasse (Xénophon)



L'autre jour avec Marie, je suis retourné dans la petit boutique de livres anciens et d'occasion juste en bas de la rue de la Sorbonne, presque en face du jardin médiéval de Cluny. J'avais trouvé ici un certain nombre de livre de philo et d'art assez superbes, et notamment les gros volume sur la vie et le travail de M. C. Escher, ouvrage fascinant sur un artiste d'une discrète omniprésence, mais rarement étudié à fond. Le patron trône à droite, amical et complice.

A part le Sagesses et religions en Chine, essai semi-épais que j'ai vu en vitrine, je ne cherche rien en particulier. Jette un œil sur ce que lis Marie, prends un essai sur l'art sacré, le repose, puis La Fabulation Platonicienne, un vieux Vrin, la Physique d'Aristote, volumes I à IV, quand le patron me lance : "j'ai bien d'autres Budé, dans le sac, si vous voulez fouiller". Je fouille - une pile, deux piles, rapidement - et tombe sur

 XÉNOPHON 
L'ART DE LA CHASSE

 
L'impression d'avoir trouvé ce que je traquais sans le savoir me fait sourire : le livre sent le vieux papier calme, très bon état si ce n'est deux, trois auréoles sur la tranche. J'entr'ouvre : texte grec et traduction. Sur la couverture, l'emblème de la collection de textes grecs me fixe curieusement - chouette de Minerve figée en vase puis en logo - curieusement penchée, plus proche de la folie que de l'envol


Ce sera donc l'art de la chasse, un peu d'histoire, des phrases grecques dans lesquelles je commence à peine à me repérer niveau grammaire, un traité des techniques, mais aussi des vertus guerrières et morales de la chasse, son contexte, ses héros, ses dieux protecteurs...

Un autre âge, pas si lointain. Mais pas n'importe quelle chasse, comme l'explique bien Delebecque dans sa Notice : non pas la chasse équestre au grand cerf, à la panthère ou aux rapaces, comme pratiquée par les rois de Perse - pas de veneur ici, ni de jardin privé, pas d'animal semi-mythique qu'on attaque au javelot, à la lance ou à l'arc composite dans le risque et l'exploit.

Xénophon évoque tout cela (et signale au passage comment pister le sanglier, l'ordre dans lequel on tue les membres d'une harde, comment éviter d'être piétiné ou mordu, quels chiens valent mieux pour prendre un faon, etc). Mais c'est surtout l'humble chasse au lièvre qui l'intéresse : la chasse en campagne, presque entre père et fils (avec un esclave cependant, pour garder les filets), au début de l'adolescence, pour sa valeur pédagogique et pour l'exploration des muscles, des collines boisées, des chiens, et le goût de l'effort.

C'est un bonheur de lire comment la recherche du gibier s'élève en art, véritablement, à mesure que l’œil, les pieds, la voix, les pattes et les museaux tissent l'occasion d'une prise, contre l'intelligence des lièvres qui croisent leurs routes (impossible de courir deux lièvres à la fois), qui se terrent et bondissent lors du terrier (couper le fil pisté de leur odeur), ou reviennent sur leurs pas avant de bifurquer (le fameux "hourvari"). Le lièvre a plus d'une chance d'en réchapper.

Chasse toute en ruse, technique, toute en patience et entraînement, avec des chiens, colliers, laisses, sous-ventrières, des pièges, bâtons, filets, pieux, nœuds coulants et pierres. Et en courant, courant. Traquer, poursuivre la meute des chiens, l'encourager, courir, lever le lièvre, contourner, diriger, courir encore, viser, sauter, piéger, planter. Souvenirs de la guerre, aussi. A pied, dès le petit matin, temps idéal dans les bois clairsemés du Péloponnèse, aux alentours de Sparte. Et moi qui lis, debout, immobile, dans le métro bondé.

