9 déc. 2008

[Lovée] Lava et Christal


C - Lava, tu es belle. Dès le premier regard, tu as traversé une de mes parois sans la briser
L - Oui… Je sais…
C - Tu n’es jamais sortie de ce labyrinthe, et depuis cet instant tu me brilles du dedans. J’en suis le prisonnier, en moi, dans ces reflets. Tu aimes ça ou quoi ? Tu comptes me libérer un jour ?
L - Mais oui, avec plaisir, mon ami – je te serai dévouée mais… comment ta peau est-elle si dure… Comment…
C - Lava ?
L - Oui, pardon – où suis-je ? que veux-tu que je dise ? …
C - J’essayais juste de rendre le moment solennel, toi-même tu me disais...
L - Oh ! C’est parfait !
 
(Un temps. Gêne de quelque chose qui passe entre deux êtres qui se connaissent)

C - ... Lava, tu m’embrases à distance et tu nous le refuses en entier !
L - ... Tu sais bien que j’ai peur de l’hétéro-épitaxie, celle de ma sœur ne s'est pas bien passée, et…
C - Oui, j'en suis conscient. Laisse-moi te dire que ma concrétion est pure. En plus, nous nous protégerons, nous le ferons sous atmosphère neutre, argon ou azote, je te le promets.
L - Bon. Christal. Je te crois. Je l’accepte… Mais...
C - C'était un simple prétexte. Je l'ai senti, Lava, je ne t'en veux pas. Dis-moi simplement... 
L - Bon... C'est à propos de l'élément divin, que tu saches tes promesses et tes faiblesses devant elles. Que tu ne sois pas seul. Christal, tu resplendis et j'ai peur de ne pas être la seule, de ne plus être la seule avant même de commencer. Je sais que c'est absurde, et j'aimerais te dire que j'ai confiance en toi... mais pas en toi seulement.
C - ... Je... Je le sais. C'est difficile pour moi. Je m'appuie aussi sur une roche plus solide, plus entière et plus brûlante qu'aucune de mes faces, mais elle est tellurique. Comme tu le sais, je n'ai pas ta passion pour l'énergie thermique absolue, abstraite, ni ton espoir final de fusion... solaire ? Je ne sais pas. Mais je prends toute blessure au sérieux. Et depuis toi, depuis nous, je parle de ces blessures, je les reflète. Je les accepte. Mes efforts, à ma façon, se sont construits sur la conscience de mon insuffisance.
L - Tu es vrai. Tant que tu vis, parle-moi.
C - C'est promis, par l'élément qui m'excède et m'informe. ... Me libères-tu ?
L - Tu me demandes toujours des actes, des signes, des preuves – j’exauce ton vœu : je t’aime !.. Je t'aime si fort...
C -  J'aimerais pouvoir...
L - JE T'AIME !
C - J'apprends à le savoir ! De plus en plus ! Lava, je n'en peux plus, ne soyons retenus par rien.
L - Alors approche, délie-nous un peu plus, vers l'union éternelle. Approche sans regret !
C - Je ne peux !
L - ...?
C - Je suis immobile par nature...
L - Ah, oui, excuse-moi. Bon, j'arrive dans un petit moment, je quitte ma chambre inférieure.
C - ...

L - Désolée. Je suis plutôt visqueuse depuis que je ne vis plus chez Magma. Encore un peu...
le temps de recouvrir cette paroi.
C - Plus vite ! Par pitié.
L - ... Christal... Je ne peux te mentir : tu souffriras dans l’union de nos corps.
C - … Je… Je te serai solide comme du verre qui se brise. Alors fais-moi fondre à ta chaleur, ne te contente plus de me faire chauffer comme ça – vitrifie-moi, rend-moi souple comme toi et docile à ta voix pour changer. VITE.
L - Attache-toi solidement car je ne peux te retenir, tu le sais, je te promets de ralentir ta chute comme l’eau d’un lac ardent, te sertir dans ma brèche, ma veine, mais tu devras plonger. Noyé, mon amour. Sois lémure, Christal. Hante-moi !
C - Scelle-nous. Enfin. Temps de la gangue nue, temps du diamant. Ma Lava !

Épilogue

C - AAAH, ça brûle ! Aah...
L - Oui, c’est moi..."ça". … Mm... Ça ira ?... Pour toi ?
C - Ugh, oui, je crois… Mmm... Héhé
L - Huhu. Hm. Umm.
C - Mm... Attends, moins vite, moins...
L - Oh.
C - ... vite... Aah. Trop... mm... tard.

8 oct. 2008

[Poé] Trempe, ô mon destin, tes ailes dans la Seine


Ne crois pas à ton immortalité
Elle est un vœu de ta défaite
Ni aucune gloire ni renommée
A ton crédit seront portées

De toute écriture, tu souhaites
Passer à une postérité
Ingrate inculte sourde et muette
Oui tu l’as toujours désiré

Mais l’aube viens demain où tu
Choisis d’être un anachorète
Qui voue le monde aux gypaètes
A de vrais déserts vides et nus

Outretombe en toi l’orgueil
Plie-le qu’il ploie sous ton mépris
Jeté au feu et sans abri
Témoin d’un anonyme deuil

Oui l’aube enfin t’atteint et elle
T’accueille et marche à tes côtés
Tu prends sa main achevant tes
Espoirs de gloire perpétuelle

[...]

Cries Noël de joie tu le sais
Un jour tu décriras à l’imparfait
Ce que tout à l’heure encore
Tu espérais au futur antérieur
2008, hypokhâgne

7 sept. 2008

[Poékwot] Qu'il se tienne... (Philippe Jaccottet)


Qu'il se tienne dans l'angle de la chambre. Qu'il mesure, comme il a fait jadis le plomb, les lignes que j'assemble en questionnant, me rappelant sa fin. Que sa droiture garde ma main d'errer ou dévier, si elle tremble.

            Autrefois,
            moi l'effrayé, l'ignorant, vivant à peine
            me couvrant d'images les yeux
            j'ai prétendu guider mourants et morts.

            Moi, poète abrité,
            épargné, souffrant à peine,
            aller tracer des routes jusque-là !

