29 mai 2015

[Poékogi] Ô TOI, PANGOLIN ALBINOS

  
Ô TOI, PANGOLIN ALBINOS
ET TOI, IMAGO DE PHALÈNE
ET TOI, BÉBÉ VARAN DE
KOMODO
ET TOI, Ô PHASME LICHEN-LIKE
ET TOI, ANÉMONE CARNIVORE
"POLYPE SANS STADE MÉDUSE ET DÉPOURVU D'EXOSQUELETTE"
SELON WIKIPEDIA
Ô TOI, ABEILLE CHARPENTIÈRE
ET TOI, SAUMON CHINOOK
AUX CICATRICES DE LAMPROIE

QUE TU SOIS, ENGEANCE, FE-
MELLE, OU MÂLE, OU
RIEN DU TOUT
COMME DANS LE RÈGNE MYCOTA
Ô TOI, INTELLIGEANCE POLYCÉ-
PHALE
ET AVEUGLANTE, Ô TOI
TU ES MILLE ET MILLE FOIS AUTREMENT
ET EN-DEÇÀ, À CHAQUE
SECONDE Ô TOI
TU ÉCHAPPES À CES NOMS
PROPRES ET POURTANT BIEN TROP COMMUNS

TRANSLUCIDE ET OPAQUE
Ô TOI
QUI ES TOI

FIN

mais mon chéri c'était toujours déjà
autre chose dans le panier
  

Ô TOI, PANGOLIN ALBINOS
entre nom propre et nom commun
 fin mai 2015

pictures: Martin Wittfooth
from left to right: Nocturne, Harvest, Spring





13 mai 2015

[Poékwot] Bloodvein + The Art of Poetry (David Harsent)


Bloodvein
i.m.

Soft on a leaf, last of the garden exotica, found only at dusk and pale
as the face in the sick-bed except for that long line
going wing-tip to wing-tip, heartstring, nerve-track, a thread you might pull...

[...]

...of doubt and decay where all of this plays out: the fractured pearl
of the creature's eye, the journey from leaf to lamp that has long been
written in, like your word to her, like hers to you as she palms the bitter pill

The Art of Poetry

They get out of bed. They get dressed.
They don't speak a word. Then they split,
both of them seeming a touch
shaky, now, as they leave
(not together of course) and hit
the street. [...]

Nothing unusual in this,
but the poet has just caught a whiff
of a song coming on (maybe soon,
maybe not) that will start with the line
They get out of bed, they get dressed...




Bloodvein, The Art of Poetry, quotes from two poems
by David Harsent, in Night, Faber & Faber (2011)





29 avr. 2015

[Poé] SIROP


UN COURT PROLOGUE
  
Votre vin n'a pas de goût et vos tympans sont crevés

En grappe, vous révélez votre obsession pour le normal
Et vos plus hauts délires sentent les huiles essentielles

EN-DEÇÀ, LE POËME
SIROP
"Tu le trempes dedans, comme ça, et quand
Le bandage dégouline, bien imbibé, Hypericum et salive
C'est bon
Tu peux l'appliquer sur la plaie, ne serre pas trop et tiens
Mâchonne ça
Des feuilles de ronce et leur fruit mûr
Des lèvres noires pour une gorge en éraflure
Si ça te gratte lèche et recrache, ça coagule et désinfecte"
Bientôt tu seras sur tes pattes, fourrure luisante, enivré-e d'air

"Épaissi par les sucres, si riche
En Vitamine C, ce jus d'argouse est une pépite merveille
La réussite au cœur de nos ventes Bio
Sa recette ?
Secrète et déposée nous vient d'une autre espèce
Arboricole
, très
Bien organisée quand vient la saison des violences

Mais passons à ce nouveau modèle de chèvre à traire"


Son lait soyeux et arachnide est une fibre pare-balle


"Skyline night time, sur les vitres blindées du
57e
La pluie offre un panorama viscoloré
, une
Confiture de néons

À l'intérieur musique à fond, lampe végétale
, futons
Et lumière pâle des interfaces
Trois femmes à jeun, l'esprit en structure cristalline
Diluent, distillent
Un flux d'information vital,
savoirs et instructions"

Se gavent, retouchent et régurgitent la dentelle liquide

ETC. LE MONDE EST MON SIROP PRÉFÉRÉ

SIROP, poëme
avril 2015


#coagulant #décoction
#BioSteel #sweet

  

14 avr. 2015

[Kogi] Tu es unique (si l'on peut dire)


Tu es unique. Non, sérieusement. On parle ontologie là, c'est même pas une blague. Il n'existe qu'une seule composition corporelle et mentale comme toi, et c'est toi, présente et passée, une seule avec ton histoire et tes dispositions, une seule qui soit telle et puisse l'être en toute précision, plurielle mais à peu près unifiée (comment ? à quel niveau ? problème, à voir).

"Tu es unique". À la limite, même le "tu" est plus complexe, plus problématique et plus débattu que la singularité ontique de telle entité dans tel univers donné – et "tu" est effectivement problématique, pour son statut d'indexical, et encore comme tout pro/nom que rappellent des contours, des qualités sensibles ou des gestes connus et qui r/appelle à son tour des contours similaires, des gestes assimilés, etc.

Apparemment, tu es unique même s'il fallait opter pour le modèle d'un espace-temps universel pleinement cyclique, de l'éternel retour du même, tu serais tout aussi "unique" (rien ne distinguerait tes "différentes" occurrences ; tu n'y serais finalement qu'une seule et même phase, sauf à représenter frauduleusement les tours du cycle temporel selon une ligne axiale, ce qui revient à le nier).
*
Si "tu es unique", l'hypothèse du clone parfait demande à être examinée : serais-tu si unique si l'on pouvait te cloner, te reproduire à l'envi et à la perfection ? Mais qu'est-ce que cela signifie de te cloner, que reproduirait-on vraiment avec des clones ? Et cela suffirait-il à briser ta singularité ?

Un clone avec exactement "le même ADN" ne suffirait évidemment pas à éliminer l'unicité ontologique : il ne donnerait même pas quelque chose de très ressemblant. Ce qui fait toute personne humaine, c'est effectivement un corps qui vit d'une certaine manière car il est doté d'un génome (matériel génétique réel), mais ne s'y résout pas, et encore moins dans un certain génotype (abstraction du code génétique et des caractéristiques potentielles associées).

On sait bien que le phénotype de chaque organisme réel est unique (l'ensemble des caractéristiques et comportements d'un organisme vivant) selon l'histoire unique de ses interactions avec le reste, mais son génome lui-même est sujet à de nombreuses variations causales : ce qu'il exprimera et codera effectivement dépend des conditions externes, des expériences et même du comportement des parents (ces variations environnementales, dites épigénétiques, influent sur l'action du génome et peuvent même être transmises de manière héréditaire), et le génome peut bien sûr se modifier ou être modifié par mutation, par ajout, ablation ou intégration.

Depuis l'union des gamètes à la fécondation jusqu'à un moment donné, à travers l'ontogénèse plus ou moins stable ou mouvementée, les caractéristiques génétiques sont déjà modifiées par la nourriture, l'environnement et les stimuli de manière prénatale, certains gènes exprimés, d'autres inhibés, puis à travers la naissance, l'enfance et tout au long de la vie de l'individu, à quoi s'ajoutent toutes les interactions non-génétiques uniques, comme les souvenirs, les expériences faites et mémorisées, les sensations et toutes les modifications physiologiques ou morphologiques dues aux rencontres, aux maladies, apprentissages, régimes et autres interactions physiques, voulues ou non, dans les limites et selon les règles de la plasticité des organes et du système nerveux (central, périphérique).

Depuis ton génome jusqu'à la plus éphémère de tes relations à ton environnement, en passant par ton phénotype, ta composition et ta disposition morphologique, neurale et psychique singulières, via l'histoire de ton corps, tu es unique.

Mais la question du clone n'est pas encore fermée : si l'on reproduisait ton corps à l'identique à l'instant T, si l'on pouvait te "scanner" à la molécule et à l'atome près, et fabriquer une copie atomiquement exacte en temps réel  ? N'aurait-on pas un clone parfait ? Même difficile, techniquement hors d'atteinte, on peut très bien imaginer une telle reproduction de toi qui serait donc physique et vivante et consciente, pour les mêmes raisons que tu es physique et vivante et consciente. Reproduite au détail, chaque cellule contenant sa version du génome dans son noyau, chaque bactérie et chaque acarien en symbiose, chaque amas neuronal et chaque tissu, absolument à l'identique, avec ses systèmes, sous-systèmes, ses souvenirs, ses faiblesses, sa personnalité identiques. Identiques ? Ou seulement similaires, et de moins en moins ?

