24 janv. 2016

[Poékogi] Fleuve-Univers (éléments d'inspiration ou d'explication)


La vipère comme emblème de l'univers

Une synecdoque implicite et filée : tout le poème développe cette figure de style selon laquelle on désigne un ensemble matériel ou conceptuel par une de ses parties, le tout par une partie qui en dépend. En l'occurence, et principalement : un serpent (chose de l'univers), image de l'univers entier.

Ici, c'est aussi une synecdoque croisée avec une comparaison (une métaphore explicite). Parce que je souhaite exprimer des ressemblances entre les deux – même abstraites, purement évocatives ou purement linguistiques. J'utilise donc certains concepts humains portant sur des choses singulières de l'univers ("le fleuve", "la mer", "les serpents"...) pour exprimer des propriétés plus ou moins certaines de l'univers, mais aussi certaines émotions qui surgissent en nous lorsqu'on y pense.

Petite remarque : quand je parle d'univers ici, j'inclus bien évidemment la possibilité qu'il s'agisse d'un multivers, qu'il y ait plusieurs zones, bulles ou feuilles spatio-temporelles, plusieurs "univers" dans "le grand" ; je parle en fait de toutes les choses existantes de tous les temps (physiques, mentales...) : un "omnivers" qui comprend tous les univers du multivers hypothétique et tous leurs devenirs.

Ce n'est pas le lieu pour détailler cette conception de l'univers, avec ses sources, ses assises théoriques voire empiriques sérieuses (scientifiques et philosophiques). Ce poème tente surtout d'évoquer ce que peut ressentir un animal humain lorsqu'il "comprend" un peu cet univers dont il dépend et qui le constitue, qui le constitue entièrement, à tel point que l'humain comprend qu'il constitue à son tour une toute petite partie de l'univers, et une toute petite partie comme une autre, sans plus (ni moins) d'importance que le reste, dans l'absolu (et même pas "au milieu" de l'absolu).

Mamba noir (Dendroapis Polylepis)

Entre autres caractéristiques, j'ai choisi un serpent parce que cet animal terrestre fait peur à beaucoup d'humains. Parce qu'il est parfois dangereux et qu'il l'a très longtemps été pour les ancêtres des humains, il est évité, jugé laid, répugnant, effrayant, ou inversement, fascinant. Sans nier que je le trouve personnellement fascinant, beau et sympathique (je n'y suis jamais confronté comme une vermine ou comme un danger), je l'utilise ici sans jugement de valeur trop marqué (qu'il s'agisse de valeur de plaisir, de moral ou d'esthétique). Je l'utilise comme emblème du non-humain ultime, de la chose au-delà de toute chose, étrange totalité réglée ou collection chaotique et contingente : l'Univers.

L'univers n'est pas humain, n'a pas réservé de place particulière pour les humains, malgré tous les effets de perspective, tous les mythes et tout notre amour de nous-mêmes. Ici, le serpent est d'abord l'emblème d'une "chose" qui n'est pas nous, qui ne nous reflète pas, que l'on ne reflète pas, qui est aussi "toute chose", une et unique bien que différenciée à l'infini, ni bonne ni mauvaise, ni gentille ni méchante, sans émotion décelable ou totale, asexuée, ni mâle ni femelle ni hermaphrodite ni triâle, etc.

Stigmatisé par la religion chrétienne et revendiqué par ceux qui s'y opposent, je me sers du symbole du "serpent" de manière neutre, ou encore pour le neutraliser. À dire vrai, j'utilise aussi la réputation symbolique du "serpent" (mauvaise, ou bonne ; symbole du mal, de la tentation ; du pacte ou du blasphème ; plus ou moins érotisé ; etc.) pour attirer l'attention, à la limite pour tendre un piège ou me moquer ou faire une blague à tous ceux et toutes celles qui confondent leurs peurs, leurs histoires et leurs préjugés avec les choses réelles – mais c'est tout. Le poème tente d'exprimer quelque chose qui déjoue les sentiments humains de bien et de mal, d'agréable ou de déplaisant : un complexe d'émotions différentes, plus intenses et plus vertigineuses, liées à la compréhension du monde, à l'étonnement devant l'asymétrie du monde, au fait de se savoir corporel de part en part, de sentir son corps qui se nourrit et se bousille dans le même mouvement, de savoir que l'extinction n'est pas seulement possible mais quasiment inévitable, de comprendre que cette disparition n'est ni triste ni joyeuse en soi, etc.

Tout ça, ce n'était encore que des généralités sur le symbole et sur son rapport aux humains trop humains. Un "serpent" comme origine de toute vie, elle-même non-vivante, ou en tous cas de manière unique (la totalité ne peut se reproduire, ni faire des petits, ni se nourrir, etc.) ? Des questions métaphysiques apparaissent assez vite.

Une vipère-fleuve, peut-être infinie et peut-être éternelle, dans laquelle tout émerge et tout finit par être submergé, une vipère sans tête, acéphale et donc aveugle, sans intention ni direction ultime. Son corps est peut-être compris en lui-même, ou non. Au passage : si la question de savoir si l'univers a une tête ou une conscience n'est pas entièrement tranchée, une réponse positive nous mènerait vers un panendéisme ou un panenthéisme et en aucun cas vers un théisme (dont le concept central est mal formé ou incompréhensible, car il déploie des attributs incompatibles, pour un objet à la fois transcendant et affecté, à la fois anthropomorphe et irréductible, par définition distinct de toute réalité mais implicitement défini par elles, qui redouble les problèmes et paradoxes liés à la totalité et en ajoute de nouveaux).

Où est la "tête" du Tout ? En a-t-il une, qu'est-ce que cela signifierait ? Où est la queue, en a-t-il une ? L'univers a-t-il un axe polarisé avant-arrière, comme la plupart des animaux ? A-t-il un temps qui se déroule, l'équivalent d'une "existence" avec début et fin ? Que veut-on dire lorsque l'on imagine ce "serpent" qui se "mange" lui-même ? Est-il à lui-même sa propre extériorité, s'il se déroule en lui-même ? Est-ce que je délire, est-ce que c'est la Red Bull du matin qui me fait cet effet ?

Réponse préliminaire : il faut se méfier des métaphores quand on cherche la vérité (et pas seulement la surprise ou l'amusement), ne pas trop leur en demander (à peine plus que ce que l'on avait déjà placé en elles, à peine plus que ce pourquoi elles étaient prévues au départ). Et pour la Red Bull : non, un peu, pas vraiment, oui, en partie, peut-être, il faudrait comparer [insérer ici une proposition de procédé expérimental valide pour isoler les facteurs et donner une réponse statistique détaillée].

Cover Art, The Glitch Mob, "We can make the World stop" Album.
Le monde, peut-être. Mais l'univers ?

Comme symbole de l'univers, je choisis aussi et surtout un "serpent" pour profiter de certaines caractéristiques sémiotiques et sémantiques du concept, et pour évoquer certaines caractéristiques biologiques des choses que désigne ce genre.
"Vipère (type animal, vertébré), n. f., -s. : famille d'espèces de reptiles sans pattes. Craintifs, les mâles et femelles de cette espèce glissent sur le sol et se servent de leurs crochets rétractiles et d'une poche à venin pour se défendre et chasser leur nourriture..." (source imaginaire, cf. n'importe quel dictionnaire)
Quelques raisons purement poétiques en faveur des "vipères" : plus précis et donc plus intense et brutal que "serpent", bonne sonorité en accord avec le reste du poème (assonances et rimes éclatées), avec une étymologie évocatrice – du Latin 'vivus - pario', tout comme le mot "vivipare", qui signifie presque littéralement "ce qui donne naissance à des petits déjà vivants", ou "celle qui donne naissance à des jeunes déjà vivants".

Caractéristiques physiques, biologiques des vipères, et synecdoque-métaphore :
* les vipères sont des animaux non-humains, des choses qui sentent avec des yeux, une langue et un organe thermo-olfactif, à la fois plus proches et plus lointaines d'une conscience humaine que les choses minérales (comparaison, particularité, et composition ambivalence de l'univers comme réel extérieur et comme perception intérieure) ;
* les vipères ont beaucoup d'écailles, de diverses fonctions, toutes liées entre elles, souvent avec des dégradés colorés (diversité des êtres, tous singuliers, des compositions et des situations, et interdépendances déterminées entre toutes choses) ;
* les vipères se camouflent dans leur environnement et ne sont pas faciles à repérer (ubiquité totale et horizon insaisissable de l'univers) ;
* les vipères muent tant qu'elles existent (« Exuvie éternelle », le changement permanent universel, l'idée de hapax perpétuel) ;
* les vipères glissent, "coulent" sur les pierres et dans les herbes (le devenir universel, peut-être cyclique)
* certaines vipères sont cannibales (entre-digestion des parties de l'univers, "à perte", et une image des paradoxes de la notion de totalité universelle, cf. l'Ouroboros) ;
* les vipères peuvent manger des gros trucs et ont la peau extensible, même sans concurrencer le python ou l'anaconda (image de la plasticité morphologique de l'univers) ;
* les vipères, comme d'autres animaux, peuvent être atteintes de bicéphalie, de mélanisme ou d'albinisme (étrangeté relative, dérivation du vivant et du réel dans sa reproduction) ;
* les vipères ont une apparence simple et une structure très complexe, ou inversement (univers partiellement réglé, infini, simple ou chaotique, non seulement en extension, en tissu singulier, en devenir, mais aussi en profondeur, en "échelles", cf. article plus bas) ;
etc. ...
Bien sûr, en tant qu'êtres vivants, les vipères sont impliquées dans des biomes spécifiques et des écosystèmes particuliers (biotopes, biocénoses et chaînes trophiques), donc dans des relations complexes et changeantes de dépendances réciproques, de co-évolution, de prédation, de symbioses, de mutualismes ou de parasitismes, de transferts d'énergie, de matières, etc. En faisant de l'emblème de l'univers un être vivant sur terre, je pointe vers le fait que celui-ci est toujours un univers d'interdépendances structurées, qui peut faire apparaître des structures complexes localisées – comme les cristaux, les amibes, les fourmilières ou les sociétés, dans les limites de l'entropie –, par simples phénomènes d'auto-organisation, puis de sélection naturelle et culturelle.

Comme tout le reste, les vipères sont entièrement déterminées, entièrement constituées de particules et de molécules qui réagissent entre elles, c'est-à-dire d'entités à formes et valeurs énergétiques variées, comme tout le reste, constituée par des éléments divers qu'elles s'efforcent de récupérer en se nourrissant, en digérant, pour grandir, se préserver, permettre à leur cellules de se régénérer, pour s'accoupler, se reproduire, minimiser les pertes, etc. (On sort ici de la métaphore : universalité des composants de la matière et de l'élément, interdépendance et co-essentialité de toute chose, continuité postulée de la substance... sont des points-limites où les caractéristiques des parties se confond celles du tout, où l'image est ancrée dans la réalité).