*

"... Le Laconien [de Xénophon] est un chien courant qui chasse le nez au sol, et seulement le poil ; apte à retrouver la voie, même une demi-journée après le passage du lièvre [...] ; lien secret, immatériel, unissant le lièvre qui a touché le sol, et le chien qui, non sans erreurs préalables, réussit tout de même à mener, à son tour, le chasseur jusqu'à lui..."
Notice

"... Le givre et la gelée blanche, les chiens à la truffe engourdie par le froid, la rosée qui efface les voies du gibier ou les pluies d'orage qui emportent les odeurs de la terre... témoins des spectacles offerts par la nuit, les ébats des lièvres qui folâtrent de concert sous la clarté de la lune [...], les biches mettant chacune son faon à la reposée, l'allaitant, puis allant à l'écart pour monter la garde"
Notice

*

"... Lorsqu'il neige au point de faire disparaître la terre, on pourra suivre la piste ; s'il y a des plaques sans neige le lièvre saura se faire difficile à chercher. S'il neige par vent du nord, la piste est longtemps visible à la surface, tandis que si l'on est au vent du sud ou que le soleil brille elle l'est peu de temps, se dissout vite [...]"

"Alors le plus expérimenté des chasseurs présents et le plus maître de soi ira de l'avant et frappera [le sanglier mâle] de l'épieu [...], le flanc gauche tourné vers la main gauche, fixant son regard sur l’œil du fauve et les mouvements de sa hure... Il y a un choc en retour du heurt..."


Xénophon, L'art de la chasse
Traduit, présenté, introduit par Edouard Delebecque
Édité par "Les belles lettres", collection G. Budé.

17 mai 2012

[Loud!] L'Aleph, Jorge Luis Borges


 Aleph

Aleph. La lettre ou le glyphe de la tête du taureau, perdue dans le labyrinthe des alpha-bets, des âmes, des âges. Qui d'autre qu'une lettre porte une tête de Taureau, perdu lui aussi dans un... monde ?

Vous le saurez si vous lisez

l'Aleph, c'est aussi ce recueil de nouvelles de Jorge Luis Borges, écrivain et homme parmi les hommes parmi les femmes - réceptacle et synthèse multiple, bandeau apposé sur la conscience qui pourtant recueille... Recueille les emprunts d'une histoire : Borges, emprunt d'Argentine et de Grèce, de Saga et de métaphysique occidentale, empreint d'Allemand, d'Anglais, de l'idée d'un tissu impossible à déchirer, impossible à dénouer - un tissu total et immortel qui défie même l'intervention de Dieu.

Vous saurez comment si vous
 
Osez lire le texte qui se transmet de la main à l'oreille et de l’œil à l'esprit. Deux traducteurs ont écrit à nouveau, l'intelligent Roger Caillois en tête, du mieux qu'ils pouvaient, ces nouvelles bouleversantes. Ils ont traduit les fictions qu'un homme a reçu, catalyseur et canal des expériences, déductions, étonnements. Le texte se transmet jusqu'à moi et j'accepte de lire - est-ce irréversible ?

 Les mystères de la fiction ne semblent pas suffire

Osez remplir votre sommeil de ces flèches aux parcours tortueux mais faciles à suivre - que le tissu d'une intuition nouvelle du temps fasse jour dans vos nuits ! émerge à la conscience !, pourquoi pas, sous le manteau inoffensif du plaisir, du suspense ou du retournement final. Des images poétiques monumentales vous attendent ici, des voyages si longs que Borges les raconte en fonçant - par un passage à la limite.

 Face au mystère de la filiation, demandez

Qui est Emma Zunz, Azevedo Bandeira, et qui sont ces théologiens jumeaux ? Comment parler de ces nouvelles qu'il faut relire sans perdre la foi ? Est-ce là l'union du doute et de la certitude ? Ou de la philosophie incarnée ? C'est-à-dire quelque chose comme... un voyageur qui marche et - aux passants assez vifs pour l'écouter - pose la question dont le chiffre est tatoué sur son front, glyphe brûlant de sa destination introuvable...

Votre vie n'est pas exempte

D'énigmes (au pluriel), nous irons à l’Énigme (au Singulier - de la vie singulière). Qui d'autre que vous a vécu dans la demeure infinie et mouvante que nous appelons aisément l'univers ?

Regardez autour de vous : des murs, au-delà : l'univers, votre demeure infiniment mouvante. Et si le temps lui-même n'était qu'un nom, un masque, de l'univers ? Qu'avaient-ils d'autre, et qu'avaient-ils d'éternel ?