Ici encore, le clone ne peut porter atteinte à l'unicité ontologique : la copie-clone serait parfaitement ressemblante, à ceci près que (a) elle n'aurait pas la même histoire ontique que toi (développée ou synthétisée autrement que toi, et après), et (b) elle ne pourrait jamais occuper exactement le même emplacement spatio-temporel que toi "l'original-e", elle n'aurait donc pas la même exposition au monde et serait vouée à avoir une destinée matérielle différente.

Dit autrement, la copie-clone parfaite serait exactement le même corps et donc exactement la même personne à l'instant T du point de vue de la composition, mais non du point de vue de son histoire spatio-temporelle réelle (a) ni de son emplacement corporel relatif et relationnel (b). Les deux corps absolument similaires seraient bien distincts et séparés, quand bien même on ne pourrait plus distinguer la copie du copié. Or, à cause de cette séparation, ils ne feraient que diverger de plus en plus à partir de l'instant T, ils ne feraient que "dissembler" et se singulariser à mesure que la lumière, les sensations et l'univers les touchent différemment, à leurs emplacements respectifs et relatifs.

Une seule faille, à la limite, une pensée folle : laisse tomber "l'original", si l'on imagine la synthèse simultanée de deux doubles absolument identiques, si on les "réveille" en même temps, et que l'on a organisé l'univers entier de manière parfaitement symétrique autour d'eux et placé l'axe à équidistance de chacun, de manière à ce que leurs destinations causales ne se désaccordent jamais... ? Dans un tel miroir cosmique hypothétique, impossible à briser et cousu sur lui-même, y aurait-il un ou y aurait-il deux ?

Mais encore plus étrange que cette étrange symétrie, c'est que les doubles y étant absolument impossibles à distinguer, de n'importe quel point de vue, il faudrait bien dire qu'ils ne font qu'un, et ne sont qu'une réalité... Et à nouveau, tu es unique.
Ce qui t'importe, ce qui t'intéresse lorsque tu te réjouis "d'être unique", c'est donc la ressemblance relative et la singularité relative avec d'autres entités, et non la singularité absolue qui est toujours vraie quoi qu'il arrive (nous l'avons vu). Ce qui t'importe, c'est d'être originale et unique relativement à un paquet d'autrui-s, par comparaisons et jugements, de certains aspects, selon certains critères, etc.

Alors go, allons-y.

*

Singulière – une et unique et finie, donc rare entre tout – et ce qui est rare doit être cher, devrait être valorisé (la demande, s'il y en a une, dépassera certainement l'offre extrêmement limitée, limitée dans la quantité, dans l'espace et dans le temps, par son corps et par la mort, quand bien même les industries de l'image live et des archives médiatiques l'étendraient à l'envi).

Mais à partir du moment où l'on commence à comparer, il n'y a "généralement" aucune demande pour le genre de singularité fine qui te caractérise. Il n'y a pas assez de regard, pas assez de temps libre. Ce qui est valorisé – telle force de travail, telle capacité, telle qualité, telle apparence, telle matière à fantasme, tel acte offert et utile ou consommé – on en trouve des équivalents ailleurs assez facilement, globalement similaires, assez (grossièrement) efficaces relativement à telle fin (grossièrement) imaginée pour être jugés équivalents entre eux. Gommage des spécificités non requises, non pertinentes, des détails jugés inutiles, non reconnus car non-valorisés.

La valeur sur-détermine le continuum dans lequel, toi, à peine découpée à la hache par ce "tu" et les yeux et manuels humains, tu te découvrais singulière. De la singularité radicale qui se constate, on passe à la singularité relative qui se monnaye – dans un sens comme dans l'autre, selon l'originalité et le facteur nouveauté, ou selon l'exemplarité et la conformité.

Tu es unique mais une fois comparée, tu ressembles énormément à d'autres morceaux du même monde. Tu ressembles à tout et pourtant si l'on regarde bien, tu n'es pas complètement similaire. En gros, tu ressembles plus ou moins à presque tout. En particulier, tu ressembles à ce qui t'engendre, modifiée par ce que tu assimiles et ce qui te digères pendant que tu crois t'en nourrir.

Puis, tu comprends que tu te trouves en-dehors de toute valeur, tu déconstruis et tu démontes et tu es monstre et tu démontres que cette valeur te dispose et t'envahit, te sert à t'orienter puis à intervenir, que la valeur s'interpose et se superpose à tes deux modes préférés de relation à l'univers : (a) expérimentation intensive et fondue, hyper-floue >< (b) modélisation scientifique et décortiquée, hyper-ramifiée.

La première approche rejette tout formalisme et découvre que tout est reliable et continu, que tout se ressemble sous un certain angle et que tout est relié dans le vécu de son apparition (a). Inversement, la seconde approche relève que tout est différent, mais dans la précision absolue des déterminations, dans l'asymptote des qualificatifs et des explications causales différenciées (b).

Au lieu de s'abandonner au caractère purement qualitatif et intense d'un vécu fiévreux ou halluciné (a), une physique moniste et pragmatique exploite la continuité, classe les ressemblances par degrés, explique et relie formellement ses variations les plus minimes, non-linéaires, actuelles, probables ou possibles, à chaque niveau et chaque échelle (b).

Certes, et l'on pourrait te faire cette objection, cette seconde approche scientifique s'intéresse aux lois générales et non aux phénomènes particuliers : elle semble alors devoir évacuer tout singularité qualitative. La science est science du général à partir du particulier pour s'élever au général (induction, abduction), non pas vers une histoire de tous les faits particuliers réels passés et futurs (description infiniment précise des particuliers de cet univers dans le temps), mais vers un modèle réglé du réel total, c'est-à-dire un modèle logique du possible et de l'impossible.

Or les situations réelles restent singulières, même si on en dérive les lois générales. On s'y réfère pour élaborer les théories falsifiables et arbitrer entre elles (directement ou par probabilités interposées). Non seulement la singularité des compositions, des positions relatives et des intrications corpusculaires-énergétiques effectives désactive le caractère générique et ubiquitaire des éléments, mais les lois générales se doivent aussi – une fois isolées à partir de situations-types simplifiées – d'expliquer les nuances qualitatives radicales du réel. D'où, paradoxalement, une 'théorie du tout' digne de ce nom serait si détaillée qu'elle devrait rendre compte des conditions initiales de l'univers réel et de leurs causes (tâche infinie, régressive, ou spéculative) avec toutes ses suites actuelles ou potentielles, et deviendrait ainsi "science du particulier". Enfin, à cause de la régression que cela implique, notre système-univers totalisé lui-même apparaît finalement comme une Singularité.

Qu'il soit vu comme un continuum ultra-déterminé ou vécu comme une rave party cosmique, l'univers peut donc être rapporté à une multiplicité singulière. Unique.

Qu'il soit pris comme une immersion fluante agitée de spasmes de folie ou comme un hyper-champ définissable à l'infini, pris par le sentiment que tout est relié ou la description de détail des entités et leurs relations potentielles, le réel s'offre aux valeurs de manière secondaire, se rend ou non aux préférences actives des corps vécus, aux points de vues sur/chargés d'intérêts et d'émotions, instaurés par ailleurs hors de "ton" avis ou de ta "volonté".

Tu es participant-e, principe actif de la valeur en tant que jugement de valeur. La valeur existe ou non, selon toi. Tu alternes. Tu reprogrammes selon d'autres visions ce que l'évolution et la sélection naturelle ont programmé aveuglément jusqu'à produire ton corps conscient et singulier.

Tu coupes le courant et tu le rediriges, quand tu as les moyens et les "raisons" de changer le circuit ou même les règles d'évaluation.

*
Tu es ce morceau qui entrevoit ce qui la compose et qui l'englobe. Comme un pion de bois sur un plateau en bois qui tenterait de saisir les règles du jeu auquel il appartient à mesure que la partie se déroule.

Tu comprends que ta propre capacité à sentir, à retenir et à modéliser dépend strictement des mêmes lois que tout le reste ; tu réussis à élucider les structures plastiques de "ton" métabolisme et "ton" intelligence, nées du ballet fractal du monde et qui en font partie, qui en sont partie interférente.

Et sur la base de cette appartenance ontologique solide, tu saisis la logique de "ta" propre présence ici, maintenant, ta viabilité biologique relative, tu dénoues "ta" propre histoire évolutive et sélective à partir d'une boue fertile, tu entrevois en quoi précisément "ton" existence engendrée, perpétuée, est moment singulier d'une longue dérivation continue et arborescente, unique de part en part – par variation, épigénèse, adaptation phénotypique – mais toujours part du monde, part unique et jouée. Et tu vois tout cela grâce à la mémoire "technologique" de ton "espèce" instanciée dans la "tienne".