Vipère cornue du désert (Cerastes Cerastes)

Écho ou rappel des métaphores plus classiques comme celle du fleuve ou de la mer (avec ses courants profonds et cachés, ses vagues apparentes et changeantes, entre-déterminées, continues, ses reflets, ses formes improbables...), rendu explicite par le titre du poème, et renouvelées.

La mer évoque certes le contenant universel de manière plus directe, et elle est plus impersonnelle que le serpent (donc plus neutre, ce qui limite de risque de zoocentrisme), mais sans rupture (sauf de surface), trop homogène et trop massive, pas assez mort subite, pas assez "apprivoisable". On la dit capricieuse, mais en tant qu'ancien kayakiste, le rivière qui serpente m'évoque cette violence et cette dépendance de manière bien plus forte.

Quant aux problèmes et aux paradoxes liés à l'univers, je me contenterai d'en indiquer certains, et de retranscrire ici des lignes supprimées du poème final (trop lourdes, trop abstraites). Dans les versions précédentes du poème, ces questions et paradoxes possibles étaient plus explicites (en rouge, ce qui a été modifié ou supprimé dans la version finale) :
« Tout appartient au long Fleuve visqueux / Distinct à l’infini
Goudron universel c’est-à-dire aussi bien
/ Totalement indistinct

Million de toute chose à chaque instant
/ Unique et différante
Hapax perpétuel se déroule en
/ Continu bouillon inédit »
Contrairement à d'autres, je ne pense pas qu'un poème puisse tenir de réponse aux questions métaphysiques et scientifiques liées à la notion d'univers. Ces dernières sont compliquées, et ne peuvent être résolues en posant une métaphore sur un paradoxe. Par contre, elles inspirent le poème qui peut en retour les suggérer de manière imagée, offrir une expression de l'émotion qu'elles provoquent, de l'étonnement, de la perplexité, de la difficulté, et le lien de ces questions avec la vie vécue.

Exemples de questions liées à l'univers, et donc à ce poème :
* qu'est-ce que ça signifie vraiment de parler de "totalité des choses et des relations réelles" ? est-ce que c'est imaginable, ou paradoxal ? ;
* qu'est-ce que ça signifie vraiment de parler d'univers "infini" ? qu'est-ce que ça implique, et comment étayer une telle hypothèse ? ;
* il y a plusieurs notions d'"infini" et de "totalité" : dans quelle mesure est-ce que ce sont des concepts vides, impossibles à imaginer, ou purement négatifs, ou paradoxaux ? purement opératoires, basés sur des conventions mathématiques, des règles ou des impressions de dépassement ? ;
* quelle est la forme ou la topologie de l'univers, comment la détermine-t-on scientifiquement et empiriquement ? peut-on en venir à bout, ou est-ce par définition impossible de faire l'expérience des limites et donc de la forme de l'omnivers ? ;
* la réalité physique contient-elle vraiment des objets entitaires avec des parties, ou les "objets" et leurs "parties" ne sont-ils que des percepts et des concepts humains, des associations de propriétés relatives sans réalité objective ultime ? ;
* comment concilier, au niveau ontologique le plus élémentaire, les propriétés d'unicité radicale (singularité, hapax), de continuum, et de communauté d'éléments voire de substance ? ;
* le temps est-il discret ou continu ? est-ce une simple mesure du changement d'état, un concept perceptif et relatif à nos théories physiques, ou une véritable dimension de la réalité ? ;
* l'univers peut-il en un sens être dit "cyclique", et si oui lequel ? ;
* l'univers pourrait-il être "entièrement réalisé", au sens où tous les possibles seraient toujours-déjà réels ? qu'est-ce que cela impliquerait pour le temps, notre perception du réel, et la notion d'éternité ? ;
* la substance physique ultime est-elle continue et divisible à l'infini, ou faite d'unités discrètes et insécables, ou a-substantielle émergeant d'un vide structuré (particulies élémentaires, champs, "goo", "gunk"...) ? ;
* si l'on ne reconnaît pas de substance unique, d'éléments ubiquitaires ou de champs unifiés, comment comprendre les régularités que nous appelons "lois de la nature" ? la physique est-elle obligée de présupposer de tels concepts pour rechercher ces "lois" de la réalité ? ;
* la structure et les valeurs des "lois de la nature" que nous observons dans notre cadran d'univers sont-elles réelles, et si oui, sont-elles les mêmes dans tout l'omnivers ? sont-elles homogènes everywhere, ou non ? sont-elles immuables, ou plastiques ? sont-elles absolument nécessaires, ou particulières et potentiellement différentes ? est-ce possible que toutes ces possibilités soient en fait toutes actualisées dans un multivers éternel ou dynamique ? ;
* quelle réalité donner à la causalité ? est-elle une simple habitude de pensée, ou une catégorie de base de la conscience, ou l'effet d'une harmonie préétablie, ou notre compréhension limitée de la nature nécessaire des choses (que seule une théorie du Tout pourrait clore), ou une simple illusion formée par une suite de contingences radicales (univers chaotique, dont la probabilité n'est pas déterminable) ? ;
etc. ...
La « vipère » de « goudron » et « d'essaims » qui se mange et se fond en elle-même est bien l'emblème poétique de la notion d'univers : compliquée, paradoxale, visqueuse (elle vous colle, elle change de forme quand on appuie) et lisse (on la comprend, on la voit, mais elle s'échappe ou se dissipe) à la fois, pleine de surprises et d'énigmes à résoudre.

Alors pour prouver qu'elle est pleine de surprises et d'énigmes ; pour clore ce premier schème qui travaille le poème et introduire le second, voici l'extrait d'un article en anglais sur une vipère africaine :
"The Gaboon viper is a fairly docile creature; [...] it has the longest fangs of any snake — 2.2-inch-long weapons that swivel forwards like switchblades. The fangs are connected to such huge glands that they deliver more venom than any other snake — a cocktail of toxins that thin the blood, trigger massive internal bleeding, and can stop hearts.

Also, [...] the Gaboon viper is virtually impossible to see. From above, its head looks like a dead leaf. Its five-foot-long body is patterned with rectangles and hourglasses, and shaded in cream, yellow, brown and black. Against the leaf litter of its forest home, the viper simply fades away.

Now, Marlene Spinner from Kiel University has discovered one of the secrets to the Gaboon viper’s exceptional camouflage. The black on its body is really, really black. Not just black, ultra-black. None more black. [...]

These dark patches also have the texture of velvet, so they’re evenly black from every possible direction. There’s no gloss to them, which creates an illusion of depth. The patches don’t seem to be part of the same surface as the rest of the viper. This, together with the geometric shapes and sharply contrasting colours, break up the snake’s outline and aid its camouflage.


Spinner studied the West African Gaboon viper (Bitis rhinoceros). [...] She looked at the snake’s scales under a powerful electron microscope, which requires samples to be covered in a thin layer of gold. As a result, the pale parts of the viper’s scales developed a light metallic sheen. But the black areas still looked black...

It means that the colour isn’t just produced by a dark pigment, but also by the structures of the scales themselves.
Spinner caught a glimpse of these extraordinarily intricate structures down the microscope. The dark parts of the scale are covered in small ridges, like leaves standing on end (image a). There are around 1,900 of these leaves in every square millimetre of scale, and each is just 30 micrometres (millionths of a metre) tall.
Spinner zoomed in a thousand times closer, and saw that each leaf was itself covered in a network of even thinner ridges, each just 60 nanometres (billionths of a metre) thick (image c). They form a branching pattern like a fingerprint (image b) [catching and emprisoning light]. And even the areas between the leaves are covered in hair-like projections (image d).

The gaboon viper’s black scales contain the most intricate of patterns, in spaces barely wider than a human hair."
 –  'The Gaboon Viper Has Ultra-Black Scales So You Can’t See It', by Ed Yong, National Geographic Website (article à présent retiré)
   
    


Noirceur et obscurité

Je vais détailler un peu, mais ce que j'aimerais dire sur le rôle de la noirceur est finalement assez simple. Par extension, ça porte aussi sur l'atmosphère un peu sombre ou glauque qui peut peser sur le poème (selon les lectures et les réactions personnelles). Il s'agit du fait que cette "noirceur" n'a rien de "mauvais" ou de "mal", mais qu'elle est liée à la vérité, à ce que la vérité provoque en nous.

La noirceur (ou les noirceurs) de ce poème peuvent pointer vers certaines choses comme la petitesse de nos savoirs, l'inconnu et l'ignorance humaine, notre peur d'être déclassés, incompris, oubliés, de mourir, de n'avoir jamais existé, nos peurs face à l'absence de compassion et même de sensations, face à l'absence de signification, face à l'absence de conscience suprême, ou d'archive suprême ; des choses comme la "nuit" ancestrale, la "nuit" ultra-sidérale et la "nuit" post-extinction, dans lesquelles rien d'humain ne subsiste, ou l'existence de choses qui nous paraissent vraiment immondes, par exemple... En bref des réalités avérées, probables, ou possibles, et les effets émotionnels qu'elles ont sur nous (qu'elles nous effleurent, nous exaltent, nous hantent ou nous changent en nous traversant), mais en aucun cas du "mal" moral, du répugnant, du "c'est pas bien" ou du "mauvais".

La "noirceur" évoque "le mal", ou du moins le négatif, ce qui nous déplaît ou que l'on réprouve. Et pourtant, ce que nous appelons "obscurité physique" n'est ni bon ni mauvais en soi, et nous le savons. De même, la clarté, la lumière, les couleurs, sont en soi moralement et émotionnellement indifférentes. Or il se trouve que nous sommes corporellement et historiquement plus en danger dans l'obscurité, car elle empêche toute anticipation précise (ce qui dérègle nos imaginations anticipatives), et nous rend vulnérables à toutes sortes de choses qui s'y trouvent, qui s'y passent où qui y vivent. Tout au long de l'évolution sélective de notre espèce (biologique et culturelle), le lien entre l'obscurité à la peur n'a cessé de se renforcer, puisque la peur est originellement un instinct ou une technique réflexe d'évitement du danger. Avoir peur de la nuit, des eaux troubles ou des trous sombres constituait en général un avantage adaptatif (comme on fuit l'obscurité, on s'en méfie, on la personnifie et on l'abhorre, on s'y prépare, et tout cela favorise la survie, donc la transmission du caractère et de l'association elle-même). Au même titre que la phobie instinctive de ce qui grouille, de ce qui surgit sans prévenir, ou de ce qui se glisse furtivement sous les portes et sous les habits.