            À présent, lampe soufflée,
            main plus errante, qui tremble,
            Je recommence lentement dans l'air

     in LEÇONS

(Je t'arracherais bien la langue, quelquefois, sentencieux phraseur. Mais regarde-toi donc dans le miroir brandi par les sorcières : bouche d'or, source longtemps si fière de tes sonores prodiges, tu n'es déjà plus qu'égout baveux)

            Cette lumière qui bâtit des temples,
            Ces colonnes bleues sur leur socle de pierre
            Au pied desquels nous avons marché plein de joie

            (sur la table rugueuse ayant déposé quelques simples
            en figure d'étoiles poussiéreuses,
            ayant trempé nos mains dans l'auge des bêtes
            comme en un sarcophage d'eaux étincelantes)

            cette lumière souveraine sur les rocs,
            portant au centre du fronton le disque en flammes
            qui aveugle nos yeux,

            si elle est sans pouvoir, comme il semble, sur les larmes,
            comment l'aimer encore ?

    in LE MOT JOIE


    PHILIPPE JACCOTTET

extrait de À LA LUMIÈRE D'HIVER
    et PENSÉES SOUS LES NUAGES
                          1977  1974

22 juin 2008

[Kogi] Lire pour, écrire pour


Lire pour       
    

Apprendre à reconnaître ces symboles, ces données, cette langue
Maîtriser ses effets, comportements ou émotions, au quotidien

Cartographier l'archipel des inspirations, des mèmes et des tropes
Enrichir la boîte à outils des adjectifs, des concepts et des modes

Littéral, figuré, propre, émergent – ici l'usage fait loi, et l'usage c'est vous et moi

Lire pour débloquer les forces de l'abstraction, ses catégories, ses degrés
Et pour cesser d'en subir la fascination : l'abstrait découpe et simplifie

Lire pour tester telle organisation préventive du bazar – intérieur, extérieur
Pour ne plus jamais être abusé par des symboles, à force d'en croiser

Lire en entier ou en partie, surtout relire, lire la "même" chose pour la voir changer

Lire pour s'imposer la nuance, prendre au sérieux la plasticité cérébrale
Pressentir et orienter ce qui remodèle ton architecture neurale

Lire pour débusquer les références, les héritages douteux et les valeurs-réflexes
Pour faire violence aux envies volatiles et à l'éparpillement – une discipline

Lire pour trouver des armes dont j'accepte toujours d'être la première victime 

Lire pour mieux se rendre compte que d'autres pensent et parlent, plus loin
Et que rien n'est si vite perdu que la capacité à bien lire et bien écouter

Lire d'autres supports dans d'autres lieux, dans d'autres positions
Ici aussi se confronter à l'étranger, à ce qui me déplaît ou me dégoûte d'abord

Lire pour défier les postures, les goûts fixes et les opinions mal comprises


Lire pour chercher d'autres témoins, voix et travail d'un même vécu
Ou travailler à vivre un autre monde possible, rejoindre ses témoins

Lire pour découvrir d'autres écosystèmes – lire à l'abordage
Ou lente exploration, seule ou partagée, oblative ou responsive

Lecture et discussions sont de la même famille – celle de l'intelligeance


Dédramatiser la grammaire, se débarrasser des évidences – assises et barrières
Lire pour modeler la langue après l'avoir domptée, décupler l'expérience

Profaner la parole d'autorité ou autoritaire, subvertir son aura spirituelle
S'ouvrir à d'autres arguments, d'autres hypothèses magnifiques et terrifiantes

Ressusciter la curiosité dont le cadavre flotte aux canaux désaffectés de l'enfance


Lire de tout, des journaux, blogs, romans, recueils, dictionnaires, lyrics, codex
Atlas, revues techniques, anthologies, discours gueulés dans des micros

De tous les genres, styles, sur tous les phénomènes et toutes les disciplines
Des cartes aux clades, lexiques, témoignages, récits d'anticipation

Hacking, philo de la religion, anatomie, médias, architecture, Fluxus, factions

Lire pour s’immerger dans un mode d’expérience unique en son genre
Au-delà de l'évocation, des espace-temps étranges, modulables et ambiantiels

Non pour s’enfuir mais pour la sensation de vertige, pour mieux revenir
Au reste du réel, des gemmes plein les poches et des ruses plein la tête

Sortir d’un sommeil routinier, trouver le monde autour de soi, beau et ductile

Lire pour avoir de la matière, sortir du banal, for the sake of art and wisdom
Lire enfin pour ne pas s’enfermer dans la lecture

Écrire pour        

Prendre le pouvoir, pour enfin vivre une langue sans la subir
Écrire pour modeler la langue après l'avoir domptée, son alchimie d'époque

Mettre à l'épreuve les phrases et propositions du passé – un festin ou un carnage
Écrire pour cesser de croire à la solitude, cesser de faire semblant

Écrire pour être déçu du langage : le monde subsiste hors de tout Verbe, non l'inverse

Retrouver l'élan qui pousse à ériger un château dans la boue, avec tous les morceaux
Et à plusieur-e-s, et à seize mains, détruire toute l'imagerie du génie solitaire

Écrire pour tous-tes, c'est-à-dire pour une élite qui se choisit – non qui décide pour les autres
Mais qui décide pour soi que lire en vaut la peine – écrire pour et tout contre elles

Prendre la mesure du nom : pour nous, ce qui est nommé gagne en force et en réalité

Pour se venger du fait que le monde était construit dès l’instant où il était reçu
Pour forger de nouvelles armes linguistiques, notions chargées, verbes hémorragiques

Surtout pas du joli ou du plaisant – réduire les images en cendres et s'en nourrir
Cultiver la récupération lexicale, réincarner l'écriture dans de nouvelles technologies

Écrire pour tout influencer de manière inconnue, car rien n'est fixe très longtemps

Pour traverser de ces erreurs que l’on rejette mais que l'on ne regrette pas
Accepter d'être corrigé ou accusé à juste titre – devenir lucide : je ne suis presque rien


S’exposer au jugement par les œuvres, ou griffonner un secret qui ne sera jamais lu 
Pour n'être rien dans la masse des écrits présents, déjà obsolète et voués à l'entropie

Pour composer des mythes et hymnes nouveaux, psaumes étranges en chantier

La médiation du poète est contingente, souvent fausse – mais addictive
C'est Pandore devant sa boîte une fois les mains sur le clavier

et cætera.                


