21 janv. 2022

[Kogikwot] Crève Zodiaque, crève !

 

< Leurs "auras" se dissolvent sous les feux de nos lasers et de nos pilules ; leurs "énergies" s'évaporent dans la lave de nos expériences chirurgicales et nos innovations conceptuelles ; en présence des sécrétions les moins étranges de notre biologie et notre astronomie, leurs "signes", leurs "archétypes" et leurs "ascendants" se flétrissent et chialent de dépit ; tandis que leurs "lieux de puissance" ne nous arrêtent pas une seconde – dénués de force et d'intérêt, pas même dignes d'être profanés, balayés sans retour par la plus légère entreprise de remodelage des milieux, des valeurs et des génomes [...] >
 
🗲 ♃ 🗲
 
— Winnie G. Stratton, "Eschaton Velocity: Accelerationist Spirituality & Neonihilist Revivals in Fiction and Non-Fiction" (2nd ed.), 2001, Polloi Press, pp. 779, trad. personnelle


Surface de Jupiter, sonde Juno, 2019



13 janv. 2022

[Kogi] Conscience de classe paranoïde #2 : version discordienne


< La conspiration n'est d'abord rien d'autre qu'une expression intuitive et légitimement paranoïaque de l'aliénation de la classe exploitée, en l'absence de conscience de classe.

Puis cette intuition est récupérée par la classe des "Prêtres" et des "Guerriers" à leur profit et intégrée à leurs récits de contrôle, de pouvoir et d'auto-justification.

Puis cette récupération est elle-même récupérée par la classe des "Marchands", transformée en idéal positif qu'illels embrassent, et tentent de réaliser.

Les décombres de leurs tentatives pyramidales nourrissent les récupérations récupérées, les instrumentalisations intermédiaires et les intuitions paranoïaques, depuis longtemps stratifiées en classes réelles, aux formes d'aliénation multipliées, innovantes et créatives.

Éris soit louée : les humains sont habiles en magie du chaos. >


— Diane Errata, Mame pratiquante, plagiant et faisant l'exégèse des aphorismes de l'anon esclave éclairée du bar

12 janv. 2022

[PWR] Paranoid class consciousness / Conscience de classe paranoïde ?

EN

< Conspiracy was just paranoid class consciousness, until it was instrumentalized by the 'priest' class. >

— Some enlightened slave at the pub the other night

FR

« La conspiration n'était rien d'autre que l'expression intuitive et paranoïaque d'une conscience de classe, avant d'être récupérée et instrumentalisée par la classe des "prêtres". »

— Une esclave éclairée dans un bar, l'autre soir


 

11 janv. 2022

[PWR] < Les conspirations sont réelles : elle se comptent par millions... >


< Tel que je le vois, il y a bien des rideaux, des passages et des chambres secrètes où les personnes puissantes tiennent des dialogues entendus, assourdis, malentendus. C'est juste qu'il en existe des millions, et personne – pas même les plus puissantes – ne peut se représenter un million de situations dont chacune possède ses particularités. Certains nœuds de pouvoir partagent certaines ressemblances avec d'autres, et d'autres ressemblances avec un troisième ensemble, avec ou sans recoupements, et tous restent singuliers, à la fois dans l'histoire et au présent.

Il existe des vortex de pouvoir qui se perpétuent de génération en génération, en vue d'objectifs relativement stables et globalement nocifs pour de larges populations, mais ces nœuds de pouvoir offrent toujours une combinaison changeante d'éléments inattendus et d'éléments anciens. Individuellement, nous manquons à la fois de mémoire, de données et de capacité d'analyse pour identifier les signes pertinents, évaluer les changements de contexte, comparer les échelles, percevoir le moment où telle opération se fragilise, où tel évènement se conjugue à d'autres, où tel réseau d'influences est susceptible d'entrer en jeu ou de se heurter à tel autre.

Le problème étant que la complexité de ce qu'on appelle un peu vite "le pouvoir" est assez profonde pour admettre des lois simples mais partielles, convaincantes mais temporaires, bref, tout un lot d'explications semi-efficaces et bancales. Portées ou non par des intentions claires, certaines de ces explications prennent de l'importance, et deviennent à leur tour des filins dans le nœud en question. Le coup d’œil n'est pas exclu, mais est-il désirable ? L'intuition ne tient pas, pas même pour juger des sources de l'info, de la confiance factuelle, selon telle définition précise de l'objectivité.