Personne n'aime être en danger (sans aucun contrôle sur celui-ci), ni être rejeté en étant associé à ce qui fait peur ou qui est dangereux : c'est le fond de l'association entre obscurité et "mal". Qu'il s'agisse de souffrances mentales et physiques, ou de leurs traductions en maux sociaux, qu'il s'agisse d'injustice, de déshonneur ou de péché, "l'obscurité" représente le manque de contrôle (dans la fureur, la torture, la tristesse...), le risque tapi et l'impossibilité de lire ou d'anticiper facilement (symbole de danger, du risque de tromperie et de trahison...), mais aussi l'absence de résolution du désir par absence de visée ou de possession visuelle de l'objet désiré (symbole de privation, d'absence, de déception...).

On pourrait remarquer que "l'ombre" est bien plus nuancée dans le jeu d'associations qu'elle déploie (en tant qu'obscurité peu profonde, elle peut être profondément agréable, utile pour se dissimuler, etc.) ; quand la lumière du Soleil est clairement associée aux bienfaits et non à ses méfaits (brûlures et insolations, déshydratation, nocivité des rayons UV... tout ceci serait moins frappant que l'apparition réconfortante et réchauffante de l'astre au petit matin, et largement contrebalancé par les bénéfices plus ou moins évidents que nous offre cette lumière).


Mais s'il s'agit de neutralité de l'univers à notre égard, de l'absence de regard, d'intérêt, d'archive, et de jugement paternel ou parental supérieur, pourquoi parler de "noirceur" en particulier ?

Pourquoi ne pas utiliser l'image du "multicolore" (mille perspectives), ou de la "grisaille" (neutralité morale), ou mieux, de la "transparence" de l'univers ? Mieux qu'un serpent arlequin ou albinos, un serpent translucide (!). Après tout, ce n'est même pas comme si l'Univers haussait les épaules devant nos souffrances, nos bonheurs, nos idéaux et nos éthiques ; tout le monde n'a pas peur du noir ; et il y a peut-être une liberté radicale à trouver dans cette neutralité morale. Au fond, même nos peurs sont moralement indifférentes (elles ne commandent rien dans l'absolu, elles ne brisent aucune loi divine, leur sens se perd avec notre disparition...), donc rien ne nous empêche d'essayer de les dissoudre (à condition de bien réfléchir au coût de ce projet en termes de risques matériels ; mais aussi et surtout en termes de valeurs et de communauté, dans la mesure où il implique de devenir "autre qu'humain").

Tout ça me semble vrai. Or, dans Moby Dick, la blancheur de la baleine inspire précisément une terreur existentielle à Ismaël (chapitre 42). Dans un premier temps, la neutralité constitue toujours un effleurement "glacial" pour nous, un arrachement ou un décentrement imposé à notre croyance naturelle qu'au fond, nous avons de l'importance, qu'une partie de nous-mêmes survivra, ou que quelque chose nous appartient vraiment. Ainsi, nous ne sommes pas indifférents à l'indifférence totale et finale de l'univers, et ses effets sur nous ne sont pas souvent légers ou libérateurs (bien qu'ils puissent aussi l'être). L'indifférence a beau désigner la neutralité morale de l'univers, tout comme l'obscurité n'est pas mauvaise en soi, elle nous affecte d'abord et tendanciellement comme un amoindrissement (elle paraît souvent terrifiante, injuste, incompréhensible, déprimante, etc.).

Pour résumer, le poème paraît sombre parce qu'il évoque certains états émotionnels causés par une conception scientifique ou naturaliste du monde, des "halos affectifs" résiduels ou spectraux, qui sont aussi des expériences et des vécus marquants. Ceux-là sont souvent difficile à regarder en face, à soutenir et à porter, ce qui justifie le choix de l'obscurité (qui est aussi un fait neutre en soi, qui est pour nous profondément associé à du désagréable, qui nous dispose à la peur, etc.).

Mais ces effets affectifs de l'univers comme non-humain radical et indifférent ne se limitent jamais entièrement à du désagréable et du négatif (ni en théorie, ni en pratique). Elles peuvent aussi être positives, ou composites, ambivalentes, douces-amères, acides-sucrées, libératrices et douloureuses, etc. ; ou encore bien différentes : esthétiques, étranges, curieuses...

Finalement, j'aurais peut-être du intégrer l'image de la "transparence" au poème ; encore qu'elle donne l'idée que celui-ci soit facile à lire, à décrire et à déchiffrer, ce qui est tout de même très exagéré. En ce qui concerne le "multicolore", il pourrait évoquer le potentiel affectif esthétique, non moralisé de l'univers - mais en l'état, il convoque surtout l'image et les connotations de l'arc-en-ciel judéo-chrétien (promesse divine et alliance post-diluvienne) ou humaniste et libéral (paix mondiale, amour universel LGBT...), ou le multiculturalisme, via la diversité des perspectives et des croyances résolument humaines (réunies dans un chœur démocratique, chaleureux, cosmopolite). Aussi valeureuses soient-elles, ces évocations n'ont donc rien de bien universel au sens de l'Univers.

Sous l'angle du prisme, le "multicolore" peut aussi évoquer la diversité des canaux de perception du vivant, la déclinaison du réel objectif en réalités vécues et perçues – ce qui serait déjà plus général. Mais toujours trop peu non-humain, pas assez décentré, pas assez objectif ni représentatif ? Peut-être. Le privilège du vivant (animal, et terrestre) n'est lui-même pas évident, relativement à l'Univers.

Mark Chadwick, Fluid Painting, 2011

Alternativement, l'idée d'un "serpent universel" qui soit principalement kaléidoscopique évoque d'abord l'enchantement, l'harmonie, l'ordre ou la symétrie (même mouvante). D'une part, l'harmonie et la préférence pour la symétrie sont relatives à des critères de beauté humains et culturels, que l'observation attentive du monde ne valide donc pas toujours, ni même majoritairement (comme il s'agit de préférences variables, il est absurde de penser que l'on observe nécessairement une harmonie dans la nature, et arbitraire de déclarer qu'il existe un harmonie supérieure qui serait invisible au niveau local). Avec un peu de précision et de prudence, il semble que certaines ressemblances, stabilités et récurrences soient effectivement observables et quantifiables dans l'univers. Privés de leur charge de beauté, de tout lien nécessaire avec ce que nous préférons, ce qui nous plaît et ce qui nous arrange, l'ordre et la symétrie sont alors liés à l'idée de lois de la nature (la logique de l'Univers).

Il y a beaucoup à dire sur le sujet, mais ici je m'en tiendrai à ceci : rien ne nous garantit que l'Univers soit vraiment un Cosmos avec des lois plutôt qu'un chaos, qu'il soit entièrement symétrique plutôt qu'asymétrique, ou qu'il soit nécessaire plutôt que contingent. L'existence de lois est simplement postulée, même dans nos modèles les plus précis, les plus solides et les plus prédictifs (apparemment). Et s'il se trouvait que l'Univers ait un fonctionnement réglé ou une logique nécessaire, tout montre que celle-ci ne favorise pas unilatéralement la vie (elle la permet, tout au plus), sans aucune raison de penser que la forme de vie "humaine" soit fondamentalement différente des autres, ni qu'elle soit un stade définitif de sa lignée, ni même qu'elle soit autre chose qu'une abstraction utile. D'où : retour à la case "obscurité".

En vrac, voici donc ce que peut évoquer la "noirceur" dans mon poème : la tristesse de la mort ou de la perte radicale, la torpeur devant la quasi-certitude de l'extinction totale de l'espèce, et de la disparition de tout ce qui a de l'importance pour moi, la détermination à repousser les limites du savoir, le désir vain et las de devenir immortel, l'indifférence dépressive à l'égard du devenir, la terrifiante intensité de certains bains nus et nocturnes, le vertige cosmique, la mélancolie de l'incertitude, la joie ironique ou la tristesse de ne jamais connaître la fin du scénario cosmique, la mélancolie paradoxale pour les lieux qui ne seront jamais visités, pour les crépuscules qui ne seront jamais admirés, l'absence totale de peur devant l'inconnu et le réel, le désir implacable de vivre éveillé, l'amertume de savoir que l'on s'érode sans retour, mais aussi le vertige de la relativité des valeurs, le vertige de l'absence de continuité de l'identité, de l'absurdité du concept de conscience absolue ou souveraine, etc.

Voici le point où les questions liées à la notion d'univers (dont les exemples que j'ai listées plus haut) rejoint celles qui ont trait à la vie humaine, c'est-à-dire à une vie animale qui est capable de se représenter plusieurs possibles, de les anticiper, et d'exprimer des préférences. Maintenant sur le versant existentiel, quelques exemples de questions suggérées par le poème, à partir d'une certaine conception philosophique et scientifique du monde :
* comment vivre, pour quoi vivre, lorsque l'on a de bonnes raisons de croire qu'aucune partie de la nature n'a essentiellement plus de valeur et d'importance qu'une autre ? que tout change et disparaît, sans rétablissement final ni mémoire universelle ? ;
* comment penser la continuité de l'identité personnelle d'un point de vue physicaliste, au vu des théories épiphénoménales de la conscience, et des interdépendances qui composent corps et consciences réelles ? ;
* la mémoire est-ce le siège de l'identité personnelle ? comment gérer son délitement progressif ? peut-on revendiquer tels effets, telles productions sur le monde ? est-ce vain, ou puéril, ou nécessaire ou mal avisé, d'imaginer que quelque chose de nous survivra par la suite ? ;
etc. ...
Dans la dernière partie du poème, « l'onde obscure » est d'abord celle de la conscience qui se délite car le corps se délite, car cette conscience n'est rien qu'un effet de ce corps. C'est la terreur passagère de la conscience qui se souvient qu'elle savait quelque chose, mais ne retrouve plus quoi exactement, qui se heurte à des dates sans le contenu des jours, qui comprend qu'elle oublie, terreur de celle qui réalise que les souvenirs ne sont que des impressions incarnées, volatiles, soumises à l'oubli intérieur, à la neuro-dégénérescence, à la vue et la mémoire qui baissent (« ...En l’onde obscure distingue à peine / Décalques des témoins d'hier... »), mais aussi à l'oubli extérieur, par les témoins qui restent, qui survivent pour eux-mêmes, et finissent par oublier le peu qu'ils retenaient, puis mourir à leur tour.

Or « l'onde obscure » est aussi ce Réel total, totalement objectif, qui inclut et inclura toujours les faits et les vies en son sein (même s'il n'a aucun sens, aucune musique ni aucune couleur pour nous). Éteintes à elles-mêmes et cachées à toute reprise possible, ces relations et ces vies sont néanmoins relatives à ce qui est, et cela irréductiblement. Dans cette eau plus noire que le noir le plus noir qu'une conscience puisse jamais manquer de bien percevoir, nous sommes car nous aurons été.

Pas de pessimisme, et encore moins de désespoir nécessaire. La noirceur parle d'intensité radicale, de vérité, du réel total, de son indifférence et son ambivalence face à la conscience et aux désirs humains. De la mort, de l'absence de beauté, mais aussi de la beauté qui aura existé par des yeux (les nôtres, et d'autres yeux) - fugace et oubliée pour toujours, mais réelle un instant.