3 juin 2008

[Poé] À dix-sept ans


Mes dix-sept ans passés
Depuis quelques jours

A ton doigt ton Agate
Bijou beau immédiate

Tu es mon point commun
Tu me nommes ta main

C’est ton teint me défie
Ta frange tes babouches

Ton nez d’abeille (ma fille)
M’achève et me fait mouche

Mes dix-sept ans depuis
Quelques jours encore

Sens passer
2008

20 nov. 2007

[CGS] Résumé, interprétation


NOTICE : ces notes récapitulent les épisodes des Chroniques d'un grain de sable, et donnent une interprétation possible parmi d'autres du manuscrit. Lire cette note avant d'avoir lu les 5 épisodes mentionnés ci-après risque d'orienter et de diluer la particularité du manuscrit.

L'équipe en charge du décryptage a fait appel à d'éminents herméneutes (qu'ils en soient ici remerciés personnellement, bien que la liste soit trop longue pour les citer tous) qui ont privilégié une interprétation littérale des manuscrits - qui émergea pendant les débats sous le nom d'interprétation élémentale des manuscrits, et qui s'appuie sur les idées suivantes :

* Ce récit est le fruit d'un seul et même auteur

* Cet auteur (fonction) unique cache une entité tantôt apersonnelle, minérale, élémentaire, et tantôt individualisée à différent degrés (de plus en plus, semble-t-il)

* Cette entité fait le récit de son propre changement de nature au cours du temps. Le sujet du récit serait donc une transformation élémentale (aux deux sens du terme de sujet : auteur du texte + propos du texte, dans une union étrange)
* Dans ces conditions, on comprend qu'il est difficile d'identifier un auteur, si celui-ci change et bouge dans son identité tout en racontant ce changement d'essence. Mais une certaine constante de style et la mémoire semblent ici suffire pour identifier un même auteur

* Quant à savoir si les différents manuscrits (qui diffèrent dans leur langue et leur composition) ont été écrits en temps réel, en même temps que le voyage, les expériences décrites, dans le temps proche de la transformation, comme un carnet ou un journal, ou au contraire comme une biographie après-coup - et sous quelle forme originairement - tout reste flou. L'interprétation élémentale penche cependant vers une écriture de chaque manuscrit dans un temps proche du vécu et avec ce que l'entité avait alors sous la "main"
L'interprétation élémentale met donc entre parenthèse la question philosophique du temps (Kairos, Chronos, Aîon) mais pose la question de ce qui fait l'identité - la question "Qui suis-je ?" est posée au travers de tout ce changement, du corps propre, du passé personnel, du nom et de l'essence créée. La possibilité de devenir une nouvelle créature et de faire le récit de l'ancienne pose problème d'une manière aiguë (qu'est-ce qui reste et qui définit la cohérence d'un je ?)

Bien entendu, cette interprétation littérale n'en exclut aucune autre, par exemple : comme fiction, écriture automatique, récit mythologique (animisme post-scientifique ?), démentiel (ou pathologique), métaphorique ou subliminal (perdu dans les traductions - sub-liminal : sous la frontière du conscient ou de l'identité), existentiel ou vécu symbolique, etc.


Résumé par manuscrit des conclusions de l'int. élémentale :
Épisode 1 - Un grain de sable coincé dans un sablier raconte en live comment ça fait de basculer de la partie haute à la partie basse, de la surface aux profondeurs, d'être aspiré de la partie blanche à la partie noire, de l'innocence absolue au désir. Degré d'individualité très bas, naissant.

Épisode 2 - Le même grain de sable, plongé dans le côté obscur de la force et du temps, prend conscience de la puissance absolue et l'omniprésence de sa race. Il défie alors le lecteur dans une devinette pour deviner sa nature de graine minérale. Degré d'individualité grandissant.

Épisode 3 - Après un dialogue avec soi-même où sa conscience s'affirme et son esprit s'individualise au dernier degré, notre ex-graine de temps a soif de plus, dirait-on, et souhaite apparemment se défaire de l'emprise des cycles des vents et marées (mouvement causal pur) et fait le projet pour cela d'observer l'univers pendant les siècles et choisir une meilleure "terre d'accueil" pour son existence en devenir.

Épisode 4 - L'auteur, toujours grain de sable, mais dès lors grain particulier au milieu de ses semblables inertes, a trouvé deux forces qui surpassent sa nature présente et en feraient imploser les limites (déjà étendues). L'eau, et l'homme. Le choix est fait de la limitation indépendante (chair humaine) plutôt que de la dépendance illimitée (tissu marin).

Épisode 5 - Ce manuscrit plus obscur semble relater les dernières pensées en grain de sable, ou les premières sous forme humaine, de l'entité. Le procédé de transfert est étrange, non détaillé, détournement, infiltration par les larmes, et provoque le souvenir d'un passé profondément enfoui, une sorte d'enfance heureuse au fond de la mer (sic), puis des adieux. A la fin, le grain de sable se transforme en homme et s'évanouit sous le choc.

Épisodes 6 & 7 - En cours de transcription et en attente de décryptage.

30 sept. 2007

[CGS - Epi 7] Quand la mort précède la naissance

 .
                 C’est après un jour entier d’agonie que petite voix est revenue. Elle m’a parlé d’une eau qui soigne, à moi qui ne rêvait que de ma mort. Je lui disais que personne ne crée le sable que le temps, et elle, me disait qu’ils étaient tous façonnés d’une forme propre. Ma forme, ma naissance, je m’en souviens, et j’ai pu vous en parler, parce que j’ai perdu ma nature sur la route aux lions.