Car tu n'es rien, étincelle réflexive, corps-traînée, que la mémoire d'une expérience : avant ceci, maintenant cela – avant L et maintenant L'. En activant la valeur : avant bof et maintenant mieux ou l'inverse – avant dément et là NON, mais supérieurement (par extension du savoir empirique, résidu persistant du changement quelle que soit sa valeur).

Dans cet écart, cette différence que tu retiens, tu as l'idée d'une progression ou d'une régression, d'un avant et d'un après, donc d'un autrement et d'un ailleurs. Puis tu retournes cette idée, tu la composes avec d'autres souvenirs, d'autres prothèses et les pulsations disruptives que tu as sous la rétine et les doigts, tu la renverses et tu la projettes au-dehors, et c'est ainsi – tu gagnes l'idée d'un à-venir mobile et le pressentiment d'un horizon rempli, d'autres consciences et d'autres cieux.

Tout comme hier je n'avais pas compris ce que je comprends aujourd'hui, j'imagine qu'aujourd'hui je ne sais rien de ce qui arrive demain, sinon que cet indéterminé à venir existe déjà. Cette construction est asymétrique, elle joue sur le rappel de situations aux contours cristallisés, sur leur réplication et leur modification projetées.

Tu es unique, tu me l'as dit, tu as un semblant de contours – non, "tu" es un semblant de contour. Ton unité dépend d'une norme ou d'un ensemble schématique de formes et qualités vaguement reconnaissables – une silhouette et un corps de gestes "humains" avec leurs propriétés associées, attendues, attributs sexués, valeurs plaquées.

"Un" semblant de contour différencié dans un écosystème particulier, plus dense et plus varié, plus dépendant et plus poreux que l'on ne saurait admettre dans les cercles humanistes. C'est utile, tes contours posités, ce "tu", les "limites" de ton corps (pour commencer), rapportés aux archétypes anatomiques, morphologiques, normalisés de l'humain fe/m/âle en bonne santé (valeur valeur !).

Tu es unique mais là c'est générique, langage oblige. Le concept enveloppe l'idée d'unicité, de singularité, même si le nom commun, comme tous les noms, s'applique à tous (dans cette langue).

Tu es unique, et cela ne s'oppose pas aux déterminations perceptives ou linguistiques. Les contours et contrastes sont aussi bien des conditions de la singularité. Avant de saisir la singularité et l'unicité, il faut être familier de la découpe, même grossière, des qualités différentes, et leur comparaison, leur classement spontané. Un semblant de contours, oui, mais tenace. Alors le contour et l'archétype sont-ils réels ou projetés ? nécessaires, contingents, ou relatifs (à quoi) ? intégrés, malléables ? en soi, ou seulement relationnels ?

"Les contours", dis-tu, "ne sont pas purement réels, ni irréels pour autant", ils sont "une projection réelle", réels en tant que projection, mais pas réalité immuable ou élémentaire. Relativement à une conscience, un cerveau déjà entraîné, ou un corps-cervelé ? Les discontinuités qualitatives seraient naturelles, héritées, affûtées par la logique de sélection, plastiques, mais fondamentalement relationnelles.

Mais alors le "réel pur" qui "te" constitue en définitive "en-deçà" des contours... est-il neutre ? absolument indéterminé, ou bien au contraire absolument déterminé ? aucun des deux ?

Ontogenèse oblige, épigénèse "culturelle", perception informée, langage oblige... Tu es un peu découpée, à peu près reconnue, et après quelques réflexions "Tu es unique".
Tu es unique et tu changes. Des "molécules", aux contours tout aussi flous que "toi", bientôt seront ailleurs, ces molécules qui te composaient de manière alternée, dynamique, comme elles étaient ailleurs avant "toi", et même pendant que "tu" muais, assimilais, pelais et te régénérais. Tu changes, et bientôt les contours se dissolvent un peu trop.

Peut-être que "tes" mécanismes de synthèse seront à court de matériau, ou de comburant, peut-être que "tes" canaux usés se rompront ou se bloqueront, ou "tes" systèmes de régénération et de sécurité s'emballeront, "tes" cellules muteront un peu vite ou des "parties" se détacheront brutalement, et "ton" corps abritera soudain un peu trop de bactéries d'un coup, changera de fonctionnement, deviendra incubateur, plus "bactérial" qu'"humain".

Reconfigurée, modifiée, éclatée ou détournée : la stabilité cyclique sera jugée trop différente, ce qui se passe à l'intérieur trop atypique, trop peu cyclique et auto-entretenu pour être encore "métabolique", trop peu auto-régulé ou trop différemment, ses réponses trop éloignées pour évoquer un membre de tel genre, de telle espèce, de tel groupe type. Enfin, les traits un peu trop distendus pour être identifiés, pour évoquer une "semblable", pour associer tel système à telle entité personnelle alors connue.

Tu ne seras plus. "Tu" se sera dissipé. Au plus un résidu éclaté dans quelques systèmes nerveux, des symptômes de sevrage pour "celles" accoutumées à la proximité de l'ancienne nébuleuse.

Pourtant, dans cette ontologie nominaliste, on pourra dire que tu auras été, et tu auras été unique. Assemblage à la fois réel et découpé, senti et sentant et composé, vrai particulier temporel. En attendant, tu deviens qui ? Sincèrement, tout dépend, mais pas de toi seulement – de presque tout sauf "toi", et un tout petit peu de toi aussi, comme par accident.

*
Et maintenant re/donne-"moi" des contours, des contours d'entité dotée d'un haut degré de ressemblance avec "toi", prête-moi ce "je" que tu gardes jalousement depuis que tu étudies la philosophie, ad/met en jeu les traits archétypaux que l'idée postmoderne de FLUX a feint d'effacer, avoue "tu es là, tu 'parles' depuis tout à l'heure"

C'est marrant, je te vois et tu es quasiment à l'envers, ou de trois-quart et toute libérée, puissante, dans le réseau caché des filins et des câbles réels invisibles. Multiple de capteurs vivante et fragmentaire reproductif, unique, tu agrèges, tu digères, irradies, interfères et tu fonds

Tu malaxes car tu es malaxée, bien axée sur l'oursin versatile du réel, noyée dans les champs d'un réel encore bien mal connu, agile dans le jeu des échelles et habile dans le calcul des référentiels

Et "nous", ce "nous" unique tout comme ses composantes, sur le fond du reste et des autres, serions-nous comme une combinaison nouvelle parmi des millions, prête à être répertoriée sur le tableau des éléments anciens, ou comme une réaction chimique exotique qui met en échec le syst_mERROR ?

Serions-nous comme une équation différentielle irrésolue, ou plutôt comme un paradoxe logique inédit ? Comme une "même" particule affectée d'un minime décalage avec "elle-même" ou deux ondes qui se renforcent ou s'affaiblissent de loin en loin dans la tempête ? Comme une fratrie nouvelle – sœurs adoptives – ou des cellules gliales fonctionnellement équivalentes devenues un même astrocytome ?

Serions-"nous" comme des plantes épiphytes, seules survivantes et endémiques, uniques spécimens au potentiel symbiotique palpable, qui s'embrassent l'une l'autre en tant que chiasmes ou boucles étranges ou contorsions de l'unique Unique (neutre), avant qu'il "nous" déphase ?

Ces comparaisons ont-elles seulement un sens, et des limites, avant qu'on les accule au suicide ou qu'on les force à s'entretuer ? Je précise, un instant

Serons-"nous" ces uniques réunis, si l'on peut dire, en entité juste-un-peu clairvoyante, là où le langage est une prothèse ou une arme comme une autre – c'est-à-dire modulable et customisé, modulateur brutal et vital de matière, et bien ou mal, et bien et mal ?

Serons-"nous" cet hybride absolu, même hésitant, sans valeur – ces contours impossibles à délier... pour un temps ?

Et si, hors valeur, n'importe quel "nous" arbitraire en est l'équivalent tout aussi singulier – unique et parfait en son genre – pourquoi ne pas nous jeter dans l'arène du bonheur ?
   
Tu es unique (si l'on peut dire)
réflexions avril 2015

12 avr. 2015

[Kogikwot] Les ormeaux (Alain)


« Les feuilles poussent. Bientôt, la galéruque, qui est une petite chenille verte, s'installera sur les feuilles de l'ormeau et les dévorera. L'arbre sera comme privé de ses poumons. Vous le verrez, pour résister à l'asphyxie, pousser de nouvelles feuilles et vivre une seconde fois le printemps. Mais ces efforts l'épuiseront. Une année ou l'autre, vous verrez qu'il n'arrivera pas à déplier ses nouvelles feuilles, et il mourra.