Surtout, ne l'oublions jamais (cf. posthumanismes, Lovecraft, la nouvelle de Borges "There are other things" dans Le livre de Sable, etc.)... d'autres choses auront été, car d'autres choses sont.

Vipère sub-saharienne (Atheris Anisolepis)

L'eau, la salive, le sang et l'encre

Là je serai un peu plus court – en partie parce que je n'ai pas envie de tout expliquer, ou de faire croire que tout est réfléchi, ou qu'il y a une "solution" claire et définie à tous les éléments du poème, parce que c'est un poème, il faut aussi inventer ce qu'il signifie ou le piller pour signifier d'autres choses.

Ces notions et ces choses plus ou moins visqueuses ou liquides sont bien entendu des métaphores dans la métaphore – des "fleuves" dans le "Fleuve", des courants intérieurs, des sous-circuits, des veines, des flots, influx relativement rapides et souples quoi. D'autant plus que ces mouvements ou ces séquences de l'univers servent de références intuitives, puisées dans l'expérience quotidienne, pour comprendre ce qu'est un "flux" ou un "champ" d'énergie, une "onde", etc.

Ce sont aussi des liquides réels qui partagent des molécules en commun dans leurs compositions respectives, qui incluent souvent des métaux, des composés organiques (protéines, graisses). Ceux-ci peuvent être sécrétés ou prélevés par divers organismes pour diverses fonctions : salives canines antiseptiques ou mucus baveux des gastéropodes, encres des céphalopodes, sang froid ou chaud des animaux, leurs plasma, lymphes, mucus, smegma, sébum, urines, sueurs, cyprines et autres spermes, la sève des plantes, leurs laits, résines, latex, etc. Ou synthétisés techniquement, par des outils mécanisés, ou via des animaux modifiés : l'eau lourde, le sang, les huiles, l'encre des tatouages, antiques ou contemporains, la toile lacto-arachnide, etc. Communauté d'essence et de matériaux entre fluides en apparence si séparés. Continuité, recompositions et décompositions, sans frein, à la folie.

Sous le voile des compositions habituelles et des signes, des icônes classiques et des rapports trop balisés, des réalités bien étranges. Rendues à leurs strictes déterminations objectives, chimiques, compositionnelles et réactives, ces réalités donnent à leur tour naissance à des phénomènes uniques, des possibilités techniques ou artistiques intensément dérangeantes, puissantes ou prometteuses.

"All Blacks: Bonded by blood", précipité artistique de peinture, d'imagi-
naire et de sang. Pour cette campagne hardcore d'Adidas, les joueurs
des 'All Blacks' avaient donné leur sang, mixé à la peinture utilisée
pour peindre ce tableau gigantesque. Voir aussi "All Blacks: Of this Earth".
    
J'ai déjà écrit à ce propos : suivre la piste objective des liquides est un bon moyen de se débarrasser de certains préjugés trop humains sur les choses et les relations considérées comme "normales", "naturelles", ou au contraire, "artificielles", "répugnantes", "anormales", "monstrueuses", "dégueulasses" ou "pas naturelles". Ce petit trip poétique s'intitulait « SIROP ».

Dans « Fleuve-Univers », salives, sangs, encres & co. sont censés fonctionner comme des symboles en réseau et des objets en mutation : à la fois comme une référence directe aux liquides positifs, densément réels et très concrets du vécu quotidien raffiné par les sciences, et comme signaux évocateurs de la liquidité de l'univers, placé sous le signe du devenir, du hapax, du continuum mutagène. Si les renvois linguistiques de premier degré sont élevés à la puissance (pour symboliser des idées plus abstraites), c'est par la seule vertu des propriétés de ces fluides concrets, de leur compositions, leur versatilité, de la tension palpable entre leurs natures objectives et leurs significations émotionnelles.

Les différents sirops naturels, plus ou moins artificiels, organiques (c'est-à-dire carbonés, à moins qu'ils soient issus d'une autre forme de vie, non-terrestre), plus ou moins humains, se mélangent et se démultiplient sans se confondre bêtement. Ici, les images doivent évoquer des composés, des sensations ou des pensées précises. On peut relire le poème plusieurs fois pour imaginer de nouveaux renvois, de nouveaux passages réels et linguistiques d'un liquide à l'autre.

Tout ça reste un peu mal fichu, pas très subtil, et tous les liquides ne sont pas sollicités au même degré. La sève par exemple n'est citée qu'une seule fois, dans les énumérations. Mais l'exemple en vaut la peine : relativement à sa récolte, sa digestion, sa transformation en miellat par les pucerons, sa deuxième récolte et digestion salivaire par les abeilles pour nourrir leurs couvains, sa troisième récolte et troisième digestion par les humains « assaillis », habité par des rhinovirus : le miel, ce visqueux hybride végétal-animal mâchouillé par plusieurs types d'insectes, par plusieurs bouches et digéré par plusieurs estomacs avant d'arriver dans la tienne et le tien (bouche-à-bouche interègnes et interespèces, actions alchimiques des salives, etc.).

Autre inspiration que le précipité artistique philosophique et marketing ci-dessus, voir le précipité rituel, affectif et bestial ci-dessous, qui m'a pas mal inspiré pour le poème (atmosphère sombre, « Guerres et paix... » intra et inter espèces, serpent décapité, sang et salive, digestion, sperme fantôme, expérience intense, etc.).

Marine US buvant du sang de Cobra lors d'un excercice-rite (Thaïlande).
Si la composition rappelle en tous points un autre genre d'image,
la situation est autrement hardcore et rien n'oblige d'y plaquer les mêmes choses.
     
Le "sein" final évoque moins le lait (encore un autre exemple qui aurait pu s'ajouter à la liste) que le contenant universel, qui vient récupérer "en son sein" ce que la mue avait fait disparaître de la "surface" universelle. Une suite de signes et d'images évanescente qui n'atteint de loin pas ce qu'elle prétend viser, une intuition débile qui n'entend pas ce qu'elle prétend entendre, mais un peu, ou par analogie fautive. Bribe mortelle, forme irisée apparue un instant à la surface d'une flaque immense de bois momifié, pétrole, combustible, revêtement usé (cf. le « goudron universel »)...

Ce poème, comme tout épiphénomène mental techniquement matérialisé, tout texte, n'est rien qu'un bout de l'univers voué à disparaître, à devenir illisible par érosion du papier, de la roche, du disque dur ou du circuit imprimé, par absence de jus dans les serveurs des clouds de Google, par absence d'identification effective et d'identificateurs potentiels après l'extinction humaine, c'est au mieux un glyphe qui résistera comme le plus permanent des tatouages sur la face d'une Lune ou d'un Astre millénaire, avant de disparaître, effacé, desséché, désactivé, pulvérisé, éteint, ou autre.

Au-delà de la mamelle et de l'étymologie du terme, le "sein" de la Vipère-majuscule n'est pas un "sein" maternel. Pas même celui d'une matriarche Gorgone universelle, déesse-tyran aux cheveux-aspics venimeux qui minéraliserait tout de son regard omnipotent, omni-étant. Déjà, on l'a compris, la Gorgone est une créature imaginaire bien trop anthropomorphe.

Ce "sein" vient seulement réaffirmer ce que je disais plus haut : la mue n'annule pas totalement l'existence. Dans une certaine profondeur, certains effets sont peut-être encore perceptibles, et en un sens irréductible, même en cas de contingence radicale, de chaos absolu qui déjouerait les liens illusoires de la causalité universelle, ce qui est aura été.

 Il reste une infinité de choses à découvrir, et à faire, et tout ça, pour rien. Être, pour rien. Et ce qui est, aura été.

L'auto-référence des derniers vers, l'évocation du poème par lui-même comme partie d'une énigme universelle, tout ça appelle bien entendu la référence à Borges (cf. en particulier « Le livre de Sable » dans le recueil éponyme, ou « L'écriture du Dieu » dans l'Aleph).

Mais j'ai déjà parlé de tout ça ou presque, alors enough.


Fleuve-Univers (déc 2015, janvier 2016),
quelques éléments d'inspiration ou d'explication

[Poé] Fleuve-univers


« Je répands le sang noir des vipères
Au matin de ma vie
Le sang noir du monde par l’intermédiaire
De cette fente ma vie

Et la force irradie et je bois à mon tour
À mon tour à ses veines mille et mille

Ce sont les vifs symptômes du plaisir et du stress
De l’amour du repos du carnage
Guerres et paix des espèces

Le primate et l’humain
Le langage et les mains et les pattes
Les os poreux les salives acides

Le bombyx aux pensées de brûlure
La sève digérée puis digérée encore
Par le couvain tiédi ou l'humain assailli

Les coquilles vides au câble sous-marin
Gangues de corail nettoyeurs arachnides

Les tourbières au regard de personne
Les sillons dunaires de la planète rouge
Œil éphémère de Jupiter nuées sans nom

Tout appartient au long Fleuve visqueux
Précis à l’infini
Goudron universel c’est-à-dire aussi bien
Totalement continu

Tout ce qui vit et crache et se délite
Qui agrège et se fane précipite
Tout appartient au système qui appartient à l'élément

Et déjà ce corps nourrit des essaims inconnus
En l’onde obscure distingue à peine
Décalques des témoins d’hier

Il s’en va le sang noir de mes veines
Le sang ferrugineux
Nul cri et nulle suture ni aucun rite
Ne retiendront ce flot

Nulle ribambelle de glyphes écrite avec
À même la peau
Nulle ribambelle de signes apparue un instant
Exuvie éternelle

Au sein noir d’une Vipère »


Ϩ

Fleuve-univers, le sein noir d'une vipère
   
(Paris, Fort-Mahon, déc 2015 – révisions janvier 2016)
     
Je remercie ici Héloïse pour ses précieux conseils,
sa lecture, son attention.

4 sept. 2015

[Kogi] Naturaliser le regard (1) : autre ville, neutre vertige (approche descriptive)


Mes yeux s'ouvrent, comme on dit parfois, mon regard change et se pose sur la ville dans laquelle je vis : cette mégapole n'est pas une œuvre humaine, ce n'est plus un projet contrôlé. Et ça ne l'a jamais vraiment été, ou jamais seulement.

Exit les fonctions de la route, et du passage piéton, exit les signaux des feux rouge en tant que signaux. Exit la surbrillance agaçante ou excitante des panneaux de pub, exit aussi l'attraction réflexe des logos et des prix, des vitrines aux mannequins effilés, la captation des magasins de style, des bars à moitié plein, des librairies qui rayonnent de mille promesses et tentations comme autant de chez-moi, exit l'attraction immédiate ou dégoût de telle mode urbaine, exit les écrans d'information, exit même l'évidence vivace et princière des visages féminins et masculins...