Il existe bien des plans mondiaux, qui visent l'Histoire humaine entière, la postérité, les valeurs présentes et futures, le récit du passé, la Culture, les rapports entre des peuples, des dispositifs et sociétés entières, mais encore une fois : il en existe des centaines de milliers. Certains sont détaillés au risque des schismes et de l'erreur fatale, tandis que d'autres sont généraux, mercenaires et anonymes. Certains sont à peu près réalisables, et parfois par erreur, d'autres sont très peu réalisables, et parfois à dessein. Certains sont peu lucides et d'autres résistent à la mort de leurs premières impulsions et intentions. Tous possèdent des points aveugles, et de nombreux sont grevés de contradictions terminales et définitives, ce qui ne les empêche pas d'exister et d'avoir des effets. Certains de ces plans mondiaux sont raffinés, hautement justifiés, et d'autres peu réfléchis et arbitraires. Des plans volatils, ancrés, institutionnels, fluctuant, tectoniques, secrets ou publics. Tous se recomposent au fil du temps, certains au ralenti et d'autres en accéléré, certains se clarifient et d'autres s'obscurcissent. Les plans mondiaux ne sont jamais totalement protégés d'une résurrection inattendue, même hérétique ou involontaire.

À propos du secret, de la confiance et de la paranoïa : la critique journalistique du complotisme n'explique pas très bien les choses. Parce qu'il existe des secrets d'État, et aussi des secrets au-delà des États, et des secrets en-deçà. Le secret lui-même est très surestimé : lié à des nœuds de pouvoir, il possède toujours un coût et des risques. S'il implique beaucoup de gens, il sera limité dans le temps, grevé de nombreuses interprétations et défaillances. Mais s'il est peu partagé et très violent, la défaillance d'un seul maillon entraîne des conséquences désastreuses. Le secret radical n'est pas souvent désirable ni nécessaire. Ses échelons, ses modalités et ses conditions pratiques sont très diverses. Mieux vaut convaincre et tronquer. Régner par la compromission, la technicité, partager les gains. Non seulement le secret ne peut exister sans institutions et dispositifs de contrôle, mais il n'a aucun intérêt sans ces institutions. Or dans la plupart des scénarios ou des récits conspirationnistes, la forme et les enjeux du secret sont tout bêtement présupposés.

Les conspirations réelles sont quant à elles, pour beaucoup, cachées au grand jour : dans les rapports de classe, les intérêts financiers croisés, les stratégies semi-légales, le cumul des masques translucides – cachées dans les piscines de lait et les mines sel, cachées dans les complexités du droit, des amitiés, des algorithmes, des controverses scientifiques, des secrets industriels, des héritages, des budgets, des restructurations et des subornations, des verrous judiciaires et des audits, des services "d'observation" militaires – noyées dans les arrestations politiques, les incorporations professionnelles des chefs de file, les guerres journalistiques, les réunions d'audimat, les compétitions professionnelles, les reconversions de mercenaires. Dans la fange infinie de notre manque d'attention, de mémoire et de temps.

Même lorsqu'ils existent, les secrets réels n'ont pas la portée révélatrice ultime qu'ils possèdent dans l'imaginaire complotiste, qui postule qu'un secret serait toujours un signe de l'avènement du Mal absolu, infiniment nouveau et pourtant prévu depuis toujours, un Mal dont l'incarnation doit toujours commencer par être cachée. Son influence insidieuse est généralisée, seulement connue et reconnue d'un petit nombre. Le caractère pervers est suggéré plutôt que démontré : ce n'est jamais la nocivité qui prouve que ce Mal est mauvais, mais son aura malsaine, son essence antimorale, qui est ensuite rationalisée de manière secondaire à l'aide de crimes blasphématoires (cannibalisme, viols d'enfants, sacrifices, auto-mutilation, perversion des mœurs, profanations, pactisation, polymorphisme, croisement des genres, bestialité...).

Le mal réel ne provient jamais d'un front unifié : c'est l'ensemble des effets de la peur, de la confusion, de la cruauté, des justifications mensongères, des mensonges justifiables, des faiblesses, des idioties, des fascinations, des emportements, de l'indifférence active, des souffrances, des maladies, et au plus profond, de la rencontre d'intérêts vécus comme incompatibles – à tort ou à raison. Comparé à l'impureté du "mal" réel, à la pluralité de ses sources, ses formes, ses degrés et ses ressorts, le jugement complotiste apparaît le plus souvent comme un réflexe compensatoire dans un monde complexe et moralement illisible, qui se cristallise sur un récit "alternatif" de la minorité persécutée, à teneur apocalyptique. Bref : si vous voulez du vrai pouvoir inquiétant, allez voir du côté de Cambridge Analytica, des hauts fonctionnaires et des flux financiers, et moins du côté du satanisme ou des grandes réunions "internationales".