                 Apollon le beau lion m’a séduit par le grain d’hellébore, avec une plume et un papier, il avait le visage du dieu athée, libre et sensé, l’air ultra lucide. Quand j’ai signé : il m’a mordu. Ses lèvres cachaient des dards noirs. Il m’a mangé les bras, mangé la tête, m’a craché dessus, il m’a fait tout ce bien-là et puis m’a dit : « Vois comme ton esprit le mérite ! Vois dans mes yeux ta crevaison ! Tu n’es qu’un couteau planté dans les gens ! Qu’un atome pourri qui pue et je te hais, remercie-moi pour ça, je suis le seul qui m’intéresse encore à toi ! Ma langue salée va lécher tes plaies et te rendre dur comme l’acier, froid comme le démiurge, tranchant comme un rasoir sur une gorge, comme un ravin létal sur une piste de danse, et sucré comme l’absinthe au bord des lèvres de la morte ! C’est ton dernier espoir de ne pas disparaître ! Prosterne-toi et crie ! »
                 Mais petite voix m’a parlé paisiblement, et Apollyon n’arrivait pas à couvrir ce murmure de sa saumure ... Elle a lentement retiré les rapières enfoncées dans ma poitrine. Elle commençait à panser mes plaies, m’a souri avec tristesse et m’a dit fermement de penser le pardon. Elle n’était pas niaise, et elle ne me ménageait pas. Elle m’a giflé, comme un gosse, pour enlever l’ombre d’Orgueil. Mes yeux se révulsaient en la regardant, mes pores se révoltaient sous la légère pression de ses mains. Elle devait s’en aller, et était revenue. Vous qui lisez, ne jugez pas. Vous ne savez rien. Vous n’êtes pas juges et votre cœur, si vous ne l’avez pas encore rencontré, vous réserve de telles crevasses. Petite voix n’étais pas toute à moi – pour ne pas que j’y voie une concubine, pour ne pas que les images de film, les images de romance et de pluie me reviennent. Pas une fois elle n’a laissé entendre qu’elle venait pour elle-même, ou pour nous – ni pour moi... Elle était déjà au service de son roi... Et dire que moi... Je lui disais cela ?

                 Lorsque de ses lèvres les mots s’échappaient, j’ai senti qu’elle n’avait pas de difformité : ses paroles reflétaient son cœur. Consciente du danger, elle était vraie. Humilité sans humiliation. Grande, et rayonnante... Son attention m’a répugné : une injustice, une folie, une bassesse, pire qu’une erreur. J’ai senti que même dans la presque mort, mon orgueil blessé ne voulait pas être aidé.
                 J’étais comme au bord d’un gouffre immonde et familier, connu, aimé, creusé à force d'armures et de combats, de valeurs comme des haches et des élites, un gouffre exhalant mon haleine, ou l’obscure profondeur de l’orgueil et du désir d'indépendance.
                 Il y a eu le combat, très lucide, non contre la peur de ne pas être sauvé, ni contre contre la peur de ne pas être aimé malgré toute cette comédie musicale, vraie, mais fausse... Un combat pire encore : un combat pour admettre que le tragique n’avait pas raison d’être, qu’il était l’incarnation ultime de mon orgueil – ce tragique de la mort et du refus. Le cœur du problème, ce n’est pas « pitié, pardonne-moi pour ce que j’ai fait », mais plutôt « pardonne-moi parce que je m’en fous profondément »... M'aimes-tu malgré la comédie de la repentance ?

                 S’avouer la défaite était déjà difficile, je devais vomir toute prétention. Rôtir au soleil pendant un millénaire, et enfin apprendre la patience, l’obéissance ... l’amour. Toutes ces choses dont je n’ai jamais voulu m’embarrasser parce qu’elles me rendaient vulnérables et semblables à des centaines, des millions d’autres, je croyais. J'aurais préféré mille fois une peine à purger contre l'indépendance, une indifférence du ciel à ma douleur, des raisons de révolte. Devant le possible ouvert par la voix, je pris peur : je n'avais rien d'assez violent à opposer à la douce dépendance et au renouveau qu'elle implique.
                 J’ai crié au pardon, j’ai crié à petite voix de me dire, si me voyant, dans une transparence de fait, forcée par son intelligence, elle ne se trompait pas ! Elle m’a assuré qu’elle vivait aussi grâce à cela, qu’elle avait connu mes plaies, qu’elle avait vécu mon enfer, qu’elle allait déverser la vie dans un vase d’argent. Devant le remède inespéré, qui peut croire ? Petite voix continuait à parler : elle porterait mon choix. Elle a pansé mes plaies et plus que tout le sel de la terre, elle a donné un goût au tout. Un goût paisible qui surpasse tout plaisir d’avant, exigeant, qui promet, qui annonce un avenir et non pas... soi.

                 Elle est allée trouver son maître, sur les chemins où je l’avais meurtrie et humiliée. Je restais à lutter. Je refusais d’abandonner. Je me sentais légèrement mieux, je voulais petite voix... Et j’ai compris qu’elle ne reviendrait pas avant que j’aie accepté d’être seul : de perdre, tout, d’être récupéré par d’autres bras, entièrement. J’ai résisté. J’ai lutté. Puis j’ai cru. J’étais seul. Et j’ai dit : « D'accord, c'est vrai, peut-être, mais je ne te promets rien... j’abandonne. Je ne fais plus rien, tu es là. Tu m'aimes ! »

Je crois, je n'y crois pas

Tout ce temps attendu - et tu m'as attendu - le premier à me voir
Autre intime !