Exit
la surbrillance normale et immédiate des choses humaines, de leurs noms-silhouettes et traits et fonctions, des téléphones portables, des voitures et des signes artistiques, généralement ponctués par des horaires, des courses à vélo, en caisse ou en métro...
 


Autre regard, autre ville

Ces derniers temps, j'éprouve une vision étrange et nouvelle de la ville. Je m'y essaye : c'est difficile. Ou plutôt, elle m'essaye et je suis difficile. Cette "vision" implique en réalité tous les sens dont je suis doté, mais aussi et surtout beaucoup de compréhension du réel, beaucoup de connaissances, de représentations scientifiques, de représentations plastiques. Cette nouvelle "vision" ou ce nouveau regard me tombe dessus via des années de lecture et d'expérience.

On pourrait dire : une mise en relation des savoirs sur le monde naturel, de représentations imaginaires mais précises, et d'un sentiment de neutralité ou de neutralisation des valeurs, et tout cela, au niveau de la sensation. La ville familière, centrée sur moi, sur l'intéressant, sur l'utile, sur le désir, sur l'artifice, sur les comportements, sur le regard des inconnus, bref centrée sur l'humain que je suis, polarisée de l'humain, celle-ci s'estompe.

Comme "en-deçà" ou "dans l'intervalle" des apparences familières apparaît –

Une autre ville
. Pourtant, ce n'est plus l'autre ville conçue comme une titan statique et sensible, l'infrastructure géologique et immobilière vécue de manière immersive, empathique, par réversion du senti et du sentant ("je suis le béton et le sol, qui ressent le poids sourd des bâtiments, le chaud frottement des pneus et le tapotement clignotant des semelles par milliers, je sens les pluies et les liquides qui traversent mes tuyaux intestinaux, je sens tout, depuis les larges coups des cuillères tranchantes des pelleteuses jusqu'au bidouillage expert des électriciens dans mes centres nerveux...").

Évidemment, ce n'est pas non plus l'autre ville à venir, la Ville du paradis perdu, de l'utopie ou l'autre ville céleste (mythique). Mais ce n'est non plus pas l'autre ville des souvenirs, celle dont les parcs et les quartiers sont chargés d'émotions intimes et d'amitiés envolées ; ni même l'autre ville que l'on rencontre pour la première fois, inconnue mais concrète et prometteuse, que l'on fantasme ouvertement quand on s'y perd ou que l'on commence à l'explorer...

Toutes ces autres villes, ou ces autres regards sur une même ville, j'en ai parlé ailleurs, déjà tenté de les exprimer, de les expérimenter en subvertissant le regard quotidien. J'avais alors eu l'intuition ou la prémonition d'une ville où les noms se dissolvent dans les choses, l'idée d'une ville purement objective, réelle, qui serait pourtant vécue de part en part. Impossible ! C'est pourtant ce que nous allons tenter d'approfondir et d'approcher. J'avais alors nommé ce truc "élémental de ville", mais ça restait trop vague, trop spectral et trop spontané (non-systématique, non-informé).

L'autre ville
dont je parle ici, c'est la ville naturalisée. En quelque sorte, c'est la ville nivelée par une conception neutre et précise des êtres qui la composent, sans exception, sans préférence et sans degrés d'importance, à chaque instant et chaque endroit, depuis le niveau des ondes électromagnétiques et des molécules, jusqu'aux niveaux bioclimatique et géologique.

Le point de vue se déplace par l'imagination mais s'enracine dans mon flux de vécus, tandis que "je" disparais, entièrement intégré au même tissu de réel continu et changeant, au même continuum de différences, au même titre que n'importe quel autre chose en équilibre instable, chose moléculaire, cellulaire, épidermique, nerveuse et neuronale, soutenue par des choses bactériennes, arachnides, mammifère culturé avec mille points d'attache, inspirant, digérant, recueillant les photons, les filtrant, synthétisant des vitamines, etc.

La ville comme un écosystème physique, exploré ou traversé de l'intérieur (ou plutôt, comme je vais tenter de l'expliquer : ressenti et tailladé ou de l'intérieur). C'est la tentative d'un regard scientifique et écologique sur tel bout de réel (cette ville, et au-delà), qui aboutit soudain à une révélation esthétique. Un moment de réalisation tout à fait surprenant, même s'il était recherché – surprenant car sa splendeur anormale et sa puissance compréhensive vous assomment.


Position et description du regard "naturalisé"

Comme toute expérience intense et spécifique, cette vision semble d'abord échapper aux mots. Deux raisons : la compréhension des relations écologiques possibles et attestées est trop riche, trop rapide, complexe, assimilée, pour s'offrir au récit ; plus profondément, les mots paraissent trop génériques, les termes techniques eux-mêmes manquant de précision, car les choses et le tissu sont irréductiblement continus et singuliers.

La vision, le vécu de cette pieuvre qui mue est difficile à mettre en mots ; le continuum des êtres est difficile à décrire. Et bardé de problèmes épistémologiques redoutables. Voir la deuxième partie de cette réflexion, sur la méthode et les problèmes (en préparation).

J'en suis encore au stade révélatoire : sous le choc de ce regard, sous la coupe de sa cohérence foisonnante et de son étrangeté. Avant de tenter de préciser les opérations qui ont influencé la vision et de décortiquer celle-ci du point de vue philosophique, je dois l'exprimer comme un gosse, comme un littéraire poisseux. À défaut de pouvoir répondre de manière rigoureuse, rationnelle et collective à ces questions, je hasarde ici une réponse descriptive ou poétique. Ce ne sont pas les connaissances qui me manquent mais le temps, la compétence et la motivation. Ce n'est pas la vision qui est confuse, c'est mon langage.

Observer tout objet. Étudier les cycles, les interdépendances écologiques et les symbioses. Ressentir la neutralité de l'être. Démoraliser les êtres et les mots qui les désignent. Analyser les interactions de manière transversale. Changer d'échelle, constater l'unité synchrone des niveaux. Objectiver. Ajouter d'autres points de vue, d'autres consciences, imaginer. Se promener. Boum. Cette "ville" est brutalement autre chose. À la limite, "la ville" est dissoute au cours de l'opération, pour laisser place à un ensemble continu mais différencié de compositions matérielles en mouvements. Des degrés de plasticité. Des capacités d'intégration, de résistance et des points de rupture.

Une singulière éruption de singularités qui s'étend sous vos pieds, au-dessus de vous et tout autour, dans toutes les directions des quatre dimensions. D'abord, c'est une coupe, une tranche kinesthésique de ce tissu de relations, et puis l'imaginaire comble les trous et complète le schéma, informe la perception dans tous les sens et de tous les côtés : vous n'êtes plus au centre. Car il n'y a plus de centre.

(À celles ou ceux qui crieraient non sans raison à l'impossibilité et à la sorcellerie phénoménologiques, je concède évidemment que l'on obtient tout au mieux un effet de décentrage satisfaisant, en alliant le changement rapide d'échelle et de point de vue à des expériences d'immersion dans d'autres corps perceptifs, et en accompagnant le tout de récits d'isolation interstellaire et d'abandon sidéral sans retour)

Ce regard et cette vision ne peuvent émerger sans l'aide des généralisations, des notions et des connaissances générales, mais sa complétion empirique est fortement déstabilisante. Laisse hors de soi.


Neutre vertige

Les effets phénoménologiques cette vision naturalisée de soi, des autres, de toute chose qui compose la ville, ont quelque chose de violent et de vertigineux.

Violent, pas en essence, mais relativement à cette part résiduelle et irréductible d'humanité qui ne peut que trouver l'autre ville trop anhumaine (pas si petite que ça, en réalité, mais abandonnons-nous un peu à l'expérience).

L'application du regard naturalisé exige en effet une relativisation entière des désirs, une objectivation meurtrière des envies et des sentiments, sans pitié pour la valeur supérieure que les humains donnent tout naturellement aux faits humains. Les charges affectives de préférence, de désir ou de valeur sont désactivées, retranscrites en termes physico-chimiques et replacées dans le système, comme de simples sous-sous-phénomènes bien localisés, rien de plus.

Hors de soi, hors des repères du quotidien, au cœur sans cœur d'une objectivité totale, ni douce ni brutale, dans un vertige de décentrement et de paix, de complexité, de mutations, de fourmillement. Concret, tellement concret que ça dépasse les sensations présentes et les complète par des représentations scientifiques des relations réelles. À ce niveau ou sous cette perspective, rien n'a plus d'importance. Il y a, c'est tout.

La puissance de transformation, le degré d'intervention de chaque entité dans le paysage, la proportion des ressources "consommées" : rien de tout cela ici ne peut fonder de priorité ou de propriété. "La ville" est dissoute. Ce pan de la réalité n'est pas le nôtre. Complexe réel, c'est tout.

Cette ville comme un concentré dynamique de composites minéraux, végétaux, animaux, des habitacles et des coursives dont les limites et les fonctions ne cessent de varier car elles ne sont fixées par personne a priori. Elles n'appartiennent pas à l'humain, ni à l'animal, ni au vivant, ni à la Terre : elles n'appartiennent à personne. Elles sont, c'est tout.

Meurtre de l'identité personnelle absolue, tout est changeant. Illusion de l'individualité, chaque vivant et tout vivant est composite. Rien de plus et rien moins qu'un équilibre composite. La volonté comme fait déterminé. Rien ne se perd, tout se transforme. Tout est resté en place, rien ne manque, mais tout a changé de sens. Un aperçu de la vérité objective. Etc.

Proximité du ciment, des rayonnements, des organes, des sons, des cancers, des fluides, des plasma, des frottements... La nourriture n'existe plus depuis longtemps, tout est comestible dans l'absolu et rien ne brille plus de ce côté-ci. Tout être est chose liée à d'autres, et elles sont faites de la même étoffe, malgré leurs variations infiniment singulières. Le fer (Fe) qui compose les châssis, qui se trouve dans ces steaks de bœuf et celui qui coule dans les veines des primates est strictement "le même". Même structure et même nature. Autrement, et sous ces abstractions ("l'élément" Fe), les choses sont toutes uniques. Aucun nom ne leur convient, même s'il y a des similarités de réactions, quand on compare. Il n'y a même pas de "choses", il y a ça, et ça, et ça aussi.

Rien de "meilleur" ou de "moins bon". Ni mal, ni bien, seulement des configurations de matière en mouvement. Ni bien, ni mal, sauf comme des sous-parties, des produits localisés de phénomènes naturels précis, situés dans des crânes. Du point de vue de certains corps. Rien ni personne à sauver, aimer, désirer ou admirer ou préférer. Démultiplication des points de vue. Proximité écologique extrême, conscience aiguë des relations inter-espèces et interrègnes, mais sans engagement émotionnel, sans aucune discrimination. Être tout envers tout, avec une précision extrême. Nausée collatérale.