Le texte se perd dans des visions de femmes, d'hommes, de créatures et d'animaux - le flou d'avant le sommeil ou d'avant la mort (peut-être), où se confondent le palais et la grotte...

Jadis confondus par mégarde, par vanité ou par aveuglement, confondus ici par lucidité...

  
l'Aleph, recueil de nouvelles écrites par Jorge Luis Borges, parues Argentine entre 1947 et 1952

Traduction par Roger Caillois et René L.-F. Durand 
lues dans l'édition de l'Imaginaire, Gallimard

29 nov. 2011

[Loud!] Le Naufrage de Bontekoe

  
Une petite heure à tuer avant de me diriger vers la gare de l'est et attraper mon  train.

Je suis encore dans le cinquième et je me promène dans la rue Mouffetard, j'erre, rue Lhomond, rue de l'Arbalète... Je fait mine de me perdre et tombe finalement sur une rue inconnue jusqu'alors.

Assez vide, sauf la devanture d'une librairie minuscule, encastrée dans la roche des bâtiments. Littérature espagnole, portugaise et sud-américaine.

Devant, un carton de livres qui ont pris l'eau. A l'intérieur, un livre sur les dérivés du jazz au Pérou, plusieurs livres en portugais qui refusent de me parler, et puis ça :


Le Naufrage de Bontekoe 
 &
autres aventures en mer de Chine


Je feuillette : c'est un journal de marin, avec des vieilles cartes de Bornéo, des gravures étranges, des dessins de l'époque, datant du jeune dix-septième siècle. Yeah. Titre bizarre, cartes, ça me suffit, et pour un euro symbolique, ça ira.

Dans le train, j'apprends que l'homme a réellement existé. Il raconte un voyage si incroyable, si risqué que j'en suis jaloux et tout faiblard.  Avec peu de détails, tous nécessaires et incongrus - la marque des bons récits de faits réels, contrairement à la profusion maniérée de ceux qui se veulent réalistes - je n'en sort plus avant la fin.

Le départ, les longs jours sans rien, les rencontres, les tempêtes, les mâts, la folie calme de ces hommes qui sont en métal comparés à nous, les prières, la guerre, les fruits et les îles, le repos et l'attente, d'autres peuples dont on ne sait rien, la mort et les maladies - sans les effets spéciaux, c'est beaucoup plus vrai - Singkep, Mapor, Côn Son, l'embouchure du Zhangzhou, seize ans après...


Le Naufrage de Bontekoe, traduit du hollandais et annoté par Xavier de Castro, éditions Chandeigne, collection Magellane.

12 nov. 2011

[Loud] La Matrice


Trois courts extraits de La Matrice, récit de Thomas Edward Lawrence, anonyme sorti d'Oxford qui voyagea dans tout le Moyen-Orient, puis militaire anonyme devenu héros dès 1917, et redevenu anonyme. C'est lors de cette seconde période, rengagé volontaire, sous un faux nom, dans la Royal Air Force (il recommence de son propre gré, illégalement, comme simple troufion), que Lawrence note au jour le jour quelques phrases sur un carnet.

Le quotidien boueux du camp, les exercices insupportables, les punitions arbitraires auxquelles on s'habitue vite, la bonne volonté qui s'amenuise et se mue en obéissance abrutie, la distance qui se creuse d'avec les civils... et la lente mutation des individus rassemblés en une troupe.

Ces notes rassemblées - à peine complétées - donnent un livre épuisant et honnête sur la transformation d'un homme en soldat, d'un tout en partie, transformation vécue dans le temps réel de l'écriture. De l'humour, des portraits, des vérités si étrangères à nos jeunesses d'envies et de projets individuels : aucune caricature, et c'est ce qui fait le plus peur.
 
Comme si Lawrence trouvait toujours l'expression qui pèse le vrai poids, belle quand il peut - et cette absence de surcharge nous empêche de fuir devant les descriptions et les anecdotes, le courage, la misère et la joie de la vie qu'il décrit.
 
Sans caricature, sans condamnation - ce qui trouble notre ambivalence face à l'armée et la guerre : ni esthétique divertissante (effets spéciaux, graphismes ou gore), ni pamphlet contre l'horreur et l'absurdité absolue. Bonne volonté, choix, caractères ou décisions survivent, on ne sait comment.

