« L'esthétique posthumaniste n'est ni misanthrope (anti-humaine), ni narcissique (hyper-humaniste). Dans sa logique propre, elle dépasse même la fascination pour l'hybridité comme simple transgression des règnes et des normes.
Ce n'est pas forcément facile à voir, puisque cette esthétique exploite à fond la "levée du voile" : la ruine des scissions langagières — plus ou moins pathologiques — qui soutiennent l'exceptionnalisme occidental ("Homme / machine / animal", "Nature / Culture", "naturel / artificiel", "vivant / inerte", etc.).
Les catalyseurs et les symptômes de cette ruine sont nombreux. J'en avais aperçu certains dans les années 90, mais il est bien plus intéressant de chercher à les identifier en 2023 : goût pour la dissolution du visage humain et les modifications corporelles, biomimétismes en tous genres, queerness vulnérable et offensive, choc tératologique, féralité véritable, prothèses non-skeuomorphes, potentialités de synthèse, écologies prismatiques, biomes altérés, jusqu'à l'esthétique des moisissures...
Malgré ces expressions frappantes, l'esthétique posthumaniste se révèle finalement moins transgressive qu'elle n'est restauratrice — moins spéculative qu'elle n'est amoureuse du "spectre entier", avec son relief infiniment accidenté.
Amour du spectre des assemblages contraints, qui est aussi celui des structurations de l'expérience, ouvert et démultiplié, récursivement dynamisé, du côté des facultés synthétiques et créatives, des médias et des transductions.
Moins qu'une "esthétique expérimentale" (celle-ci est saturée depuis 2020 environ, elle a déjà son kitsch, ses tropes abandonnés...), il s'agit d'une nouvelle étape dans le devenir expérimental de l'art, la suite logique dans la libération de l'esthétique, dans le jeu de la sensibilité avec elle-même.
Dans ce contexte, les "imaginaires du futur" cessent d'être réduits à leurs dimensions purement décoratives : concrétisations du possible sous contrainte des présents et de divers novum, compositions des nouvelles formes de vie, de désir et d'idéologie, mises en scène doucement immersives des altérités proches, sous paradigme intérieur renouvelé (comme on dit : "elle est sous substances" — et justement, ce paradigme renouvelé permet enfin de comprendre les substances actives comme outils d'une exploration pleinement esthétique).
Vous pouvez bien reconnaître des styles d'esthétiques posthumanistes dans les couleurs, les formes, les types d'hybridations ou de trajectoires du futur, ce n'est pas le fond de l'affaire. Il s'agit avant tout d'essayer de rendre concrète ou d'actualiser une multiplicité dimensionnelle, une radicalité du devenir, et même peut-être d'autres conditions existentielles.
C'est de cela dont il était question dans "le" cyberpunk, "le" biopunk, "le" post-apocalyptique, "le" solarpunk, ou dans les utopies post-scarcity de gauche (fully automated space queer transpecies ecosocialism), et même dans les fictions de la biologie spéculative et les uchronies de rencontres extra-terrestres. Avant de devenir des "styles" et des "genres", avant même d'être des points de départ similaires — des cadres aux contraintes ressemblantes — il s'agissait de concrétions singulières, faites pour tenter d'interpréter, de composer et de catalyser les assemblages, les vécus, les trajectoires et les aspirations, sur fond de cybernétique sauvage ou de "mutologie" générale [general mutology].
À cet égard, le rôle des fictions interactives dans l'esthétique posthumaniste reste profondément sous-estimé et sous-étudié — du jeu vidéo de type immersive sim aux "expérience en réalité virtuelle", mais aussi en live action et "hybrides". Au-delà de leur influence déjà déterminante, c'est le potentiel délirant de ces formes et de ce qu'elles pourraient devenir qui est foncièrement sous-estimé : souvent aperçu et annoncé, encore effleuré techniquement, rarement exploité de manière systématique, en esthète.

Étonnamment, l'esthétique posthumaniste oscille encore souvent entre une forme de "naturalisme obscur" [dark naturalism] — un genre de romantisme qui prend au sérieux le caractère radicalement non-humain de la nature, celui de l'ancestral, des étendues astrales, du futur de long terme — et une sorte d'excitation érotique pour la subversion hybridiste, qui me dégoûte un peu quand elle est trop stylisée, trop propre, trop lisse, appropriante et fantasmée. Je dis étonnamment, parce que le glitch, le trashy et le messy auraient du équilibrer tout ça.
Malheureusement, c'est le collapse écologique, le techno-féodalisme et le néofascisme qui semblent maintenant mieux partis pour imposer du sérieux [soberize].
Mais je suis à peu près certaine que tout ceci pourrait encore donner lieu à d'autres choses. »— THORZEIN, Wendy, Retour sur des imprévus ayant mis plus de temps à survenir que ce qu'on avait pensé, et d'autres choses qui ont tout de même fini par se produire [Notes on unexpected developments that took their time, and some other things that did happen after all], trad. G. Sinclair, Lokos Books, 2023, iv.