Ainsi gémissait un ami des arbres, comme nous nous promenions dans son parc. Il me montrait des ormeaux centenaires et m'annonçait leur fin prochaine. Je lui dis : "Il faut lutter. Cette petite chenille est sans force. Si l'on peut en tuer une, on peut en tuer cent et mille".

"Qu'est-ce qu'un millier de chenilles ?, répondit-il. Il y en a des millions, j'aime mieux ne pas y penser". "Mais, lui dis-je, vous avez de l'argent, Avec de l'argent on achète des journées de travail. Dix ouvriers travaillant dix jours tueront plus d'un millier de chenilles. Ne sacrifieriez-vous pas quelques centaines de francs pour conserver ces beaux arbres ?".

"J'en ai trop, dit-il ; et j'ai trop peu d'ouvriers. Comment atteindront-ils les hautes branches ? Il faudrait des émondeurs. Je n'en connais que deux dans le pays". "Deux, lui dis-je, c'est déjà quelque chose. Ils s'occuperont des hautes branches. D'autres, moins habiles, se serviront d'échelles. Et si vous ne sauvez pas tous vos arbres, vous en sauverez au moins deux ou trois".

"Le courage me manque, dit-il enfin. Je sais ce que je ferai. Je m'en irai dans quelque temps, pour ne pas voir cette invasion de chenilles". "Oh puissance de l'imagination, répondis-je. Vous voilà en déroute avant d'avoir combattu. Ne regardez pas au-delà de vos mains. On n'agirait jamais si l'on considérait le poids immense des choses et la faiblesse de l'humain. C'est pourquoi il faut agir et penser son action.

Voyez ce maçon : il tourne tranquillement sa manivelle, et c'est à peine si la grosse pierre remue. Pourtant la maison sera achevée, et des enfants gambaderont dans les escaliers. J'ai admiré une fois un ouvrier qui s'installait avec son vilebrequin pour percer une muraille d'acier qui avait bien quinze centimètres d'épaisseur. Il tournait son outil en sifflant ; les fins copeaux d'acier tombaient comme une neige. L'audace de cet homme me saisit. Il y a dix ans de cela. Soyez sûr qu'il a percé ce trou-là et bien d'autres.

Les chenilles elles-mêmes vous font la leçon. Qu'est-ce qu'une chenille auprès d'un ormeau ? Mais tous ces menus coups de dents dévoreront une forêt. Il faut avoir foi dans les petits efforts et lutter en insecte contre l'insecte. Mille causes travaillent pour vous, sans quoi il n'y aurait point d'ormeaux.

La destinée est instable ; une chiquenaude crée un monde nouveau. Le plus petit effort entraîne des suites sans fin. Celui qui a planté ces arbres n'a pas délibéré sur la brièveté de la vie. Jetez-vous comme lui dans l'action sans regarder plus loin que vos pieds, et vous sauverez vos ormeaux". »

Alain, 5 mai 1909. In Propos sur le bonheur, XXVII, « Les ormeaux ».
 
 

7 avr. 2015

[Poékwot] Quatrains (Omar Khayyām)


Dieu, le bon vin, les boucles de l'amant-e, encore le vin et l'ivresse qui va avec, la mort, la vie éphémère. Or, plumes, chair, cendres, rubis. L'argile philosophique de ces quatrains, toujours plus équivoques à la seconde lecture, et toujours moins frivoles. Le refrain sobre, flamboyant. L'évocation rapide, agile – polychrome.

Sur le plan doxographique ou doctrinal, rien n'est certain. Omar Khayyām, musulman pieux ou blasphémateur ? Religieux – et mystique ? Islam soufi, orthodoxe – ou athée ? Son amour du vin, une simple métaphore ? Son hédonisme – ascétique ou orgiaque ? Omar l'épicurien, le stoïque, le jouisseur, le désespéré ? La beauté à laquelle il s'accroche, est-elle immuable, hors du temps et indifférente, ou sensible, éclatée, volatile ?

Le destin que cette « Plume » a figé bien avant sa naissance, le concevait-il comme une fatalité astrale, comme le cours aberrant d'une poussière dans l'éther – comme le fragment incompréhensible d'une fresque ou d'un plan ? Quelque décret divin, ou encore l'arbre infiniment lent et ramifié – implacable et sublime – de la nécessité naturelle ?

"Suppose que tu n'existes pas, et sois libre" 

La mort est certaine et irréversible. Le décompte de notre temps est certain, et le nombre du compte est inconnu. Est-ce que la mort condamne à l'ignorance et à l'oubli – ou est-ce la mort ce qui nous libère ? La mort intensifie le silence du Dieu inconnu, l'absurdité des promesses de "miséricorde", des interdits dogmatiques, et des sacrifices transactionnels. Le pari de Pascal tient la route en principe, mais ses effets pratiques sont déjoués : Dieu n'est pas lisible, et les conditions d'accès à l'éternité ne sont pas certaines. Peut-être faut-il se montrer digne du désir, et de la liberté. Peut-être faut-il écouter les prêtres d'aujourd'hui, ou ceux d'hier, ou imaginer ceux de demain.

L'inexistence relative se plante alors dans le cerveau comme un métal chauffé à blanc qui neutralise tout désir. À moins qu'elle ne devienne soudain une force qui concentre les actes hors de soi, capable de libérer l'amour – et peut-être que cela ne dépend pas vraiment de "nous", volontairement.

Il faut donc relire de nombreuses fois ces Quatrains pour en goûter la force, en-deçà des thèses trop connues auxquelles on ne prête plus de substance, à tort et par un effet d'habitude. Relire pour y hasarder une cohérence personnelle. Choisir d'en isoler certains parmi eux, pour en trouver la force en-deçà des thèses trop connues, et pouvoir leur prêter l'expérience personnelle, si possible.

Voici ma sélection :
  

XXII

Khayyām, qui travailla aux tentes de la sagesse,
Tomba dans le brasier de la tristesse et fut consumé d'un seul coup ;
Les ciseaux du destin ont coupé la corde de sa tente,
Et le marchand d'espoir l'a vendue pour une chanson.

XLII

Quiconque arrose dans son cœur la plante de l'Amour
N'a pas un seul jour de sa vie qui soit inutile,
Soit qu'il cherche à aller au-devant de la volonté de Dieu
Soit qu'il cherche le bien-être corporel et lève sa coupe.


LI

Ma venue ne fut d'aucun profit pour la sphère céleste ;
Mon départ ne diminuera ni sa beauté ni sa grandeur ;
Mes deux oreilles n'ont jamais entendu dire par personne
Le pourquoi de cette venue et celui de ce départ.


LII

Nous serons effacés du chemin de l'amour ;
Le destin nous broiera de ses talons ;
Ô porte-coupe au doux visage, quitte ta pose paresseuse
Donne-moi de l'eau, car je deviendrai de la poussière.

LVII

Ceux dont les croyances sont basées sur l'hypocrisie
Veulent faire une distinction entre l'âme et le corps.
Moi, je sais que le vin seul a le mot de l'énigme
Et qu'il donne conscience d'une parfaite Unité.

LXVIII

Avant que  le destin te frappe à la tête,
Ordonne qu'on t'apporte du vin couleur de rose.
Pauvre sot, penses-tu être un trésor,
Et que l'on te déterrera après t'avoir enseveli ?

LXXVI

Ne laisse pas la tristesse t'étreindre
Et d'absurdes soucis troubler tes jours,
N'abandonne pas le livre, les lèvres de l'aimée et les odorantes pelouses
Avant que la terre te prenne dans son sein.

XCI

Ne suis pas la Sunnat, laisse ses préceptes ;
Ne refuse à personne le morceau que tu possèdes ;
Ne calomnie pas, n'afflige pas un seul coeur :
Je te garantis le monde à venir... Apporte du vin.

XCIV

Pour parler clairement et sans paraboles,
Nous sommes les pièces du jeu que joue le Ciel ;
On s'amuse avec nous sur l'échiquier de l'être,
Et puis nous retournons, un par un, dans la boîte du Néant.

C

Plein de désir, j'ai mis mes lèvres aux lèvres de la jarre
Pour lui demander combien longue serait ma vie.
Elle a collé ses lèvres aux miennes et m'a dit :
"Bois du vin, tu ne reviendras pas en ce monde".

CXXII

Pour celui qui comprend les mystères du monde,
La joie et la tristesse sont identiques ;
Puisque le bien et le mal doivent tous deux finir,
Qu'importe que tout soit peine, à ton choix, ou que tout soit remède.