                 Les crochets, les cornes et les dents, les mâchoires accrochées à mon corps ont fui. L’assurance, les pleurs de joie, l’envie de voir petite voix qui me vois, dans cet état, moi passé de sable en chair, de chair à... je ne sais pas ? Effondré de lumière ! Est-ce possible à décrire, seulement en partie ??! Je ne crois pas ! Mais quelle VIE. Cette faiblesse qui me gagne n’est rien de moins que ma force, car elle laisse enfin de la place à l’autre tel qu’il est Autre. J’attends le retour de petite voix, toute ma confiance dans un appel, cri du damné. Je la vois revenir, armée d’un sourire ! Ses couleurs ont changé, elle a pleuré ? Et le miracle est là ! Je m’écroule de bonheur, mon cœur de pierre en fond, une sensation si enivrante, mon infirmité disparaît et ç’en est fait de moi ! Je suis sujet du Roi. J’ai changé d’élément, Les mots qui viennent semblent passés, si kitsch, si laids, mais pourtant, je les invente à cet instant, je les crée !
                 La reine-mère a donné le sang précieux que le roi-juge attendait, pour les détails techniques – à peine devenu cette eau à laquelle j’aspirais, le soleil me fait bouillir et je souffre atrocement de douceur – tous les grains du désert attroupés autour de moi crient ma folie, ils m’accusent et haïssent mon nouvel être : je ne leur en veux pas, leurs yeux sont comme aveuglés par la poussière. Poussière que j’ai dans l’œil, et je pleure de joie – petite voix ne quittera plus cet état de matière – je retourne à l’éther du réel, j’y suis tourné comme un guerrier qui sait où ses armes sont forgées continuellement : parole et regard. Et je reste plongé dans le désert du réel, mais une source coule en moi, qui ne s’arrête plus, je pleure. L’eau pleure bien, elle aussi, seulement ça ne se voit pas. Je suis un grain d’eau qui s’élève : la douceur d’être adoubé, la douceur d’être fondu comme un métal puis purifié – pas comme les hommes et les femmes ont cherché à le faire. Qui a dit que ce serait l’ennui, la perte de soi ? Je suis plus lucide que jamais.
                 Petite voix à mes côtés, je suis porté vers les nuages plus près du roi radieux – mon vieux cauchemar devenu tout mon bonheur, un honneur, un amour. Mon cauchemar d’avant : me perdre, et ce que j’abhorrais : des tas des niaiseries d’amour débile – pourtant c’est moi qui parle et ces mots sont les meilleurs pour dire ce que je vis. Ils sont neufs, comme je le suis, relié pour toujours à l’élément éternel. J’étais grain minéral parmi la multitude. Puis j’ai choisi des mains que j’ai souillées de sang. Mais ces parents que j’avais menacés, la mère que j’avais frappée au visage, le père qui est Dieu Autre, m’ont désigné comme leur fils : je suis larme du ciel. Une vie s’est achevée, mais la mienne commence ici.


Extrait des Chroniques d’un grain de sable, Manuscrit 7 décrypté : Quand la mort précède la naissance
écrit en 2007

[CGS - Épi 6] Le fleuve de feu


            Saleté d’Arizona. Pays de rêve, enfer du réel. Je ne compte plus le nombre de jours passés le long du serpent noir. Cela fait trois hivers que je ne m’en approche plus : trop chaud, trop noir, trop seul. Cette rivière d’asphalte, c’est à la fois mon sauveur et mon Némésis, comme le bateau qui passe au large de l’île du naufragé sans le voir et sans le happer.

            Mon île à moi, c’est ce désert et ce sont ces plaines vierges à perte de vue. Le chant des nuages (ils sont fous, décidément), ou la danse silencieuse des rochers. Ma vue se brouille souvent. On me joue des tours... Je ne vais pas leur faire la joie de devenir fou... C’est trop tard ! La route est rectiligne et trace un sillon étrangement droit.
            Absence de référentiel ou vorace linéament ? J’ai souvent l’impression que la terre est une dune vierge ceinturée seulement par cette route absurde qui se mord la queue. Et je marche à côté d'elle, incarnation ratée, velue, défigurée, d’une puissance supérieure poussée par sa folie (un seul grain suffit, et elle vous pousse à faire l’irréparable : devenir humain !)... Le venin du serpent qui se montre comme ça, c’est de siffler à chaque instant à ta mémoire – ton imagination, elles ne font qu’un : menteur ! – tous les navires à explosion qui pourraient la naviguer, cette cascade intense, tout en n’offrant que sueur et attente : ô cruelle marée noire qui n’emporte que ceux qui sachent te chevaucher.

            Je vais te faire la peau, faire taire ton béton débile et racial de radicelle génitaire, générationnelle, non génitale ni génétique. Que les noirs se réveillent, ceux morts pour te creuser dans le désert. Je divague, restons concentré. La concentration, pas le sommeil, pas le délire, pas la colère. Je suis meilleur... Décider d’arrêter là cette poésie vicieuse qui, mauvais ersatz à la soif grandissante, ne fait qu’enflammer encore plus mon esprit.
            Je me retourne pour observer la distance que mes pieds moulus ont parcouru depuis le dernier tumulus de sable, et m’impose le silence. Moral. Silence moral. Amoralisme. Nietzsche enflammé poursuit mes pas, il me fait peur, cet enfoiré, avec son zénith noir indifférent, bardé de boucs sans tête et de taureaux sans cornes. quelqu'un tient les manettes à la roue géante qui s'arrête - son erreur...
            Comme une réponse inespérée (peut-être du béton qui s’est senti insulté ?), un nuage de fumée grise apparaît au loin. Il grandit vite, et grandit bien. Un auto-stop, la fin du voyage : me lancer dans la mère. Alors en l’attendant, me tourne vers vous, vous qui lisez... Précision précision : vous avez remarqué que je cite mes pieds, et qu’à présent je peux m’adresser à vous, en face... Depuis quand les grains de sable ont-ils des pieds ? Et depuis quand écrivent-ils des chroniques d’ailleurs, pour des lecteurs qui ne sont ni du même monde, ni de la même race ? Car le sable a un langage, plus ancien que vos vibrations aériennes et vos tracés laborieux sur des arbres prémâchés. Arenaglyphe, ça vous dit quelque chose ? Laissez tomber. Si vous me lisez, c’est bien que j’ai pris soin d’écrire dans le vôtre, à moins qu’on m’ait traduit, mais sachez que le sable ne trahit pas ses secrets aussi facilement que les pierres de rosette (foutue granodiorite, faussement solide, vraiment futile, livrer son corps aux hiéroglyphes... c’est de la prostitution sacrée, si vous voyez de quoi je veux parler).

            Je me suis incarné. Et j’ai bien eu raison, je vous surpasse – mon règne a été court, il finit dans ce désert. King for a day, car même l'Ange de lumière doit s’accroupir sur du solide et ne pas mentir, quelque fois - le mensonge et sa torsion intentionnelle ne peuvent constituer un Royaume caché. Il y a de l'ordre aux casernes de l'enfer. Il y a des lois dans les villes infernales, sous-marines et lunaires, comme l'aliment de l'entropie et le furieux froid qui médit sur son corps mutilé de perfection, la paresse des incubes.