« 12 - RÉVEIL »
  « Le matin, notre lever est somnolent. Rares ceux qui entendent la longue sonnerie du réveil qui glisse à travers le camp dans l'obscur frémissement de la nature avant l'aube. Mais le caporal Abner, vieux soldat et plus vieil homme, en a réveillé quelques-uns tandis que, dans l'obscurité, il enfilait ses vêtements. A la première note du clairon, il s'enfonce dans ses bottes : "Allez, debout les gars !", braille-t-il âprement, cependant que la longue menace de sa haute taille se précipite aux commutateurs [...].
Lourds de sommeil, nous nous retournons et de la main cherchons à l'aveuglette, près du chevet, les chaussettes d'hier. Si nos nez n'étaient pas aussi pleins de sommeil que nos yeux, nous devrions trouver aisément ces chaussettes, figées qu'elles sont d'avoir été portées plusieurs hiers... »

« 19 - CHAR-À-MERDE »
  « A huit heures du matin, nous sommes quatre debout au parking auto, qui nous sentons dégoûtés de la vie. C'est bien la chance d'avoir écopé du char-à-merde un lundi, le jour où tout pèse deux fois plus lourd. Notre chauffeur crasseux (tous les chauffeurs de la RAF sont crasseux) chatouillait sa machine et s’efforçait d'en mettre en marche le moteur engourdi de froid. Enfin, dans un fracas il démarra. Nous nous jetâmes sur le marchepied à bascule et nous hissâmes à l'intérieur. Le camion tourna sur la gauche, descendit, franchit le pont [...].
Plusieurs poubelles de samedi étaient bourrées d'un sédiment pesant aussi lourd qu'elles et composé de suie, d'os, de papier, de bribes d'aliments, d'assiettes, de verres, de boîtes de conserves  par centaines, de viande et de paille pourrie, de vieux chiffons ; et de pain vert, moisi, qui sentait la noix de coco.
Quelqu'un avait versé par là-dessus des dizaines de litres d'un machin noir pareil à de la mélasse, ce qui avait cimenté, pour en former un pudding serré, jusqu'à la cendre et les épluchures de pommes de terre. Quatre poubelles refusèrent de se vider : il nous fallut en extraire le contenu avec nos mains pour cuillers. Ce n'était pas trop pénible au toucher mais on frissonnait en voyant un bras propre y entrer et l'on savait mal que faire ensuite du membre pollué... »

« 22 - BRISER OU CONSTRUIRE »
  « Le petit moniteur en chef nous prit de nouveau en main pour l'E.Phy., avec patience et bienveillance, en dépit l’œil malveillant du Chef de corps, qu'il avait derrière son dos. ses ordres venaient comme de quelqu'un qui nous aimait bien, ; et doucement, comme d'un homme qui parle. Pour l'entendre, nous devions nous tenir bien. Tandis qu'il nous faisait sauter en battant des bras, un type maladroit ne réussit pas à synchroniser le rythme et l'enchaînement de ses membres - les bras tombaient quand les jambes étaient en l'air ou bien bras et jambes s'agitaient frénétiquement ensemble, comme s'il essayait de "décoller". Cette vue déclencha les rires.
Le sergent Cunningham fit sortir du rang et avancer de quelques pas (mais en toute bonne humeur) ceux qui riaient, non pas le maladroit. Tout autre moniteur aurait ri de moi, avec la majorité. Le sinistre Chef de Corps, toujours appuyé contre son mur, a-t-il appris là quelque chose ? »

La Matrice, ou comment (et non pourquoi) la libre conscience de valeurs choisit la perte de la l'indépendance et du sens - choisit de devenir efficacité du service jusqu'à l'absurde. (Et cette prise en soi des valeurs n'est-elle pas la seule forme sociale de conscience responsable ? la personne n'est-elle pas seule à transcender les valeurs ?)

 La Matrice (The Mint), T. E. Lawrence, 1922, traduction par Etiemble, lu chez Gallimard.
 