  
Encore beaucoup d'autres que je n'ai pas choisis. Certaines pensées-poèmes bien différentes. Et encore Dieu, le bon vin, les boucles de l'amant-e, encore le vin et l'ivresse qui va avec, la mort, la vie éphémère. Or différent, cendres fertiles, rubis liquide, bois vivant, oreiller froid, béton chaud, air salé.

En-deçà des thèses trop connues, ces quatrains se prêtent à la relecture ; outils pour de nombreuses réflexions et pour l'expérience quotidienne. Tout est vain. Rien n'est important, et la sagesse elle-même relative et mortelle.


quatrains choisis de Omar Khayyaām (Perse, 1048-1131)
extraits de Les Quatrains


traduction depuis la traduction anglaise par Olivier Grolleau
sur livre fin et hautement portatif aux éditions Allia (2014)



 img : Tombe de Khayaām à Nishapur (Iran)

19 mars 2015

[Poékwot] Apology of Genius (Mina Loy)


Ostracized as we are with God
The watchers of the civilized wastes
reverse their signals on our track
Lepers of the Moon
all magically diseased
we come among you
innocent
of our luminous sores

unknowing
how perturbing lights
our spirit
on the passion of Man
until you turn on us your smooth fools' faces
like buttocks bared in aboriginal mockeries

We are the sacerdotal clowns
who feed upon the wind and stars
and pulverous pastures of poverty

Our wills are formed
by curious disciplines
beyond your laws

You may give birth to us
or marry us
the chances of your flesh
are not our destiny

The cuirass of the soul
still shines –
And we are unaware if you confuse
such brief
corrosion with possession

In the raw caverns of the Increate
we forge the dusk of Chaos
to that impervious jewelry of the Universe
      – The Beautiful –

While to your eyes
a delicate crop
of criminal mystic immortelles
stands to the censor's scythe
Apology of Genius, poem by
Mina Loy,
ca. 1922

18 mars 2015

[Kogipoé] Apology of Genius (notes personnelles)


Dans ce poème, le génie est plusieurs choses à la fois : le nom d'un peuple supérieur, l'indice d'un sentiment intime, l'objet d'un petit jeu. Avec ce poème, Mina Loy nous livre un rugissement tranquille, une déclaration de guerre pleine d'humour (peut-être ?), et des aveux performatifs.

Qui veut en savoir plus ?

Nous.
*
Le poème a pour but premier d'effrayer ceux et celles qui ne font pas partie du peuple qui est décrit tout au long du poème, de rallier celles et ceux qui s'y sentent naturellement appartenir. C'est le cri jouissif de celles et ceux qui ressentent leur individualité de manière extrême, douloureuse, et pourtant désabusée, le cri de ceux et celles qui répondent à ce sentiment-ressentiment par une exigence d'acier envers soi et les autres.

Rugissement explosif et maîtrisé dans lequel s'exprime et s'affirme le sentiment d'une FAIM exceptionnelle, quasi surnaturelle, la déclaration que constitue ce poème est aussi paradoxale. En effet, elle cherche en même temps à implanter son unicité contre le monde et à reconnaître les siens / les siennes, tente à la fois et d'un même geste d'exclure et de s'exclure ("You may give birth to us/ or marry us/ [but] the chances of your flesh are not our destiny..."), proclame son indépendance émotionnelle mais passe son temps à insulter les imbéciles ("until you turn on us your smooth fools' faces/ like buttocks bared..."), s'inquiète de la fragilité du génie tout en le plaçant infiniment au-delà des tracas affectifs et fluctuations quotidiennes, etc.

Mina Loy se sent de la race de ces prêtresses païennes qui bouffent le cœur encore palpitant de leurs ennemis, et elle le fait savoir. Le cri de guerre est assumé et maîtrisé, mais aussi plein de mépris (du moins en apparence) : d'une part on sent la poétesse possédée par la force dont elle parle, sans mélange ni peur, mais d'un autre côté la manière dont elle s'affirme est loin d'être sereine et pleinement positive. On sentirait presque un désir d'autodéfense ou de vengeance se mêler au sentiment de puissance esthétique, qui risque d'éclipser la positivité du « nous », ce "we" qu'elle tient du début à la fin. Le peuple génial se révèle être une tribu vengeresse, et à peine entrevu dans ce qu'il a de propre, il est presque déjà contaminé de négation, presque déjà perdu.

Loin d'exacerber la violence de l'élitisme du poème, ces pointes de ressentiment sourd ou de mépris inquiet ne font en réalité que la diluer : il aurait été bien plus terrifiant et cohérent de ne pas même mentionner qui que ce soit ou quoi que ce soit d'inférieur, de zapper les insultes et de dépasser toute posture défensive. La génie sort à découvert et chasse sans protection : elle n'en a pas besoin ! La meilleure preuve de son statut serait qu'elle n'envisage même pas l'échec, ou la faiblesse, ou la laideur, qu'elle ne perçoive même plus l'ombre d'une médiocrité. La meilleure apologie de la génie, c'est qu'elle n'en a pas besoin : spontanéité intouchable, puissante et curieuse, entièrement absorbée par son jeu artistique et néanmoins tournée vers l'extérieur par la nature même de ce jeu, son regard capable de transfigurer toute chose et d'y voir la beauté, diamant vivant et affamé d'autre chose que ce qui excite le commun des mortels, etc., etc...

Et tant qu'à faire, si l'on tient vraiment à écraser les autres, il aurait mieux valu forger la perfection de cette Apology dans une langue inventée, super complexe, secrète, cryptée, suintant l'intelligence, une langue géniale d'une envoûtante ou dérangeante musicalité... surtout, faire tout cela spontanément, sans même y penser, comme une évidence pleinement vécue, sans revendication : il aurait fallu un coup de génie comme si de rien n'était ou mieux encore : un coup de génie véritablement sans arrière-pensée, sans alternative, en lame invisible et effilée, au lieu d'une lame brandie et lourdement menaçante...

Au lieu de faire ce poème intouchable, ludique, démentiel et spontanément tel, Mina Loy en parle, se contente de parler de ce geste qu'elle (au moins) conçoit et envisage ; au lieu d'effectuer la stratégie de l'exception, elle l'évente et tenterait presque de se convaincre elle-même :
"And we are unaware/ if you confuse/
such brief/ corrosion with possession"
Comment serait-ce "unaware" si tu l'évoques explicitement ?  Et comment une séraphine solaire se sentirait-elle corrodée par la médiocrité du commun des mortels, si elle est véritablement ce qu'elle prétend ? Réponse honnête :
"The cuirass of the soul/ still shines" 
La cuirasse de cette âme, non pas elle-même – brille encore. Honnête, Mina Loy nous donne le poème entaché. Entaché car le génie se débat, se vise, se défait et se ressent mais ne se possède pas (encore moins comme un don inné ou une grâce). Si « la cuirasse [...]/ brille encore », c'est qu'elle n'a pas encore laissé place à la suite – elle détermine encore, comprime et altère les âmes et les corps en question. Mais c'est aussi bon signe, celui d'une résistance, d'une affirmation, pas encore la meilleure peut-être, mais au moins qui se sent, qui s'arrache : ça s'exprime, ça survit. La nacre est d'abord une sécrétion défensive, la fièvre une réaction immunitaire. Ce n'est pas toujours vrai, et il faudrait la dépasser, mais l'affirmation réactive produit parfois de belles choses... elle questionne, renforce, libère l'espace où l'on pourra ensuite apprendre à respirer à son rythme propre et à l'intensité visée.

Mieux vaut cette honnêteté, au fond : même en réalisant la stratégie de l'évidence, cette dernière serait restée un artifice de la peur, tactique de la vengeance, ç'aurait été un piège et non une expression immédiate, une version feinte et militarisée de la spontanéité : false flag genius for a weaponized poem.