            Voyons la suite ensemble... Le nuage gris s’approche. Comment me suis-je incarné ? Comment un cube minéral a-t-il fait pour... infiltrer un humain, féconder une humaine ? Mystères banals, toutes ces questions qui se auront peut-être une réponse quand les ronces seront rouges, quand mes songes seront mousses et les flics à mes trousses ! Ha ! Je ne suis pas alchimiste, moi. C’est la mécanique qui rattrape mes origines, mes goûts anthracite ne m’ayant jamais évité la pulsion. Pourtant crois-moi, je n’ai pas succombé autant de fois que le gong en mon dos a retenti : tenté oui, mais tout sauf interné ; deux crochets et deux éclipses n’ont pas suffi à m’arracher mon orgueil. Et c’est peut-être le sens de ma quête de ce jour.
            Mais qu’importe : je hais les médiocres attentes de mes semblables, qui sont heureux de rêver à d’autres horizons sans jamais se rendre compte de leur immobilité. Contre eux, j’ai cru longtemps qu’il y avait un « après le fantasme ». J’ai réussi à m’arracher, j’ai trébuché et me suis relevé, mais cela ne m’a rien apporté. J’ai séduit les plus grands (les plus faibles souvent), pour manipuler à mon tour – on s’en lasse, mais on ne peut pas arrêter pour autant – je suis tombé, sans rancunes, détruit par mon ami et fils, le prochain sur la liste dans cet organe secret qui centralise la planète. Et me voilà, pour souffrir – et ça commence à faire vraiment souffrir, putain c’est vrai j’en peux plus là... Sur le bord d’une autoroute abandonnée, si seulement la fumée au loin pouvait être celle du bourreau. Il va, il vient, hache à la main, et j’aimerais le rencontrer avant qu’il ne m’achève. C’est une belle poésie que celle de l’âme sans espoir de rédemption. Une petite voix me siffle « crache le morceau ! », « oui avoue-leur que ton pacte n’a pas eu le résultat escompté ; tu t’attendais à devenir comme eux, que tu jalousais en secret, mais tu es resté toi, ne prenant qu’apparence sur aspect, tu n’es devenu qu’un pauvre épouvantail ! ». Être un homme, rêve d’antan, je n’ai pas résisté, lorsque le serpent minéral me l’a proposé. Mais je ne suis devenu qu’un grain de sable déchu, un rebut du cycle dans lequel je me vantais de ma place. J’ai pactisé avec le Chemin, avec la Voie des sept : la serpent polycéphale s'étant promise que je serais comme un maître du tout, que je serais... semblable à Elle... que l’homme était debout, qu’il voyait l’horizon, un dieu à figure d’Apollon – qui pouvait enfin être libre. Libre. Être l’inconditionné absolu, alors que j’ai toujours été porté, largué, jonché... Je suis devenu ce dieu de liberté. Et mortel. J’ai mangé de la poussière, j’ai mangé du plaisir à la pelle à tarte, à pleines brassées de sexe, et j’ai tenté de m’éclater le crâne contre des rochers, de faire pourrir mon encéphale avec des solutions acides, par fausse conviction et faux désespoir, déception, des deux côtés du flingue je suis chaque jour, je tire, la tête éclate mais le surhomme ne paraît pas !
            L’homme regarde les étoiles, il les nomme comme il veut et c’est là toute sa fierté... L’instant d’après, malin, il se prosterne devant les dessins malicieux des constellations, tout oublieux de son travail, envieux de son idole, servile, peureux, imbu, puéril, indifférent ? Non : malin il sait qu'il n'en sera pas enchaîné. J'ai mutilé la vie pour saisir une vérité cachée : la religion n'oblige à rien avec ses rites obligateurs, et elle ne force finalement pas l'indépendance. Passionnés, l'homme, la femme ? Tu parles – empoisonnés par leurs images dans les cieux, ça me rappelle quelqu'un – que dis-je... Par moi-même... Même moi... Etranger au désert, étranger au divin, j’ai fracassé mes os par la cilice et tordu le calice entre mes cervicales mises à nu. AH ! Sous le poids des sacs de sable pour y chercher l’ancienne silice, le rêve éteint, mes muscles ont gueulé à la mort, déchirés par mon âme ivre à la voie condamnée par la voix de mon âme !

            J’ai cherché, j’ai trouvé : mon Orgueil, tout chaud, même pas touché, même pas vraiment touché. Vous savez ? Vous croyez mourir de souffrance, vous croyez être « torturé », quand soudain, une petite voix violente vous murmure : « Oh oui, que tu souffres, pauvre de toi ! Que tu es un bon acteur – bonne actrice »... Elle dit vrai. La prière est subreptice, elle s'échappe, mais existe comme exact inverse de l'illusion d'optique. J’ai cherché à revenir et j’ai tranché, crasé, empalé trois fois six têtes au serpent – pour qu’il me rende ma part dans le pacte – pour qu’il me rende ma part contre la sienne – plus intérêts !
            Mais plus moyen. La mort ! Mort, je n’attends plus que toi ! Venge-toi de l’affront que j’ai cru te faire en devenant dieu ! Je ne suis rien ! Je suis ta désertion la plus profonde, le grain rebelle, qui mérite que tu lacères ! Arrache mon cœur dénaturé et jette-le sur un tas de roches, qu’il dessèche en exemple à ceux qui s’élèvent contre le maître qu'ils ont eux-même choisi ! Aaaaaaaaarrrh ! Nooooon !!... Pour ... Pourquoi ... Pourquoi ne viens-tu pas, ma mort ?! Je suis là, sur les bords de ce désert, sur cette planète à la boue si peu stérile en créatures mutantes, aucune barrière du vivant, j'ai puisé dans l'informe que tu avais lancé comme une boule au destin de raison ! Ma mort ?! Je suis là SUR LA ROUTE EN FEU : POURQUOI NE TORTURES-TU PAS, FURIBONDE, LES VEINES PUTRIDES ET PITEUSES, ET PERVERSES ! FAIS-MOI CREVEEEEER COMME UN VIEU PNEU, PERCE, CRAQUELE, MORD PAR LA SALE MORT DU SALE PAÏEN PASSIBLE DE MORT MÉRITÉE ! JE NE VEUX PAS LA GRÂCE ! JE SUIS TROP SALE ! AAAAaaah ces tâches... Tout ce que j’ai mérité...  Le filin de la mort - j'ai étranglé ma mère et mes soeurs avant de... les... Tu sais... eux tout autour dans les anneaux de Saturne, ils ne savent rien... TOI, tu sais, EUX, ils jugent sans savoir et me jugent le meilleur alors que je suis le pire... LUI, l'Ange de lumière déchu, me réclame au contrat que j'ai jugé meilleur... Ta condamnation est plus juste et pourtant tu me souffles un bonheur... Saleté, pourquoi ne me hais-tu pas et ne m'accordes-tu pas la mort juste ?? Qui me vola ma CRUCIFIXION ??