17 oct. 2011

[Loud!] Laconismes (Conrad Winter)


Quand sept ou huit mots suffisent à l'infusion violente, à l'intraveineuse poétique, au fix de significations, à l'introverdose possible, on sent venir à la première lecture que ce ne sera pas la dernière. J'y reviens souvent.

On enchaîne alors ce qui s'enchaîne si vite, et l'on n'y prend pas garde – ou alors, pour essayer de préserver la surprise. On se limite et on se rationne volontairement : micro-dosage littéraire et philosophique. C'est bon, c'est rare, il y en a peu mondialement.
Laconismes, je crois, se range facilement dans cette catégorie :

« paranoïa serait un prénom étincelant »

« chaque mot taille une marche »

Ces phrases volantes sont des charges, à tous les sens du terme. Des charges furtives, en apparence inoffensives, dont l'ironie et l'agressivité vitales se révèleront ensuite indéniables.
Laconie portative. Des charges sans majuscule ni suites, sans système, sans relations faciles à suivre. Comme souvent, c'est la quantité de la dose qui fait le poison (Paracelse). Des charges à s'administrer en cas d'urgence, à dose homéopathique, infinitésimale : ce recueil se fait chargeur, capable d'éliminer toute la niaiserie qui nage dans le cerveau d'un homme, d'une femme, etc.

 « les poings serrés autour d'une vocation »

« il y a des croyants qui achètent leur Bible chez l'armurier »

« le plus pervers de cette histoire est bien que "la vie continue" »

Parfois, on vide le chargeur sans regarder, avec rage et en colère, sans résultat, mais avec Winter, on ne tire jamais à blanc. Le danger est de croire que c'est inoffensif, que c'est seulement un jeu, qu'il n'y a rien de "profond" ou de "complexe" à construire derrière ces formules inégales. Bien chercher, relire, isoler celui-là, broder sur celui-ci, décentrer un troisième : tel vestige prétendument spartiate prendra soudain l'allure d'un coquillage qui vomit toute la mer, d'une clenche invisible ou d'un marteau vengeur.

La décharge poétique et philosophique me ramène à la même question : comment savait-il ? Non, vraiment, dans les cris et les larmes et les livres et la rue je n'obtiendrai moi-même de ma vie de telles poignées simples et claires de mots.

 « une question ne se pose pas, elle se soulève comme un couvercle »

« quand les pensées deviennent liquides il faut apprendre à nager »

Winter nous a livré un réservoir inépuisable de balles d'argent – plus ou moins réfléchissantes, plus ou moins teintées, quelquefois translucides, ciselées, bosselées, explosives – à faire feu sur nous-même. Parce qu'ici, c'est vrai, l'espoir n'est pas servi sur un plateau.

Laconismes, Conrad Winter, poète alsacien, lu chez BF (1996), avec, malheureusement, des illustrations de Tomi Ungerer qui ratent et raturent souvent le texte (je trouve). Citations mauves extraites du livre.

« la farine des éloges sera chassée avec de petites tapes »


Gunfight by Dannny
 

 2011

9 oct. 2011

[Loud!] Le Mépris

J'ai rencontré le Mépris dans une vieux magasin de livres d'occaz, un de ces cimetières pour chefs d’œuvre mort-nés, cette foire aux vanités terriblement vorace et humiliante pour qui a un jour souhaité écrire quelque chose de bon. La vieille tentation, "n'ajoute pas une seule ligne à toute cette merd'immondices - tout a été dit", et sa sœur jumelle, celle qui me crie de chercher l'original, le jamais lu, tout ça, étaient au rendez-vous.

Trois livres en main à lire transversalement, en déambulant dans les rayons, puis dégoûté au bout d'un moment, je les repose. Dégoûté de tout désir de briller par l'écriture (non envie ou passe-temps) - surtout dégoûté par la futilité de toutes ces pages. Une image attire soudain mon attention, alors que je m'en vais.

 
Hum... Le Mépris. Moravia. "Durant les deux premières années de mon mariage, mes rapports avec ma femme furent, je puis aujourd'hui l'affirmer, parfaits (...). L'objet de ce récit est de raconter comment, alors que je continuais à l'aimer et à ne pas la juger, Emilia au contraire découvrit ou crut découvrir certains de mes défauts, me jugea, et en conséquence, cessa de m'aimer". 5€.