La seule chose qui craint vraiment ici, plus que l'insulte ethnique d'époque ("aboriginal") et les images symbolistes un peu passées ou dépassées, c'est l'idée de force vitale et son opposé, celle de dégénérescence, que l'on sent traîner dans le poème. Ces qualités sont clairement individualisées et non associées à des groupes (via l'idée de rupture généalogique et sociologique entre "génies" et "normaux"), mais ça craint quand même.
"Dear Mina Loy,/ What a poem! I certainly know this feeling of RAGE, pure EXCEPTIONALITY and pure aesthetic INTENSITY, these unique visions of raw POWER that you describe so well. And yet your 'Apology of Genius' sounds a bit too angry, hampered by Symbolist clichés, and somewhat racist.  If geniuses are as strong as they pretend to be, I feel that they must be able to conceive themselves without any reference to astral or supernatural destiny and even more important, without the shady notion of vital force. 'We' geniuses can certainly be superior instead of feeling superior by including LOVE and generosity in our INSATIABLE quest and games"

« Chère Mina Loy,/ Merci pour ce poème incroyable. Je me reconnais intensément dans cette rage sensorielle et philosophique, ces accès de contemplation ardente et de démiurgie poétique que tu décris. Pourtant, j'aurais espéré que cette supériorité soit plus cohérente, plus sereine, et surtout plus généreuse : j'ai un peu pitié de toi dans ce poème car tu n'as pas encore su transformer ton dégoût en prodigalité. Une fois les notions de force vitale, de dégénérescence, de destinée astrale dissoutes sans concession, il reste le meilleur pour le peuple génial : sa curiosité entraînée, sa plasticité flippante, son exigence inflexible. Il y a certainement assez de terreur sacrée et d'outre-monde pour toutes celles et ceux qui veulent y avoir part »

* *
En même temps, je nuance. Les deux points.

D'abord, la rage et l'exclusion font partie du sentiment personnel, comme réaction et comme moment, qui n'excluent pas des changements positifs à venir, mais qui le permettent au contraire. En plus, la réaction de Mina Loy est une expression féministe, une prise de pouvoir qui doit garder son caractère choquant et premièrement antagoniste.

En effet, les « censeurs » de la fin du poème ne sont pas seulement des critiques littéraires qui s'occuperaient d'écrire des critiques "assassines". Ce sont d'abord des membres d'un public qui criminalisent littéralement les femmes qui pensent et qui écrivent, qu'ils jugent fragiles, mais surtout insoumises, lascives, dangereuses, rebelles (au sens judéo-chrétien des faiblesses attribuées à Ève, responsable de la chute). Qu'elle soit formulée ou non, qu'elle soit brutale, ouverte, active ou seulement résiduelle, latente ou silencieuse, cette condamnation dégradante et insensée est trop souvent réelle.

Ce qui est bon, c'est que les « immortelles » qui sont en apparence à la merci de ces censeurs ont en réalité ôté tout pouvoir à leurs jugements hypocrites et embrumés. En réalité, elles-immort sont déjà ailleurs, parmi des pairs exceptionnels, et se contentent de lancer un doigt d'honneur par-dessus l'épaule à ceux qui pensent pouvoir les réduire à une quelconque idée de "la femme selon Dieu" :
"Ostracized as we are with God [...]
While to your eyes/ a delicate crop/ of criminal mystic immortelles/ stands to the censor's scythe"
Cf. aussi le petit Manifeste féministe ultra-radical que Mina Loy écrit en 1914, avec la même violence et la même intelligence. Malgré plusieurs concepts un peu pourris et des idées limites, ce petit texte a le mérite de refuser le credo de l'égalitarisme paternaliste qui concède aux femmes le droit de voter, de posséder un compte en banque avec la bénédiction de leur père ou leur mari, voire d'accéder en théorie à l'exercice de quelques professions libérales, pour mieux conserver le monopole de la grandeur historique et spirituelle, pour mieux réserver aux hommes l'excellence intellectuelle, le génie politique, scientifique et artistique.

Insensible à la compromission et lucide sur la nature idéologique et religieuse du cloisonnement des identités sexuelles, Mina Loy encourage alors l'ambition extrême pour toutes les femmes et le génie pour celles qui en sentiront l'aiguillon et sauront aiguiser son tranchant. Bien plus : elle s'approprie le génie sans faire l'erreur de définir un génie qui serait spécifiquement féminin ("on the passion of Man" – désigne ici le fait d'être humain). Le ton et la véhémence du poème se comprennent mieux dans ce contexte, et ce texte en vers est aussi une prise de position exigeante, déterminée, contre toute forme de possession ou de répression masculine des imaginations, des volontés, des expressions et des activités des femmes. Encore mieux, le poème accomplit cette critique : il ne s'y réduit pas.

La déclaration de génie et de guerre de Mina Loy est donc déjà bien au-delà du féminisme, elle joue ailleurs, elle concerne autre chose : un peuple d'élection, des visions vertigineuses aux confins de l'univers, les jeux intenses de la puissance, de la beauté – la contemplation active et attentive, les débordement des douleurs et d'affections bizarres, l'invention prométhéenne d'hérésies nouvelles, etc.

Enfin, pour finir de nuancer, on suspecte l'humour et l’autodérision dans ce poème. J'avais d'abord lu le dernier quatrain comme un ultime coup de hache pour exclure la médiocrité et s'en exclure, contre ceux qui se hâtent de catégoriser tout ce qui menace leur vision du monde et sa petite gestion réglée. Mais c'est bien mieux de lire la description des derniers vers sous l'angle de l'auto-caricature.

Car Mina Loy sait bien qu'il reste un censeur à passer après les critiques hargneux, les correcteurs officiels et le public qui condamne les femmes artistes indépendantes ou dévalorise inconsciemment leur art. C'est devant lui ou plutôt devant elle, censeure la plus impitoyable, que Mina Loy décide en fait de placer son poème, sourire en coin : celle qui, au singulier, impose le silence à l'auteure singulière, de sa faux – "the censor's scythe" –, c'est bien la Mort.

Humour noir et test de notoriété, d'immortalité littéraire ? Mina Loy feint de s'offrir à l'épreuve supposément impartiale du temps et de la reconnaissance historique ("while to your eyes..."), alors qu'elle s'en fout et n'en a pas besoin ("immortelles" they already are). Ou peut-être est-ce exactement l'inverse... et en feignant de s'y soustraire, elle entend se qualifier véritablement pour cette épreuve.

* * *
Étrangement, et comme O Hell, Lunar Baedeker et d'autre poèmes de Mina Loy de cette époque, Apology of Genius me ramène plus au symbolisme de la toute fin du dix-neuvième qu'au futurisme et au modernisme du début du vingtième. La forme et le rythme du poème sont effectivement modernistes, mais ni son thème ni ses images. Le génie scindé, réceptacle et artisan de l'Univers, c'est presque la reprise d'un thème romantique sur un mode symboliste – reprise et répétition car il s'accompagne ici de protestation et se teinte d'ironie.

Conscient du grotesque qu'il déploie, le mysticisme symboliste est généralement moins candide et plus cynique que le lyrisme romantique, même pour le romantisme le plus nocturne, mélancolique et médiumnique (voir par exemple le contraste entre les Minutes de sable : Mémorial d'un Jarry et les Hymnes à la Nuit d'un Novalis). Chez les symbolistes, l'ésotérisme est plus teinté d'ennui que d'enthousiasme, plus traversé d'ironie que d'effusion, plus porté à la noire folie qu'à la mélancolie ; sa mystique aboutit à l'étrange et non à l'extase. Alors que les réactions romantiques au rationalisme des Lumières pensaient encore l'histoire en termes de sensibilité humaine, de progrès infini et d'avènement du divin, la réaction irrationaliste et artistique contre le positivisme du dix-neuvième est fascinée par le monstrueux, la chute des empires du passé, et marquée par la conscience de l'entropie thermodynamique, l'inévitable délitement du cosmos et la grise fin de l'univers.

La dramatisation du spirituel et le lyrisme qui s'ensuivent sont donc à la fois plus contestataires et plus distancés, souvent désespérés mais pas sentimentaux, parfois joueurs mais rarement exaltés. Dans les trois poèmes cités ci-dessus, Mina Loy semble délaisser entièrement le futurisme et renouer avec cette sensibilité. Ironie et érosion :
"We are the sacerdotal clowns
who feed upon the wind and stars

and pulverous pastures of poverty"
L'inspiration sublime et l'aspiration à la synthèse romantiques ont laissé place au simulacre sarcastique et aux fragments de vertige. La facture du génie n'est plus kantienne mais nietzschéenne. Génie, expression d'un affect de puissance, de la capacité à transformer le regard et à voir le monde nu, amoral – capacité née du savoir et de l'expérience des gouffres. En cela, la supériorité de Mina Loy évoque bien celle d'un Friedrich Nietzsche : en plus d'être fragile face à la masse stupide, lela génie aguerrie par la révolte individuelle et la libre pensée agit en iconoclaste, et enfin en démiurge. Traversée par l'acceptation lucide de l'horreur, ellil empoigne le marteau du style pour (1) sonder la faiblesse de sa culture, (2) en détruire les idoles et (3) forger librement les valeurs d'un monde à venir.