[... Illisible, ndlr]


            ... Pourquoi ... Pourquoi toi, petite voix ... Ne meures-tu pas avec moi, tu dois vivre avec ma mort ... TU NE PEUX PAS ME SAUVER. NON ! JE REFUSE ! Tu ne dois, non pas ... N'insiste pas, SI TU ME SAUVES TU SERAS SI INJUSTE ?
            Pars, et laisse crever mon cœur ingrat avant qu’il ne te corrompe... Fuis les rivières sombres, les coins pourris, aime la lumière, ce voile dont se moquent les déshérités qui postulent encore le chaos infini et renversent des valeurs pour établir une bête à trois bras et sept orifices... Sois... mon anti-moi, achève-moi mais sois belle... Reste-le... TUE-MOI – NON NE M’ÉCOUTE PAS JE N’EN PEUX PLUS PRENDRE UNE GOUTTE MON PIEU DU PACTE SCELLA MON NOM AUX ÉCUMES DES GENCIVES MENTEUSES DÉCHARNÉES DE L'HUMAIN – ne m’écoute pas mais OBÉIS SALE PUTE – JE SUIS LACÉRÉ, YEUX CREVÉS mais non brisé, tu ne COMPRENDS pas ?... mais même pas assez brisé...

... car je n'accepte pas ton aide que je sens si possible et si proche ! JE CROIS ENCORE A MON INDÉPENDANCE car même en confessant me colle une comédie essentielle à la peau, qui se joue dans ma souffrance, hypocrisie si familière, qui ajoute à chaque pas de repentance une pensée qui me dit : « Je me repens ! Je ne suis donc pas si mauvais ! Je souffre, je suis victime », il reste un acte, une acte que je joue... Je suis irrécupérable, ne m’approche pas. AAAAArrrrrrr !!... MAIS DÉGAGE ENFIN ! ET TOI AUSSI, l'AUTRE ! JE REFUSE ! Mes dents te crissent de t’en aller elles râpent leur l’émail contre le béton enflammé et ma peau s'arrache mille aiguilles je sens la poussière sèche combler les caveaux de mes yeux mes poumons irrités coulés de leur béton de soude et de soufre alors le crin brûlé qui lacère mon dos... La punition ambivale qui approche un nuage sec hante l’enfer : Il est là ! Le nuage !... Il ne se serait pas approché avant. Vis, petite voix. Et trouve ce qui m’a toujours manqué.
            Un maître, quelqu’un qui t’aime car le mien me ment et l'autre aussi... Une lumière, un toit, qui ne sois pas toi, un maître, qu’il soit un roi qui t’aime. Je dois peut-être encore parler avant de faire semblant de mourir, ne serait-ce que pour faire apparaître la profondeur de mon hyprocrisie... J'ai devant les yeux un choix, première parole honnête, que je ne peux accepter car il implique la métamorphose ou guérison d'une âme et d'un corps violés dont les coups à la mèr(e) sont le moindre délit, et l'injustice de la substitution

Qu’il me haïsse... Non ! Qu’il ne me voie jamais...
Par pitié, laisse-moi crever
Mais toi, qu’il ou qu'elle aime, sauve-toi...                                                  BLACK OUT


Extrait des Chroniques d’un grain de sable, Manuscrit 6 décrypté, Le fleuve de feu

écrit en 2007

29 sept. 2007

[CGS - Épi 5] Vers le sel sans la mer


         Salivant sur une espèce de balançoire suspendue entre cieux et terre, j’attends. Au centre d'une étoile à cinq branches gravée dans le sol, petit bug en puissance qui fera tout dérailler, qui s'invite à la fête et détourne la victoire, la transforme en défaite, d'une folle ou d'un fou qui prit mes sœurs stellaires pour dieux.

         Ma proie, dit le roi granulaire, granuleux que je suis à son altière personne première, doit être noble et se doit d’être affable. Je le décrète : il sera Apollon, ou elle sera Aphrodite. Rien de plus.

Car un royal appétit ne s’absente pas en oies, ni soles, repas frivoles, mais sustente ses ardeurs par des cris et des pleurs. J’ai trouvé la clef pour entrer dans la dimension supérieure, celle des dimensions décuplées, de l'indépendance connue à la matière, de la connaissance dont dépend la liberté. J’infiltrerai son corps par l’extérieur, je prendrai le contrôle de ce qui fait sa singularité. Je suis sur le chemin de l’unité finie – prêt à devenir un dieu humain, en prenant part à leur chair. Un quelqu’un entre soudain. Je me tiens coi. Il récite, je vois mal, j'entends peu, des vers ou jappe des strophes en l'air. Un souffle est abattu et me soulève en l'air, en l'air qui chauffe, je le happe, et dans sa transe il ne remarque rien. Je me hisse, puis me glisse sous ses paupières et suce dans un baiser visqueux le fruit de mon intrusion : des larmes, et salées.
            Je sens des picotements dans mon sujet nodal - le temps est ralenti - jusqu'à sa croûte - je m'incarne lentement, quelle sensation bizarre - mais le goût de la larme salée se décuple et m'envoie tout à coup des décharges d'une autre nature