Mes voyages en métro, les quelques jours suivants, ont vu Ulysse, la mer, les prévisions fatales et simples d'une relation imaginaire – réelle – se dérouler jusqu'à la fin. Et le métro va vite.



28 oct. 2010

[Loud!] Le Château (Franz Kafka)


Il n'y a aucune excuse vraiment valable pour ne pas devoir lire un jour Le Château. Si vous n'aimez pas lire, encore moins les pavés, bienvenue, moi non plus. Si vous ne pouvez pas vous payer de cours, écrivez-moi, je vous en donnerai gratuitement. Aucune excuse. Et maintenant, oubliez le nom de l'auteur, oubliez les résumés, les synopsis. Oubliez le titre assez court pour ne pas trop en dire. Oubliez Prague. Bienvenue sur les terres du comte de Westwest, sous la neige, sur le terres du Château...
 
Ennuyeux comme la vie peut l'être ? C'est bien là que le génie du roman se révèle : ce bouquin est ennuyeux à la mesure de ce qu'il révèle en nous, ou de nos vies qui passent. Bien sûr, il y a la bureaucratie et le cauchemar des systèmes humains et historiques, destinés à endormir la révolte, à l'épuiser, l'adoucir à petit feu. Derrière, il y a l'existence : en un sens profond, nous ne pouvons jamais qu'attendre de voir ce qui va se passer. Ce qui nous échappe possède déjà le dernier mot.

Coincé entre deux inconnues, un arpenteur et sa mission fantôme, pourtant claire, nous-jetés-là et une destination, le tiers lecteur qui se tape Le Château ne s'identifie pas - ni elle ni il ne peut, et pourtant. L'ennui viendra certainement gratter sur les pages, mais attention : soyez de ceux pour qui l'ennui lui-même n'est plus ennuyeux. Apprenons à aimer les labyrinthes pour autre chose que pour la sortie.

Apprenons à vivre dans le labyrinthe, à chercher, à sonder, furieux, à fouiller dans ce qui rend fou sans tout miser sur la sortie, ou sur la solution... Au cas où elle manquerait toujours à la fin du roman. Il n'y a pas de retour, c'est la vie. Du renouveau, de l'avenir ? Une seconde chance ? S'il reste assez de sable dans le sablier. Alors pourquoi, cette fois-ci, ne pas emprunter le chemin le plus long ?

Après la lecture du roman Le Château, de Franz Kafka (1926).

27 oct. 2010

[Loud!] Le Sursaut

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Une histoire simple, aussi compliquée et aussi invraisemblable que celles que l’on vit jour après jour, dans les lacets des rues, dans les chambres à coucher ou les rames de tramway.

C’est l’histoire d’un narrateur qui n’a pas envie de faire des longues phrases, qui se lâche et qui n’aime pas les inconnues sans-gêne dans les rue de Bruxelles – parce qu’il est en retard au travail (une galerie d’art). Ce n’est pas l’histoire de ce type et de cette fille qui tombent amoureux et s’aiment à la morsure, mais c’est l’histoire de la corde raide – celle qui les lient. Cette corde est pleine, tendue, puis rongée jusqu’à l’os – jamais vue, toujours là. Cette corde à lier surgit dans la tempête, elle se déroule trop vite sur la peau, retient, suture et sauve.

C’est une histoire lue en deux heures de temps qui me demande, avant même que mon visage ait pu changer d’air : combien de fois faut-il mourir avant d'exister de manière satisfaisante ?


Le sursaut, Eddy Devolder
récit avec ses dessins, esperluète éditions, mai 2007



15 janv. 2010

[Loud!] Recherche de la base et du sommet

  
  À tous les B/L de Fustel (promotions alentours 2008-2010)
  À notre humble devoir de culture et de société