Aucun idéal non plus, aucun standard, aucune normalité, donc aucune anomalie, aucun monstre (ou seulement des monstres), aucune anomalie car aucun, si ce n'est (encore une fois) comme sous-sous-phénomène mental de tels organismes vivants. Tout est étrange et rien ne l'est. Aucune charge affective et morale, aucune saleté, du coup : rien de sale en soi, plus rien de dégoûtant. À peine des choses "toxiques" pour tels équilibres ou "nocives" relativement à tel point de vue incarné. Tous engagés dans une orgie millénaire d'échanges électromagnétiques, sonores et thermiques, entièrement déterminés, entièrement amoraux et factuels. Neutre vertige.

Il n'y a pas d'individus, seulement des structures physiques, des modifications, des érosions, des symbioses organiques, échanges de molécules, et une infinité d'autres phénomènes. Seulement des associations cellulaires relativement viables, des signes et des faits mentaux déterminés, réglés par les règles implacables en vigueur dans ce pan d'univers... du moins jusqu'à présent.


À peu près – à suivre

Voici donc à peu près ce que j'aurais pu dire de ce nouveau ressenti de la ville, de ce nouveau regard sur une mégalopole, à un stade descriptif.

Si j'ai le courage, je finirai la 2e partie de cette réflexion sur le regard naturalisé sur la ville ; j'y examine les conditions et la méthode de conversion du regard, les positions théoriques choisies (matérialisme non-critique, physicalisme réductionniste, nominalisme radical, déterminisme total, nihilisme méréologique, usage pragmatique et provisionnel du langage, écologie des plasticités...) et plusieurs problèmes qui se posent.

"Mes yeux s'ouvrent", comme on dit. Cette mégapole n'est pas une œuvre humaine, ce n'est pas un projet contrôlé.


Naturaliser le regard (1) : autre ville, neutre vertige
(approche descriptive)

septembre, octobre 2015

2 sept. 2015

[Poékwot] Anesthesia (Meghan O'Rourke)


Say I was searching for God
I was in a hospital with an IV in my arm,
brittle plastic stem. I put my hand in my mouth
and the nurses took it out.                                       [...]
When I woke they said I'd been speaking for hours.

The machines blinked silver around me.

What took place when I was asleep?
Where had I been that I couldn't remember?
The childhood farmhouse, full of light?                      [...]


But no cotton drifted through the sun.
No grass turned dun in the shadows.
No cars drove on the road just out of sight
but within earshot. You forgot
who you were. People came to your bed                   
[...]
and told you they loved you.

How could you know? You didn't remember
the past, you just felt it slipping out of your grasp,
like wheat in the chute of the silo

before you were born to think
me, me, me.
 "Anesthesia", Extracted from Once – poems
by Meghan O'Rourke

31 août 2015

[Poé] NAGE (Erin à BNGKK)


_ I
Erin relève la couverture et jette un œil dans la nuit blafarde
Dehors des
Cuves de carburant carcasses de véhicule jeunes torse nu
Étendus sur une planche matent la télé

« Ça doit être la gare routière »
Lentement
Erin amorce la descente du bus parental
La mama de fonction lui tend une bouteille d'eau en forme d'autocar
Erin la remercie en souriant "ลาก่อน"
Et plonge

Dans la moiteur et l'air épais odeurs d'essence épices et sueurs des
Marchés nocturnes
Plongée depuis longtemps réveillée à l'instant dans la cohue
La Ruche infinie

Erin se dit
« Ma fille ça y est tu es enfin ici
Alors nage

Encore pour quelques temps
Déchaîne l'esprit du Baht et NAGE »
Prend un taxi vert acide jaune canari fuschia profond
Prend ce tunnel aérien grimpe comme ces plantes
Fontaines laser écrans-bannière sur piliers de béton

Au-delà du fleuve sans pont du temple aux horloges digitales
Des échangeurs gît
Un centième village saint et mutant

_ II
Erin repousse deux femmes et saute hors du sky-train
Un Soleil fin d'après-midi
Frappe le front des écolières en jupon bleu
Chemisier blanc

Black-out
« All right. OK. All right. Je désature... »

Après 1 000 heures de Siam Center
Caravansérail intemporel gava Erin de style parfums cocons
Et un classieux
Pôle des hôtels de luxe exotiques et boiseries et vitraux

Erin en pleine descente déceptive ces illusions solides bien plus
Solides que les ghettos d'Aranaya
Malgré le sas la faim et mine de rien Erin
Accuse le coup

Erin se dit
« Ces perfections liquides TROP symbolisent
Mille existences possibles dont j'
Esquisse
La puissance et ressens la virtualité... »


Dans cet ailleurs d'inégales turbulences et bientôt
Hors des opiums commerciaux Erin entrevoit les
Vies parallèles bonheur étrange et parmi 7 millions

Sous le regard superviseur d'un Ganesh d'or géant et son
Harem d'animaux
Ganesh indifférent noyé de lumière d'encens de prières


_ III
Ici les morts
Sont bien nourris et la Reine vénérée
Tout le monde enfourche son vélo pour son anniversaire
Ici le Roi est dieu et l'armée fière

« Oh cool un live de plein-air »

Erin redessinée se hisse
Enjambe et pose le plat du pied s'assied sur le toit du nouveau
Pick-up tuné mat aux portières arrachées
Ici l'arrache est un style comme un autre

Entame Erin son Khao Pad brochettes de calamar et mate
Distraitement 
Le ring non-loin combat de boxe télévisé
Short rouge en mauvaise posture

Erin se dit
« Les rats furtifs ma belle ils ne sont qu'un
Autre échantillon
De la faune intestinale de cette ville...
My god je suis déjà en nage »

Des guirlandes allumées pendent aux arbres à lianes
Illuminent les portraits de la Reine le ciel de plomb
Qui a dit que ce pays était au bord de l'implosion

Dans un parc entouré de buildings de verre d'acier noir
Ce soir
Erin ira nourrir les varans malais

NAGE (Erin à BANGKK), premier jet août 2015
remanié publié en septembre de la même année

Photos : voyage en Thaïlande de juillet 2015


30 août 2015

[Poékogi] Attention, fragments coupants

 
Attention les enfants, les fragments d'une Foi éclatée sont très coupants !
Si certain.e.x ont peur de traverser, vous feriez mieux de renoncer tout de suite et de vous réfugier auprès de Ma Bienveillance.

Pieds nus sur les bris de croyance, ellils se penchent, se coupent, ramassent et s'arment jusqu'aux dents. Voici les finalistes qui s'avancent ! À tâtons. Illels tous.tes tremblant.e.s, un brin ridicule, relativement déterminé.e.s, carrément dangereux.ses. Un rite de passage digne de ce nom
!

Mes tout-petits, mes oies sauvages, souvenez-vous de chacun de Mes conseils, car Je ne pourrai plus vous aider, passé un certain point. Je dis : croyez en Ma Parole. Ma Parole dit : ne croyez Personne sur parole. Si vous désobéissez, Je vous hais. Si vous échouez, Je vous aime.

Qui pourra résister aux charmes de Mes Paroles et de Ma Souveraineté ? Qui pourra démêler la vérité dans le fouillis de Mes Doctrines et de leurs interprétations ? Qui pourra défoncer la cage dorée de Mes Promesses et trancher les invisibles filins de Mes Plans ?

Soyez, petites déicides, radicaux libres, dans l'assurance que Je vous ai précédé. Moi aussi, J'ai rejeté les pharisien.ne.s et leur autorité, pour inscrire dans vos cœurs le Commandement du Doute. Moi aussi, J'ai fondé la Raison sur la Méthode et la Valeur sur la Forme Mutable, après avoir ouvert le Temple à tous les vents.


Sachez que l'Absolu ce connaît point de visage, pas même celui de l'indifférence. Mariage de la négation et du fantôme d'un passage vécu :
métaphore vide, car elle décide à la fois de chercher toujours et de ne jamais trouver. Perle sans perle, invisible Soleil, Horizon même.

Je vous le dis, ce sont des Talismans supersoniques. La machine à Fascination, l'appareil à Promesse qui dessèche les jungles et peuple le désert. The Absolute Engine : conscient.e.s de sa nature, ne vous privez plus de sa puissance.


Souvenez-vous : beaucoup de saint.e.s vous précèdent. Discordant.e.s du Partialement-Bien, Pèlerin.e.s du Moins-Faux, Mutant.e.s aux Mille Et-Pourquoi-Pas. Aidez-vous de leurs trouvailles sans les idolâtrer. Comme eux et elles, vous serez haï.e.s et adoré.e.s. Préférez maybe la science aux honneurs, et possibly le pouvoir à la mort.


Souvenez-vous encore : contrairement à certain.e.s, Je n'ai jamais promis que Mon chemin vous apporterait le bonheur.
C'est même souvent l'inverse, encore que ça dépende. La Réelle ne vous doit rien. Ne cherchez pas le désespoir, mais faites-vous à la solitude.

Restez actifs.ves.x.y.z toujours ! Votre temps est compté, le décompte est caché. Malgré toutes les conquêtes, les sursis et les modifications corporelles, votre pèlerinage ne pourra vous éviter la Décomposition, enrayer l'Entropie.


Persévérez ! Quelque part, la sombre lumière du vrai attend. Elle est inaccessible en totalité, car elle signifie le Réel et vous en êtes partie prenante. Pourtant, elle brille de feux étranges : inhumaine Gloire du Million.

En tout temps, efforcez-vous donc d'avoir moins tort. Puissiez-vous y arriver, même si rien n'est moins sûr. Et au-delà, si vous deviez y parvenir,
il n'y a pas de victoire.

Au-delà, sachez simplement
que l
es formes de corps, de vie, de sensation, de valeur, d'architecture, de rite et d'expérience ne manquent pas. Ouvertes, invasives, possibles. Divergentes, indéniables, futiles.

Si vous deviez y parvenir : certaines perspectives quasiment infinies...


Images: Pearl, Sun (Raymond Lemstra)

Attention, fragments coupants, fin août 2015

4 août 2015

[Poé] Eau ardent Soleil flotté

  
La Terre est ronde le peuple est mou
Entre nous et le monde
Se cache

Un trou

Au vertige montant

Épanche-la, et
Tombe scellée

La mer s'effrite le sable bout
Sous les cailloux les crapauds crissent et
Les crabes jouissent

Eau ardent Soleil flotté
Boiseille solante et flanc ôté
Balance
Au bout du filet

Split (Ivan) / Jay (Gérald)

Poème à deux voix composé en hamacs sur la plage salement pure de
Koh Yor
, entre exploration et insolation

15 juin 2015

[Jet] Jingfei #2


#2

2028. 5 heures 30 soir. N°724, une tour de la forêt péninsulaire nommée Kowloon.