Les veilleurs des landes désolées de la culture retournent leurs drapeaux en signal d'alarme et de danger lorsqu'ils croisent les traces d'une telle calamité, aussi impitoyable qu'une petite fille sûre d'elle et surdouée :
The watchers of the civilized wastes
reverse their signals on our track
Aujourd'hui de simples traces ou tracés poétiques, et après-demain c'est tout leur monde qui se retrouve renversé, pris dans le sillage des frères et sœurs de la petite prêtresse. Mais celle-ci se fout des conséquences, elle joue dans la cour des merveilles inhumaines et asexuées, cachée aux regards des faibles, prépare le début de la fin et le commencement d'un nouvel ordre :
"In the raw caverns of the Increate
we forge the dusk of Chaos"
Bien loin des schèmes créationnistes et apocalyptiques de "sa" culture, la génie entrevoit une foule de cosmogonies inédites, de théologies possibles et de devenirs universels, qui sont autant d'esthétiques folles et d'œuvres vertigineuses...

Or tout ceci la dépasse. Contrairement au schème de création du Dieu chrétien, repris dans l'idée moderne de création artistique, ce n'est pas elle qui décide et appellerait à l'existence par le Verbe. Elle répond seulement à ce qui la précède, à ce qui imprime en elle son délire grisant, le réel et le possible sans entrave, puis elle l'exprime et organise, elle tord et chauffe et travaille son matériau (la sensation d'abord, puis le langage, subordonné), via l'imaginaire. Contre le mystère magique et religieux du langage créateur, l'alchimie expérimentale des sensations et les langues outillées...

Le plus difficile à enregistrer, mais le plus important : elle ne crée rien, la génie ne tire rien du néant et encore moins d'elle-même. Le monde lui prête seulement un surplus de puissance et elle le sait. Elle ne crée rien, elle joue seulement son rôle, elle obéit à l'exigence d'une beauté physique :
"to that impervious jewelry of the Universe
      – The Beautiful –"
Curiosité furieuse et passion pour l'extérieur, les vestiges du cosmos, ruines où naissent à chaque instant de nouvelles choses différentes et liées (relire Lunar Baedeker).

Mais je n'ai pas le temps de m'étendre ici sur l'appel exigeant de la beauté du monde, infiniment absurde et fragmentée ou diffractée, ni sur le sentiment du démiurge que Mina Loy décrit à peine, alliage de jouissance et de terreur familier aux corps et aux consciences fébriles.

* * * *
Enfin : aveux de Mina Loy. Et pas seulement l'aveu de son mépris pour les gens incapables de comprendre ce qu'elle ressent, ni seulement l'affirmation belliqueuse, assumée ou ironique d'une supériorité.

Aveu d'une quête unique et aveu d'une faiblesse, même si celle-ci est fortement mise en scène et sublimée : lépreux et pauvres ("Lepers of the Moon/ [...] diseased/ [...] luminous sores..."), habitués à la séparation et à l'effort infligé à soi ("our wills forged..."), aux pratiques exploratoires ("... by strange disciplines"), à l'épuisement physique et à la misère, mais possédés par autre chose. Exposés à la bêtise environnante mais résistants, adeptes enfin déterminés, presque sûrs d'eux, d'une discipline étrange et risquée, affamante ou destructrice. La figure du poète maudit traîne par ici, sauf que c'est une poétesse, et qu'elle n'est pas seule. Avoue ne pas être seule.

Un sentiment réel, un aveu performatif : le poème finit par provoquer le sentiment qui caractérise le « nous », il exemplifie la quête, construit la figure qu'il prétend mobiliser et défendre. Le poème réussi fonctionne à la fois comme témoignage et comme prière auto-réalisatrice, comme preuve de maîtrise, élément actif et insigne d'appartenance. Sceau du génie : poème incisif rythmiquement maîtrisé, alternance d'évocations et de ruptures soudaines, un bel équilibre instable. Ressenti au plus intime, mais en rien sentimental. Celles et ceux qui sont marqués par le sentiment qu'elle avoue le découvrent (ou non) au travers du poème, et se découvrent donc du peuple décrit (ou non) par le poème.

Peuple impitoyable et furieux : exigence du style et insuffisance cinglante, auto-affirmation implacable et déception de soi, ou satisfaction rare.

On se souvient ici que le génie comme don, créativité ou super pouvoir magique n'est rien qu'un mythe, mythe répandu par une certaine espèce d'acharné-es du travail : ceux et celles qui goûtent au pouvoir et entendent bien le garder. Ce mythe, gobé amoureusement par tous les imbéciles, cache leurs heures de travail, leurs techniques personnelles et la puissance implacable de leur conviction.

La génie s'érige alors en objet d'adoration, joue à un des jeux préférés des petits surdoués dangereux : instaurer sa propre divinité, déclamer poétiquement le mythe de sa propre puissance poétique, et ce, par les moyens habituels de la religion (déclarations solennelles, Livres avec des majuscules, cosmologies, invocations et prières, traditions impressionnantes, ontologies stratifiées ou circulaires, aphorismes "profonds", ambiances et musiques, rituels, moyens efficaces du discours, des gestes et du symbole sur l'émotion, pour manipuler les croyances et les volontés, etc., etc.).

Le sacrilège ironique, les impiétés dissimulées ou le blasphème flagrant sont des petits cadeaux, des friandises que de tels "génies" se font à elleux-mêmes – ce sont des blagues ou des clins d’œil à qui décèle sous toutes leurs œuvres et leurs mises en scène les enjeux de leur quête, mais aussi les raisons de leur incroyance, voire la similarité essentielle entre ce qu'ils font et ce qui se passe dans les "vraies" religions (simplement de manière un peu + ancienne, un peu + lente, + large et – lucide). La forge aux théologies et aux nouvelles religions est un jeu plus ou moins sérieux, où les petit-es surdoué-es s'amusent plus ou moins de la crédulité des esprits faibles, et finissent plus ou moins dupes de leur propre mascarade addictive. À ce propos, comparer plusieurs exemples réels : Madame Blavatsky, Aleister Crowley, Ron Hubbard, Anton LaVey, Kerry Wendell Thornley...

Prise en main des pouvoirs terrestres, extension du poème dans le rite, stimulation affective par des moyens religieux traditionnels, exploration qui défie les abysses... voici la part luciférienne de l'affect de puissance en question – la part prométhéenne de l'affect de beauté en question. On retrouve donc naturellement l'esprit de tels jeux démiurgiques dans ce poème, même si ce n'est qu'en germe.

Le poème instaure l'autorité de la voix poétique par simple déclaration d'autorité, intimidante, musicale et nimbée de savoir ésotérique. La poé-prophétesse se sacre elle-même, autoproclame sans l'ombre d'un doute (à première vue)... Pour peu que l'intéressée ne se lasse pas rapidement de son nouveau statut, qu'elle ne soit pas trop  travaillée par les scrupules, une religion nouvelle est née. Sauf que chez Mina Loy, nous l'avons vu,  la cuirasse se fissure sous les aveux.

Aveu en creux : la génie n'existe pas, pas plus que le génie, pas plus que leur coterie fantasmée, nomade et céleste. Seulement d'autres aspirations. Mina Loy a beau se confronter à l'Exceptionnelle Beauté, cette apologie contient aussi l'aveu d'un semi-échec, ou d'une semi-victoire : je ne suis pas de diamant, ni d'étoile, mais de chair et de mots, je suis soucieuse, mortelle, j'ai des dettes, une histoire, des parents, des peurs, des soucis. Signes de mégalomanie déprimée. Peut-être jusqu'à expliquer l'ambivalence dans le titre du poème : "Apology of genius" – apology signifie aussi bien la défense et la promotion que le retrait de soi et la demande d'excuses.

Le génie qui s'excuse de son sentiment, qui se dégoûte, qui demande inconsciemment pardon ? Peut-être, mais pardon de s'exclure et d'exclure les autres, ou pardon de n'être pas fidèle à son propre idéal ? Excusez les génies dans leurs accès de mépris, pardonnez-leur – si vous pouvez – l'hypocrisie instrumentale du concept de génie – ou toi, celle que je vois dans le miroir, excuse-moi de devoir mendier encore – sous la rage apparente – de l'attention et de la reconnaissance ?

Alors uniques, ces artistes et poétesses, mais pas si violemment. Permettraient d'entrevoir des mondes et de donner naissance au monde, de sortir de soi-même, de comprendre, de ressentir. Sans croire à la créativité innée, à l'auteurité, ni à l'immortalité. Seulement un passage nécessaire, catalyseur joyeux et raison de vivre, la chance de la beauté – et pourtant lucide.
   
*

Finalement, je ne sais pas si j'aime ce poème de Mina Loy. Je m'y suis vraiment reconnu, je me suis immédiatement senti du côté de ce « nous ». Aucune chance de voir dans ce poème une ode cachée à la démocratisation du génie et de la créativité... et comme je ne sais pas quoi faire de mon propre élitisme intellectuel et artistique, ça me fait sourire.