Recherche de la base et du sommet de René Char, mini recueil de cristaux sur le maquis, la résistance aux nazis, l'Histoire, la beauté, la poésie, les peintres et la peinture, la vie. Narratif, poétique, épistolaire tout mêlé, ultra-dense, théorique et engagé. Char est massif et nous donne ses conseils et des sentiments passés au feu.
« Nous désignerons la beauté partout où elle aura une chance de survivre à l’espèce d’intérim qu’elle paraît animer au milieu de nos soucis.
Faire longuement rêver ceux qui ordinairement n’ont pas de songes, et plonger dans l’actualité ceux dans l’esprit desquels prévalent les jeux perdus du sommeil »

p. 25, Note sur le maquis
Par des images que l’œil non averti peut croire surréalistes, Char donne du sens, cache du sens dans des caches, comme le chargement d'un avion hante la forêt après un parachutage. Il faut chercher.
« Il existe un printemps inouï éparpillé parmi les saisons et jusque sous les aisselles de la mort. Devenons sa chaleur : nous porterons ses yeux.
 La parole soulève plus de terre que le fossoyeur ne le peut »

p. 32, Trois respirations
La clarté de Char est cryptique. Cryptique et pourtant si cruciale, si belle – ancrée dans des souvenirs. J'en donne ici trop peu d'exemples, mais difficile de choisir et surtout d'isoler les phrases de Char : ce pécheur des glaciers, qui compose en chardons ses "poèmes", avec des mains comme engourdies.

Impression que la métaphore telle quelle est si explicite, naturelle, que tout détail ou toute analyse la décompose et la dérive ! Chez lui, tout mot est digne de la beauté, même les plus modestes !
« Certes, il faut écrire de poèmes, tracer de l'encre silencieuse la fureur et les sanglots de notre humeur mortelle mais tout ne doit pas se borner là. Ce serait dérisoirement insuffisant. [...]

Prends garde à ceux qui s'affirment rassurés parce qu'ils pactisent. Ce n'est pas toujours facile d'être intelligent et muet, contenu et révolté. Tu le sais mieux que quiconque »

 p. 12, Billets à Francis Curel
Ces textes sont historiques : non pas au sens où les faits passés donneraient la clé herméneutique, mais au sens où l'engagement de Char et le risque physique de la Résistance modifie grandement la portée et le sens de cette double Recherche. Elle assiège notre esprit, nos imaginations, et nous rapporte à notre situation contemporaine : les conditions sociales et politiques de la beauté. Nous n'avons pas d'excuse, et sans nostalgie déplacée, nous avons nos Résistances à mener.

Pensons à notre en-commun, que certains menacent toujours plus de réduire aux expériences commerciales, aux hypnoses du passé, aux esclavages littéraux du travail et de la bile. Pensons à aujourd'hui : aux vies piratées, aux libertés déchues – en France, en Irlande, en Islande, en Italie, pour ne pas aller trop loin, à la Hongrie, à l'Ukraine. Pensons aux élections à venir et aux batailles du pseudo-politique. Opposons une recherche de la base et du sommet à la vanité de ce qui peuple nos emplois du temps. Char n'exigeait jamais rien qu'une tentative, répétée autant de fois que l'on pourra.

Les balles n'ont pas remplacé la parole et les textes, alors qu'attendons-nous pour en user ? Les bibliothèques sont toujours ouvertes et Internet est l'arme du siècle – alors lisons ce Char qui nous défie dans notre actualité :
« Les stratèges sont la plaie de ce monde et sa mauvaise haleine. Ils ont besoin, pour agir, prévoir et corriger, d'un arsenal qui, aligné, fasse plusieurs fois le tour de la terre. Le procès du passé et les pleins pouvoirs sont leur unique préoccupation. Ce sont les médecins de l'agonie, les charançons de la naissance et de la mort. [...]

Ils font sans cesse se lever devant eux des moissons nouvelles d'ennemis afin que leur faux ne rouille pas, leur intelligence entreprenante ne se paralyse. [...]

Ils accusent le cerveau d'autrui d'abriter un cancer analogue à celui qu'ils recèlent dans la vanité de leur cœur. Ce sont les blanchisseurs de la putréfaction.
Tels sont les stratèges qui veillent dans les camps et manœuvrent les leviers mystérieux de notre vie. »
  
p. 17, Billets à Francis Curel
J'ai trouvé qu'il y avait beaucoup à chercher dans ce livre. Beaucoup de plaisir et d'énergie :
« A l'intérieur du noyau de l'atome, dauphin appelé à la monarchie absolue, j'aperçois, en promesse, des tyrannies non moins perverses que celles qui dévastèrent à plusieurs reprises le monde, des églises dont la charité n'est qu'un coquillage, qu'une algue sur les bancs agités de la mer.  Je distingue des êtres dont la détresse n'est pas même atténuée par la nuit conciliante, et des génies qui défient le malheur et l'injustice.