À peine allumé, le livre de Jingfei s'éteint immédiatement. Un doigt pressé longuement sur la paroi inférieure gauche – et  alors ? – n'y change rien. Jingfei aimerait barder, finir l'e-book hier entamé ; Bruce Sterling, “Preface”, Mirrorshades – the Cyberpunk Anthology, ed. SB, New York: Ace Books, 1986, rdx 2021 for Interact E-version, xiv. Surprise et déçue, Jingfei réessaye cinq fois en vain. Puis elle balance le flexware vers le plafond, qui rétrécit et s'enroule sur lui-même en retombant sur le matelas, probablement vexé. Ou malade. Ou à plat, ce qui revient au même et n'est plus censé se produire et dans l'immédiat c'est mort – pas de chargeur ici et la flemme d'en bricoler un.

Allongée, Jingfei pense au ralenti et elle ne sait plus trop à quoi. Soudain, Jingfei émerge d'un sommeil foisonneux. Fuck. Se jurer de rester éveillée à chaque instant ne suffit plus, et n'a probablement jamais suffi.

[Comme le sommeil pour un corps épuisé, la "routine" trouve des voies de réserve et passe, inaperçue, sous toutes les alertes et les surprises. Pire encore, l'habitude subvertit l'attention à son zénith, alors que celle-ci s'habitue justement à briller : la sentinelle solaire s'éteint à elle-même dès l'instant où l'attention ne s'en remet plus qu'à elle-même et se complaît dans un jeu de "surprises" familières. Trop confiante ou trop soutenue, la veille se répète et s'émousse dans une apparence d'attention : elle s'intoxique elle-même.]

Jingfei fixe les mailles et les fibres du pull sur lequel sa tête repose toujours. Elle le renifle. Gros plan de son odeur, qu'elle reconnaît. Une des odeurs qui la caractérise parmi plusieurs, parfum sans nom composé de sueur, de particules de peau et de savon dégradé. Des séquences de rêve flottent encore en Jingfei, et le souvenir de telle vision hypnagogique : un groupe d'amies, pourchassées dans les couloirs d'une bibliothèque immense et aérienne.

Une longue poursuite, des véhicules inconnus mais familiers, comme de petits wagons qui lévitent et qui découpent des portes en titane ou en verre (malléable ?). Jingfei remonte le fil. Une arène rectangulaire encombrée de caissons et des vigiles en apesanteur. Des fusils à eau sous pression, ils visaient le visage, une course dans des conduits verticaux (descente ou montée ? pas moyen), jusqu'à un puits géant à l'air libre (mine de diamants ?). Une amie parle de s'arrêter pour manger et elles se disputent (ou était-ce avant la mine ?). Et puis rien d'autre. Pas le temps ni l'énergie d'en faire quoi que ce soit.

Jingfei se lève et va dans la salle de bain, qui lui propose une douche tiède qu'elle décline en imitant l'accent Anglais de la voix qui sort du miroir connecté. Jingfei aime faire les choses manuellement et pour l'instant, elle s'inquiète vaguement du fait que son corps passe de la veille au sommeil sans lui demander son avis, mais cela n'a aucun sens, Jingfei n'est rien d'autre que son corps et il n'est pas fatigué.

Jingfei passe la main devant le robinet et boit un peu d'eau vitaminée. Il faut prendre un parti, et vite. Continuer ce trip égoïste et vaguement spirituel ; retrouver une forme de "vie active", mais en plus routinier ; cesser de se voiler la face et s'engager politiquement. Où se trouve le juste milieu entre le luxe de la dérive comateuse, le travail machinal et la souffrance des luttes ? Quel équilibre, lequel veut-elle ? Lequel faut-il, doit-elle ? Mais sa volonté ou ses envies sont à peu près les dernières choses qui intéressent Jingfei en ce moment. Rien de moins intéressant que ses désirs dans l'univers : trop familiers, cycliques, circonscrits, limités.

Préférant la dérive à la résistance et à la fuite en avant, Jingfei attend. Comme tous-tes les privilégié-e-s, elle tente instinctivement de s'offrir encore quelques instants de grâce avant la grande confrontation, avec les crises, avec les inégalités, avec la pollution. L'irrépressible marée d'emballages, de bactéries et d'humains déferle déjà sur elle, mais Jingfei se fend d'une énième pause, innocente et déguisée sous les atours de la théorie, de l'autocritique et d'une "quête spirituelle" (wtf), comme une dernière clope avant la fin de sa santé et la fin du monde, encore et encore et tant que c'est possible, un dernier tour de jeunesse translucide avant d'être traînée de force dans l'aveu, la faim et l'extinction...

Après avoir fait pipi et s'être lavé les mains, les bras et le visage un peu vite, Jingfei retourne dans la chambre et s'empare de son vieux sac de toile parmi le chaos de fringues, de coussins, de paperasses et cendriers, en tire le carnet plaqué bois et un crayon et commence à écrire [dans un Anglais étrange, je traduis ici]
"19/3/28. Marco absent ce soir. et. pour la nuit. Tant mieux. Me soûler jusqu'à l'épilepsie. d ctte canopée clignotante. que. déploie. ville-monde la. au-dessous. de mes pieds. tout autour. de moi. bientôt ailleurs--
à travers ls murs vitrés d cet appartemnt, des deux côtés orientés N et S les murs snt des baies vitrées dans les chambres et l'atelier-bureau. 30e étage kékeuchefoula mais c paix, je tout pro.fite--
L Soleil sera couché d'ici une heure à peine. Fatiguée NON mais lasse. Déjà ? Déjà lasse ? Hiver tropical fini mais bizarre. ville du futur ici déjà, comparé à l'enfance. déjà 2028 ? et. des feelings de mn enfance. des vieux comics européens, lus dans une autre vie. datant. début années. 2000. Les Archanges de Vinéa et la Japonaise. Machine qui rêve et le roux dédoublé. Androïdes de Caltech et la blonde aventurière. Fuck je le vis. Je vis. vraiment. mes rêves de. gosse. Fuckkk je vis tellement ça. fait. du bien. de. le. dire
où suis-je ? NOPE -> où en-suis-je ? du projet / c'est là q ç craint -> QUOI cet appart ? meublé ? meublé comme un labo ultra pas low-tech du tout ?? Dutou dutou. Voum di di doum voum. Profiter ? Allez oust. Vade Retroid Prime. Escape Pod from ze Scape Rod. on. bouge. al.lez. out-toi de là ma fille

Meanwhile good night journâle. teh last. entry. from dere HK--"
Et dire que Jingfei avait commencé ce voyage en pensant ne jamais faire appel à ses réseaux sauf en cas de danger mortel. Mais Jingfei n'a pas résisté. Elle a réactivé quelques pages à signaux, scanné quelques logs et surtout, Jingfei a fait appel à l'hospitalité des "cuisiniers" locaux, des connaissances plus ou moins proches du réseau akatek.

Là, chez Marco, italo-coréen émigré en Chine et ex-petit copain d'une championne de e-sport qui demandait de temps à autre à Jingfei d'infiltrer les logs adverses en amont d'un tournoi, enregistrer quelques entraînements tactiques, désinformer sur leur team, ou autres petites tâches amusantes. Marco est déjà la 6e personne à l'accueillir dans une dépendance plus ou moins temporaire, après Wayne "LeanderWay", Yu Yucao [nom d'origine ? je n'ai rien trouvé sur elle], Mandy Nok, Chan "zeDesiderata" et Sri Vimei, 'le' Sri Vimei. Marco est de loin le plus riche. Il prend ses distances avec la nébuleuse mais ne veut pas que ça se sache. Accueille Jingfei (un alibi ?), ça mange pas de pain. "L'objectif n'était pas de dormir sous les ponts tous les soirs, mais là ça tourne au pèlerinage", se dit Jingfei. Des taxis pas payés, des arrangements à n'en plus finir, des vols, du jet-lag, la Corée, Taiwan, et maintenant Hong Kong.

Pour arriver au beau milieu de cette pépinière à start-ups gentrifiée... "Mais pourquoi pas ?", pense-t-elle, "Ou plutôt, pourquoi pas sans scrupule ? Est-ce que je croyais vraiment à ce délire de déconnexion totale et de légère indépendance ? Genre je descends dans la rue, je sors de la ville et je n'ai soudain plus besoin d'argent, même digital, et je n'ai plus besoin de chier dans le calme, et je ne m'ennuie pas sans matos ? Ça, je savais. Le manque, ou plutôt le reproche à moi-même, sert à rien. On ne convoque pas l'aventure de la rue ou les rencontres incroyables, on les glane au détour d'un combat, aux moments de répit. Le projet change, no stress. En fait j'avance."

"... Du coup j'aurais pas dû refuser d'accompagner Marco en soirée, pour faire les choses à fond, correctement. Si déjà je suis ici. Là, profite, sidé-jakté-là makka-ha-teh-mosto-vite..." Et Jingfei imagine Marco dans une de ces nouvelles zones inspirées des meilleurs concepts chinois, européens et californiens. Dans une ambiance chic et boisée, des murs vert profond parfois agrémentés d'un Chad Wys ou d'un Kim Kei dernière période, des jeunes riches de toute l'Asie savourent cigares et cognacs dans une vague odeur de sève et de l'ambient baroque, générées en live selon les émotions émises par les clients hors salles de jeux, tandis qu'à l'étage supérieur, dans un cube VIP dont les parois ondulent et respirent calmement, l'absence totale de vibrations sonores et coupure du réseau 1-fi mondial (ni couverture privée), sans implant ni gadget de RA, le Marco y discute technologies et investissements du futur avec deux amis à peine trop ambitieux et une artiste à peine trop déprimée.

Mais Jingfei n'y est pas, Jingfei est au 30e et Jingfei sait que les choses n'auraient pas pu se passer autrement, étant donné qu'elles avaient toutes les raisons de se passer ainsi étant donné qu'elles se sont effectivement passées ainsi. Jingfei n'a jamais été moins certaine de vouloir changer les choses après les avoir découvertes ; elle ne voit même plus pourquoi elle se battrait pour vivre telle existence plutôt qu'une autre ou visiter tel site plutôt qu'un autre.