            C’est une déferlante de vibrations dans le noyau que je suis, une cascade soudaine qui me fissure : « Mare, Ô Mare meum ! Des deux éléments supérieurs, j'ai choisi la chair ! Toi que je quitte, non sans adieux, dis-moi dans ton silence : est-ce déjà un vœu de retour ? » 
Le sel et les caresses aqueuses de ma mer, celles qui bercèrent de semblables larmes mes infinis innocents pas d’avant. D’avant le grand départ, d’avant, bien avant, des chars, des blockhaus, du sceau des algues et des seaux de plastique, des râteaux des petits, oubliés dans mon sein blond. La mer ! Que n’es-tu maintenant dans ces ersatz piteux que sont les larmes de ceux que j’agresse ! Mais c’est le coût du voyage vers l’Homme. Ah ! Que je raconte ! Que sont ces réactions mornes et glauques face à ton immensité ridée et toute parcourue des spasmes de la vie ? Pourquoi ne dois-je que me contenter de boire ces flaques tiédasses coulant d’yeux irrités, arides, amers oasis du souvenir ? Pourquoi mon voyage m’entraîna-t-il loin de toi, ô ma mère ? Comment as-tu supporté de perdre un seul, un seul de tes aimés ?
Un seul, oui car c’est seul que chaque point d’airain peut ce voyage accomplir (doit ? non, je ne crois plus au devoir - ma démesure démoniaque ne se postule pas universelle, encore que), mais tous car c’est de toi qui meure dans l’heure où je m’absente : de la dune où jamais rien ni personne ne décèlera le manque, tu la regardes toi comme une tombe, un mausolée, dès l’instant où l'un de tes enfants n’y grésille plus.

Frémis et grille sous le soleil ardent ! Car je ne me contenterais plus de gratter mes souvenirs, je me prépare à l’art et à la chasse ! La vraie césure qui casse, qui brasse les craintes de ses fugitifs, les y malaxe bien et enfin rompt ce fil ! Loin de ce qui me faisait croire à mon immortalité, je perds toute ma noblesse... Je comprends quelle autorité factice et vile je me donne ! En un assaut désespéré, sur les conseils du Faucheur Temps qui désormais aura toujours le dernier mot, mon ancienne nature quasi-divine a tenté d’immerger sous un masque d’Artémis, un personnage de finitude. Mais cette chasse et cette volonté de déchirer peaux et plaies n’est, je le reconnais, qu’une défaite. Mais... une défaite... nécessaire. De l’éther, de l'alcool sur les plaies de l’absence. Un mal, une défaite nécessaire... Peut-on dire fatale et ajouter vitale ? Ces deux mots riment-ils vraiment, ou êtes-vous trompés par votre langue ? A condition d’en rire vite sans pâle ou froid reflet : un vrai rire solaire et frétillant.
D’une vie qui rappelle encore une fois les courants et les océans qui te composent pêle-mêle ! Mer, ô je suis à toi ! Miel, ô oui tu l’es pour moi ! Et toujours se marieront dans nos familles apatrides et universelles des plages et des lagons tes couleurs sombres et argentées, avec mon teint hâlé et mordoré. Que tu sais si bien me cacher de tes reflets lorsque le spleen m’envahit, et que je suis de marbres quand tu glisses sur mon rivage blessé qui tantôt cède et tantôt t’aide ! Tout est atout en toi tant tu traces tes routes droites, tes sillages portant trésors, secrets. Secrètes, tes abysses aussi et qui sécrètent, ô mystère, de la lumière tout en traits d’or : et que je les suive ! Ton point d’or jusqu’en tes fonds césium, cobalt, comme les métaux que tu forges dans tes entrailles marins, suis les lumières que tu places pour lui jusqu’au point d’orgue (à l’infini, tant qu'à faire). Point de plus belles balises que ta chevelure, point de fuite vertical qui s'abolit lorsque nous sommes main dans la main, et courants : toi mon bleu inondé d'insondable, moi ton vieux grain jauni qui abrège son voyage ! Plus aucune brise traîtresse m’enlevant à ta tendresse, ni projets insensés de voyages au loin...
Je te promets que si je reviens un jour dans des contrées moins boréales, après avoir vécu et transmis à tous quelles peuvent être les acrobaties d’un ça (ou)blié, je m’en irai en toi et mourrai d’à jamais reposer dans ton verger le plus viergé !

            En avant donc, en route – je suis troué – je vais de l’avant pour aller en arrière – avant la prison, bien avant la chute, un état oublié, peut-être le ventre de la mer ou mes plages se délectent – peut-être est-ce un mythe ? Cessez d’attendre, ô vous souvenirs, et combattez-moi cet infect état de prédateur ! Je m’en vais pour vivre et je meurs, mais d’une mort nécessaire, alors... écoutez bien... Pour avancer la date et l’heure de mon retour, en avant toute et dans l'instant ! - pour mon amour, contre tout doute possible - tous parés, aux ergs, aux ergots, contre vents et marées !

            Au même instant, je sens une terrible excroissance sortie du néant fondre sur moi, et sens le roc solaire qui s'effondre par le bas - poussière légère que j'étais - en garderais-je des attributs ? - je souffre - c'est lourd -  tomber au sol dans une chute immonde

En l'air   je v ois    d es m illio n s d 'â m es qu i n'ont pa   s idée de la di stance

Choir tambouriner à l'ext érieur d'un corps dans l'insta n t où soi n'est nu lle part j'en crèverais

Dieu existe donc - je n'ai jamais entendu ce nom - j'oublie sa nouveauté depuis toujours
 Les idées formes pures je reçois ! Quelle allure prend le monde AH !
Mon reflet dans une flaque, je suis à terre
et j'ai mal
Je me vois pour toujours - premier contact av ec lui m oi  m êm e
Il est beau !? - je suis beau ! Bien choisi


            Pour la première fois de ma vie, je m'é vanouis - d'émot ion - et sous le poids nouveau - terrible - de la pression atmosphérique ! AAoh...

Nota [de l'auteur, ndlr] : Revenant sur ce discours après mon incarnation, je vois en quel côté il est biaisé, comme un méchant dé, un vœu bleu en surface, mais rouge vif du sang qui m'amenait à diriger son ardeur sur fond du voyage, de la conquête - en perspective du trajet du divers qui s'annonçait. Cette promesse n'était donc pas entière. Pourtant, je l'ai bien faite de tout mon cœur. Où cela cloche-t-il ? Ici : mon cœur n'était pas entier.
Je vis dans le voyage, puis dans la femme et l'homme (voyages incarnés, transitions), le sel sans la mer, plus que l'eau douce hors d'elle - qui, je le sens, est l'union verbale d'une union plus parfaite encore que celle de la chair, en peu de choses inférieure - mais l'incarnation venait de débuter


Extrait des Chroniques d’un gr*** ** s***e, Manuscrit 5 décrypté, Vers le sel sans la mer.

 écrit en 2007