D'un autre côté, je déteste vraiment ce poème parce qu'il me rappelle trop de tropes et de penchants que je cherche par ailleurs à liquider. Le mythe défensif de l'exception, l'apologie de la folie littéraire, la confusion entre mysticisme et irrationalisme, la tentation latente que l'expérience esthétique devienne une fin en soi (même s'il s'agit seulement de construire et de ciseler des expériences artistiques et des explorations de mondes possibles), une certaine grandiloquence, la mythologie et le sentiment épique, les mêmes évocations élémentales jusqu'à la nausée... J'y trouve aussi un style trop "abstrait" – à défaut d'un meilleur adjectif –, un style qui me vient naturellement à l'écriture, mais dont je cherche activement à me débarrasser : des poèmes abstraits dans leur propos, dans leurs images, dans leur vocabulaire, qui me dégoûtent. C'est tant mieux : le cœur de ces poèmes ne supporte pas l'adulation stérile.

Je pense reconnaître ce que revendique Mina Loy, tandis que d'autres parties de son expérience me restent évidemment inaccessibles. Certaines personnes écrivent de la poésie parce qu'elles ressentent une FAIM exceptionnelle pour la beauté, un sentiment de découverte et de clairvoyance relative à la fois terrifiant et fascinant, un affect dément de puissance (spéculative et sensitive). Illels refusent de se laisser anesthésier, de se laisser aller, pas même à croire trop fort à cette "clairvoyance" ou à cette "liberté" : ellils savent bien, au fond, n'être presque rien.

Le média minimal de la poésie exacerbe simplement leur puissance, et ressemble étrangement à une arme entre leurs mains – arme de choix dans l'arsenal de la transmutation : aura furtive, demi-vie hallucinante, subtiles séquelles, effervescences inattendues.


Notes personnelles sur Apology of Genius de Mina Loy, mars 2015

Image : Mina Loy & Djuna Barnes, 1927





7 mars 2015

[Kogi] Complexes émoambiantiels et instrumentalisation poétique de la mémoire


Ma mémoire n'est pas un container à souvenirs visuels. C'est la matrice de mon présent et le matériau de mes attentes, projections et modifications imaginaires.

Une grande part de l'exercice poétique consiste à cultiver la sensibilité et la précision des rapports conscients avec les complexes ambiantiels, émoimmersifs ou substamporels de la mémoire (quelle que soit leur provenance : rêve marquant, balade urbaine dans "mon" quartier, immersion vidéoludique, rituel intime secret...), de manière à pouvoir infuser l'expérience présente d'expériences passées, les renouveler, en forger de nouvelles.
  
  
   
  
 
Tout personne douée de mémoire et d'émotion peut aiguiser ses capacités de remémoration, d'identification et d'évocation de ces ambiances temporalisées personnelles synaesthétiquement actives. Mais aussi améliorer la faculté de fixation de nouveaux complexes à partir du présent.

Pour favoriser leur cartographie intérieure et leur formation cristalline, chacun ses techniques et ses pratiques : tenir un agenda hebdomadaire coloré, une archive de musiques écoutées par périodes ou saisons, se promener régulièrement en étant attentif aux évocations et aux sentiments qui émergent et d'où, prendre 1 photo par jour avec un pola, faire chaque soir l'effort de se rappeler de la journée en détail et lui donner un "titre" qui rime avec la date ou le mois, adjoindre plusieurs romans ou 1 biographie stimulante à chaque année qui passe, aller à des concerts et des expos qui synthétisent la recherche ou l'esthétique d'une période, associer des œuvres plastiques, des parfums ou des fictions aux événements marquants, aux rencontres ou aux lieux.
  
   
  
  
Pour ma part, je suis particulièrement sensible aux différences de luminosité, au goût de l'air, à la respiration (diurne ou nocturne), à la météo, aux odeurs et parfums, à l'apparence des bâtiments et leur architecture interne, les couleurs de la végétation et de l'eau (qu'elle soit verte ou noire, pressée ou stagnante, baignade ou kayak). La balade méditative dans des lieux familiers ou inconnus est donc toute indiquée, intense et jouissive. Le "temps" de l'année m'est hyper important (par ex. : un souvenir intense me revient soudainement et sans raison apparente, jusqu'à ce que je réalise qu'il correspond à ce que j'ai fait il y a 1 an exactement, ou 2 ou 3, parfois presque jour pour jour !).

Quant à l'identification et l'évocation mentale des complexes chrono-phéno-substantiels, je leur associe des souvenirs visuels que je révise régulièrement, grâce à des archives datées de mon quotidien, des rencontres, des activités, pensées, immersions fictionnelles et intellectuelles correspondant à telle année, telle saison, telle semaine (en particulier : voyages physiques, musiques, romans, essais, articles, jeux vidéo, expos, films, images digitales, cartes à jouer illustrées ou reproductions d'art).
  
    

    
Revenir de temps à autre sur une période passée, seul ou en parler avec ceux qui étaient là, s'inspirer à nouveau de ce qui inspirait, considérer non seulement comment je m'y sentais, ce que j'y faisais, ce qui me nourrissait alors, mais aussi comment j'imaginais l'avenir et ce à quoi j'aspirais. Quel était mon rapport à la temporalité, qu'est-ce que je déployais derrière et devant moi, pourquoi, etc.

Les complexes émoambiantiels sont des outils d'inspiration puissants, tant pour l'élan et la motivation du travail artistique que pour leurs contenus et ressources en formes, en sentiments, en questions irrésolues ; tant leur constitution progressive que leur retour soudain, inattendu et enivrant au contact d'une ville, d'une ambiance ou d'une situation présente.

L'artiste instrumentalise et utilise ces phases de passé incarné pour composer, sans scrupules, et stimule l'inspiration par le moyen de savoirs et d'autres œuvres d'art qui entrent en résonance avec ce qui, petit à petit, prend corps devant elle / devant lui.

Avec la pratique et au fil des réalisations concrètes, il devient de plus en plus facile de traduire ces anciennes et nouvelles atmosphères saisonnières dans des formes, des gestes, des rythmes, des traits, des mélodies, des phrases, des narrations, des aventures interactives, des installations ou des maquette en pierre (selon le média).
  
  
Demons of Memory, John Fincher / Farther Memory, Chiaru Shiota
  
  
Bien sûr, les complexes émo-ambiantiels ne sont pas l'alpha et l'oméga de la composition artistique. S'ils deviennent trop envahissants, répétitifs, nourrissent des obsessions ou provoquent la paralysie par extase : ne pas hésiter à les mutiler par bidouillage, par croisements incongrus, par techniques du hasard, les arracher à leur socle personnel, les confronter à des réflexions abstraites ou les abandonner pour une approche plus concrète, plus participative, plus expérimentale, plus hasardeuse, plus technologique ou plus matérielle de la production d'art.

Cette époque, si tant est que l'on souhaite y revenir sous cette forme, saura toujours se cristalliser et devenir à son tour un complexe ambiantiel rétroactif, avec toutes ses recherches, compréhensions et expériences.
  
  
  
 
L'art est travail préparatoire. La préparation devient l'objectif principal et tout accomplissement un repos temporaire.

Se préparer à quoi ? À tout le reste, ce que je ne connais pas encore et ce qui n'existe pas encore ; à devenir un réactif puissant, une entité méchamment réceptive et salement productive ; se préparer à l'avenir ; se préparer à affronter ce qui ne peut pas être concilié ; se préparer à des pertes, des effondrements et des changements cataclysmiques ; se préparer à être heureux à travers et malgré ça

Se préparer pourquoi ? Pour faire muter le monde, pour provoquer et partager des émotions intenses + que pour embellir ou décorer ; pour devenir une aide, un abri vivant et une lampe ultraviolet ; pour préparer l'avenir lui-même, faire + que l'attendre ou s'y préparer ; pour influencer les pratiques quotidiennes et donner une réalité sensible immédiate à certaines réalités lointaines ou possibles, pour des raisons de survie, de plaisir et de vie

L'artiste comme sujet-ressource et sujet-ouvert d'une préparation productive. L'art comme fabrique d'expériences, subordonnée à d'autres objectifs... ou non.


Quelques pensées générales sur les complexes émoambiantiels
et l'instrumentalisation poétique de la mémoire, début mars 2015

21 févr. 2015

[Kogi] Alter Animae


< Que les animaux non-humains soient voués à habiter les restes de nos gloires n'y changera rien : nous aurons manqué de voir en eux les prismes de passion et de mystère qu'ils sont – avec ou sans nous.
Spirituels différemment – avec, selon, hors de nous. >

Tableaux de Martin Wittfooth