Ce qui suscita notre révolte, notre horreur, se trouve à nouveau là, réparti, intact et subordonné, prêt à l'attaque, à la mort. Seule la forme de la riposte restera à découvrir ainsi que les motifs lumineux qui la vêtiront de couleurs impulsives.

Vie aimée, voici que le puissant temps revenu se penche sur toi, satisfait sa fièvre, et, prodigue de désir, donne le tranchant. »

p. 32, Heureuse la magie 
Que nous allions jusqu'à réfléchir ce que dit Char – ne pas le prendre à la lettre, bien entendu – parce que lui-même distingue sa situation et ses usages, bannit la superstition avec les mots de la croyance, et dénonce le mépris moraliste avec les mots du bien et du mal. Char écrit le reflet d'un combat ; nous pouvons être le combat de ce reflet.

Saisir les nuances de ces textes demande des efforts, et c'est pour le mieux, pour une génération de vingt ans trop impatiente, qui fantasme la rime entre génial et facile. Que notre effort d’interpréter soit le premier d’une longue série.


Recherche de la base et du sommet, lu chez Gallimard, Poésies
Lire aussi Fureur et Mystère, du même géant de terre, écrits poétiques de 38-47


26 févr. 2007

[Loud!] La Disparition


L'un scribouillard (par Bilal)

< On causa un jour jadis, mon papa, mon frangin, moi, du plus puissant bouquin jamais lu par nous. Nous tombions d’accord sur l’important d’offrir au lisant l’innovation, ainsi qu’un plaisir pur au contact du schmilblick, un script motivant mais profond, à l’instar d’un bon polar, quoi. «  Jamais roman n’a paru à l’abord initial aussi confus qu’un manuscrit fait par un scribouillard du courant Oulipo, mais pourtant si distrayant au final. Son nom ? La Disparition ! ». Ainsi parla mon frangin.

Moi, non convaincu, tiraillant illico pour savoir la raison d’un si prompt parti, l’accablant tant qu’il finit par ourdir l’ingrat non-dit, satisfaisant ma soif. Fort du savoir ainsi conquis, j’abordai dans un hamac mou l’action. J’arrivai tantôt à la fin du roman, dont, j’avouais, l’atout subtil – l’art sibyllin – surpassait tout bouquin lu par moi auparavant, un coup hilarant, un coup passionnant. La narration m’accabla par moult mots  incongrus pour qui j’ai dû parfois sortir un dico. L’oubli m’apparaissait trop colossal, la trahison du disparu m’apparaissant tantôt par allusions, substitutions il fallait au fond un lisant naïf, non au courant du fol combat d’un G. P. Il fallait par la proposition ouvrir un battant, à qui pourrait fournir la solution nonobstant un surplus d’apport informatif sur la disparition. Vint donc mon attisant discours sur l’intriguant roman, où j’alarmai mon public du fatal noyau manquant au manuscrit, sans pour autant lui fournir aucun nom ni soupçon trop imposant sur qui disparut.

Car oui, « un rond pas tout à fait clos finissant par un trait horizontal » suffit parfois à saisir la Loi qui guida la main du narrant... Aussi sûr : Giorgio Priccio nomma son parcours narratif La Disparition, non par sursaut d’humour, ni pour l’attrait du mot, fort banal, mais justifiant par là son oubli, son souci, son filon, d’un mot, son travail. Pourquoi donc traduit-il trois, cinq, six, non, vingt, citations du français à l’anglais ? Oui, pourquoi tant d’insultants faux-fuyants ? Il taira, à l’instar du Sphinx, jusqu’à la fin son fascinant alibi. Toi, lisant friand d’art, mordu du mot disparu, si, lisant mon baratin, t’arrachant jusqu’aux tifs, à tout prix voulant savoir l’obscur motif, tu n’as plus à languir, mais à, illico, ouvrir l’original roman ! >

2007, pour le journal du lycée