Pour la première fois depuis longtemps, le contentement joyeux ne suffit pas à libérer la mémoire vive de Jingfei pour qu'elle jouisse de l'instant sous toutes ses coutures sensorielles, sans regret ni besoin. Le sentiment dont l'odyssée présente devait amener le couronnement ou la consommation s'est transformé : décentrée, indifférente à soi, dépassée par le monde, coupable (de quoi exactement ? de ne pas être tout et de ne pas pouvoir accepter d'être rien), appelant l'inanition totale, sommeil libérateur létal. Mais. Avant. Partir d'ici. Assouvir cette pulsion d'immobilité sans entacher Marco ni le mettre en danger. Laisser les autres continuer, laisser le monde indifférent et beau. [Attention Jingfei, ça ne mène à rien tout ça]

Et puis. Parallèlement, Jingfei le sent, le sait. Attirée par des choses nouvelles. Le désir de connaître la suite, la suite du monde et de sa vie, envie d'emmagasiner, de parcourir l'étendue des possibles à l'aide de modèles scientifiques et informatiques, oh just a peek into deh big data, fédérer un réseau de résistance culturelle, un gazillion de possibilités concrètes parmi lesquelles il faudrait bien choisir, planifier à nouveau. Le désir de tout vivre et d'être tout la prend et l'extasie et la déprime. Intermédiaire. Intermittente. Servir de main d’œuvre à quelque grand projet de production ou de sauvetage. Les deux grands modes contemporains de rapport au monde. Production artistique démente. Ainsi Jingfei oscille. Aujourd'hui la mort peut bien venir la chercher, elle sera là, étendue et soulagée. Et demain elle vole à nouveau sur les toits pour engloutir et incarner tout ce que ressentent tous les organes de cette ville en même temps. Jingfei sourit à cette idée et commente à haute voix : "Ça doit venir de toute la SF et de la bio spéculative. Ny et Vadim abusent. S'ils prennent la peine de me l'envoyer, je suis obligée de tout lire. C'est bizarre. Je suis une animale. Mes mains pourraient avoir une autre forme. Ou sans visage. Mais je suis ce que je suis, et ce n'est ni bon ni mauvais."

Jingfei sait qu'elle doit partir d'ici. Elle va partir. Après le lever du Soleil, d'ici une petite dizaine d'heures. En attendant, Jingfei se plante devant la verrière Sud qui fait face à la baie ; dos à la montagne et au plus gros de la mégalopole. La paix du soir se déchaîne sur 香港 島 [Je mens. Je ne lis pas le chinois contrairement à elle. Je me suis à peine documenté, comme pour le reste]. Le coucher de Soleil n'est pas visible de ce côté, mais sa lumière dorée inonde l'eau et les buildings. 

Vue semi-plongeante. En contrebas et tout autour, des centaines de tours rectangulaires en acier, verre et béton, peintes de manière erratique. Rouge brique, blanc cassé, saumon sale, bleu anthracite, émeraude-échafaudage, toutes de tailles différentes : une forêt de containers oblongs plantés à la verticale dans le sol. Paysage-hérisson de voxels allongés, pics d'aigus et de basses sur une partition post-naturelle tout sauf figée. L'orgue vivant, cybernétique, Wiener hydra-phyto-machine se modifiant elle-même, update ses propres algorithmes de design urbanistique. Ses tours poussent lentement et à toute heure du jour. Les unes sur les autres. Sorties d'un sol invisible que Jingfei imagine fertile et poreux, même s'il est impossible à déceler depuis là-haut : une sorte d'humus urbain composé de débris, de matériaux neufs, de rêves, d'émotions, d'artefacts, de déchets, de main d’œuvre humaine et surtout robotique, ça et ci et ces qui s'entremêlent dans un chaos de dalles, de piliers, de traverses, de cavernes, de tas, de canaux et de terriers.

L'ombre incidente modifie progressivement les teintes de la ville. Le fog et la brume se mélangent. Des nuages anthracite et vaguement orangés commencent à remplir le ciel. Il y a vingt minutes, il n'y en avait aucun. Sur la droite, Jingfei devine les murailles et les bassins de protection contre les typhons, et entrevoit une liasse d'autoroutes avec ses échangeurs à six étages. Droit devant Jingfei, sur la baie qui apparaît entre les tours les plus hautes, un trafic incessant de péniches, de yachts et de super-porteurs. Au-delà de l'eau, maintenant grisâtre, c'est l'île Kong. La forêt de tours y est moins touffue mais plus impressionnante. La Double-hélice, la Flamme, la vieille 2IFC, les Éperons, la Cascade et mille autres. Écrans flexibles et synchronisés ornent certaines, tendus comme des bannières. Héliports et jardins hydroponiques d'apparat pour les tours les plus neuves. Jeux lumineux et projecteurs à l'ancienne. La mosaïque des bureaux allumés par centaines alors que disparaît la lumière solaire.

Sur la gauche, dans l'ombre, Jingfei aperçoit la carcasse du vieux Convention Center qui s'avance dans la baie, en instance de destruction. On voit à peine
Victoria Peak au loin et la crête recouverte de villas surélevées, de complexes scientifiques et de tours de médias. Tout comme ce bras de mer, les montagnes du coin sont largement urbanisées à force de grignotages et de percées. Aucune rue n'est visible, seulement un parterre de tours à peine plus courtes, des passerelles aériennes et un parc suspendu parsemé de néons jaunes, déjà plongé dans une nuit profonde. Le rectangle incliné, cahoteux, donnerait presque l'impression d'être une partie du terrain primitif recrachée ou exhumée par la ville, à peine remixée ou remâchée, comme un souvenir ou un hommage à quelque état antérieur de l'orgie millénaire qui unit minéraux, plantes, animaux et leurs composés.

"Beaucoup trop riche pour être honnête", se dit Jingfei en s'incluant. Et beaucoup de pouvoir.

Plus vulnérable aux éléments et moins stable économiquement que par le passé, ce lieu est encore un paradis comparé aux jungles urbaines de Chine centrale, avec leurs ruches de sans-abris et de squats, leurs séismes mensuels, leurs fleuves toxiques et leurs massifs d'habitations humaines usées. Les tours aux symboles peints en rouge et guirlandes dorées, dégoulinantes de fiente et de lianes, recouvertes de bâches, de panneaux solaires, de lumignons et d'habitacles en excroissance. Bardées de leurs éternelles colonnes de ventilos survivors. Les rues pleines de vie, de restaurants, de salles de jeux et de marchés, souvent inondées. Le ciel empêtré dans d'inextricables toiles superposées de coursives et de lignes électriques. Les marchés d'électronique immenses, ou se trouvent et s'échangent toutes les pièces imaginables, spare mécaniques introuvables, d'origine ou recyclées, composants analogiques et même du gear high-tech. Les chantiers partout, arrêtés pour la plupart. Les milices. Les fabriques de carburant végétal, les décharges de deux-roues et les villages en périphérie.

Jingfei se souvient avoir dormi sur un t
errasse sans rebord et s'être abritée sous un grand ballon d'eau rouillé avec des chats et des enfants. Elle se souvient avoir réparé son climatiseur deux fois dans un hôtel et grimpé sur le toit où quelqu'un faisait sécher son linge et pousser des champignons dans des vieilles baignoires. Elle se souvient bien du goût de l'anguille frite et des beignets à la banane mangés dans la chaleur assourdissante et le vacarme impossible des grillons mutants.

De retour là où elle se trouve, Jingfei ouvre la fenêtre et goûte la langue de vent qui sonde l'appartement. Presque froid, pour un hiver tropical.
"Et puis fuck, je vais encore rester quelques jours". [Ah bon.] "Je demanderai à Marco s'il veut m'accompagner pour explorer les sous-sols de Causeway Bay de nuit, ou camper dans le Tai Mo Shan, même si j'en doute, ou s'il peut au moins me fournir un faux badge pour entrer à Cyberport. Demain." [Euh, bon. Ce n'est pas exactement ce que j'imaginais, mais très bien.]

Après avoir détaillé les possibilités du lendemain, les erreurs à ne pas faire et la marche à suivre pour quitter son énième bienfaiteur dans les meilleurs conditions, Jingfei se déshabille et décide d'aller au lit tôt pour se reposer. Elle s'allonge sur le matelas et tend la main pour attraper son plaid noir. Jingfei s'y enroule mollement et glisse un coussin au creux de son dos. Elle pense soudain au téléphone que Marco lui a donné pour la joindre – mais non c'est bon, elle a enlevé la batterie. Jingfei respire profondément, comme pour détendre encore certains muscles anodins ou cachés à la conscience.

Tout d'un coup, un truc se met à vrombir dans la chambre de Marco. Certainement son imprimante 3D qui reçoit la commande d'un client et se met au travail. Un bijou musical personnalisé, ou une pièce de rechange pour un drone upgradé. Jingfei sourit : Marco lui a filé masse de blueprints, elle pourra facilement se fabriquer son propre RPA next-gen quand elle voudra. Si elle ne tarde pas trop, son système de camouflage ne sera même pas obsolète. Aussitôt né en elle, ce désir d'un jouet s'immobilise et meurt. Inédit pour Jingfei. Inquiétant. Ce jouet n'a pas de sens. Et d'abord ce voyage. Ce texte.

[Je ne sais pas si je dois continuer ; ma mère n'est rien, ce n'est pas pour ma mère que je raconte tout ça. Que faisait-elle ce soir du 19 mars il y a ** ans ? Qu'a-t-elle fait sur l'île des 9 dragons ? J'imagine et je réécris, je complète et j'apprends, je réécris son histoire et la mienne – bientôt "la nôtre", cet épisode – pour comprendre quoi ? Comment ma mère est devenue ce qu'elle était et moi avec ? Pourquoi et comment les gens meurent autour de moi ? Des pailles privilégiées, la génération de ma mère, les dernières dynasties d'ennui et d'insouciance]

Cette nuit, Jingfei lutte mentalement pour garder un petit désir en vie, n'importe lequel. Jingfei n'a pas de mal à voir la beauté partout, à y goûter ou s'y baigner. Mais quelque chose en elle... Tristesse, regret, indifférence, nihil, honte, lassitude, que sais-je ou tout ceci... lui conseille de se noyer toute entière dans un sommeil de goudron, sans retour, et cette perspective lui paraît vraiment très douce.

Couchée sur le dos, Jingfei commence à se caresser sans grande conviction. Le plaisir pointe et stagne. Sa main ralentit, se soulève et retombe, immobile. Après un début de sanglots interrompu par un fou rire, Jingfei réussit à se calmer. Demain. Causeway Bay, Cyberport. C'est ça. Avec un petit drone dans le sac, une caméra et une mini interface bricolée. Espionner, documenter, explorer. Demain. La fenêtre de la grande salle est restée ouverte. Demain. L'imprimante ronronne en travaillant. Ventilos qui s'usent en silence et moniteurs qui veillent. Demain.

Jingfei ouvre soudain les yeux et plante son regard dans le mien à travers la caméra 

"Cesse de broyer du vide ma fille, explore. Reprends le fil, maintenant. Ce qui force ton admiration n'est pas loin, et bientôt l'on te forcera la main. Tu as perdu du temps, mais on s'en fout. N'en perd pas plus. Mis à part ces regrets, rien ne t'empêche de reprendre à l'instant."

[!...]

Jingfei se lève, enfile son pull, saisit son pass, ouvre la porte, sort dans le sas éblouissant, appelle un ascenseur. Le parc flottant sur Kong Island. Tout de suite.

[Fini pr aujourd'hui.-Fei]

Jingfei #2 / juin 2015
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