Quant aux secrets réels, qui importent, la difficulté n'est pas seulement de les découvrir, mais de les interpréter – avec de très nombreux cas d'alternatives incertaines, de projets idéalistes qui tournent mal, de jugements hypocrites ou a posteriori, de responsabilités diluées ou de bénéfices partagés, au milieu des très nombreux cas d'injustice systématique, de torture, de désertion criminelle, d'inconscience "éclairée", de dépossession dévastatrice, d'abus de pouvoir, de révisionnismes acceptés, ou de massacres oubliés. Le grand secret, c'est celui de la fragmentation délicate à l'extrême du pouvoir et du mal, et de leurs liens, entre généralités banales et cacophonie des situations.

La prolifération des demi-vérités, des intentions incertaines, des faux secrets, des fausses opérations de vérité témoigne surtout du fait qu'il n'y ait pas de blocs totalement isolés, et encore moins deux blocs tout court. Cette prolifération témoigne de la diversité semi-éclatée, semi-imbriquée, des agents, des lois, des groupes et des capacités : avant toute autre chose, les "mensonges gris" sont une simple conséquence de la répartition inégale de l'information et de ses dynamiques chaotiques. Cela se vérifie à l'échelle des vies, des groupes locaux, des sociétés, à l'intérieur des larges consortiums comme entre les monopoles d'État, dans les communautés culturelles ou entre les communautés d'élection.

Toutes les techniques d'influence grises sont uniques, changeantes, et coûteuses : toutes ne sont pas rentables sur tous les plans et dans toutes les situations. Entre l'astroturfing, les psy-ops, les false-flag operations, les front organizations, le greenwashing ou autre x-washing, les techniques de manipulation de l'opinion, de la décision et le nudging, les ads ciblées, les fausses promesses de forme ou de contenu (hedge funds, tests en laboratoire, vente de données personnelles...), les agents provocateurs, les cinquièmes colonnes imaginaires, simulées, dramatisées ou réelles, l'optimisation fiscale, la fraude acceptable, la désinformation intentionnelle, justifiable ou non, jusqu'aux courants d'analyse économique ou historiographiques – rien n'est anodin, équivalent, inoffensif, et rien ne justifie une vision simple des situations.

Même les modes de production les plus mensongers de l'information exigent une matrice complexe pour être analysés correctement, et ne peuvent se rapporter aux couples secret / révélation, faits scientifiques / illusion stupide, ou élite / masse. Il faut tout transposer sur des grilles de formation / contrôle / répartition de l'information qui contiennent toujours des dizaines d'acteurs, des centaines de degrés, divers genres de gagnants et perdants, et des milliers d'arrangements temporaires. À travers leurs structures et leurs effets axiologiques, les systèmes de légitimation des institutions, les machines de l'opinion et les courants de la culture sont doublement nécessaires pour dresser un diagramme dynamique des choses cachées.

La difficultés pratique à suivre tous les fils, appliquer des critères, se former en continu, pour assembler un tableau idéal, est sans cesse redoublée par une autre : la difficulté fondamentale à interpréter le sens de telle révélation réelle et particulière, pour la juger et y répondre. Le jeu est compliqué, mais nécessaire, et cette contradiction concrète ne devrait plus nous surprendre, à commencer par notre implication du côté des secrets, des spoliations et des machinations, notre marge de pouvoir, nos jeux d'indignation, nos marchandages, nos idoles acceptables et nos aspirations incompatibles.
Il existe des allégeances radicales, des allégeances cachées, des allégeances doubles, mais leurs valeurs finales, leurs conséquences ultimes et leurs évolutions probables ne sont pas univoques, depuis le niveau biographique jusqu'à celui de "l'histoire". Les idéologies partagées participent largement de la répartition des courants et des forces : leurs immenses faiblesses sont parfois plus aveuglantes que dissuasives. Les révolutions ne servent jamais qu'un seul maître, et se limitent rarement à produire les effets attendus.

Il y a bien des moments de concentration de la décision, des "sphères" ou quotidiens incommensurables avec d'autres, et des systèmes qui s'emballent et brûlent des millions de vies. Quelques millions de situations sur des dizaines de milliards, et sans compter les exceptions... >

— Kim, en roue libre, jouant le rôle de quelqu'un qui voudrait impressionner une pote sur le sujet "Comment faire la différence entre les vraies conspirations et les stupides en un coup d’œil ?", Zoom, 2021



C'est probablement moins révélateur que prévu.


10 janv. 2022

[PWR] Shifting valuation, political revolutions and their appraisal


< Because no event has one meaning, my friend. So it's not just that the analysis of Revolution is usually misguided in terms of practical goals, cultural conditions and material requisites – I mean, it usually is –, the real hurdle is more like being able to read inside the mayhem of who is going to appreciate what in the end and why, so what goes on with the drift of values themselves, and therefore, the establishment of hidden meta-values, how revolutionary actors inevitably change positions and interests in their partial success, with the partial return of old structures, and so on... >

— Val, jokingly explaining to me how and why the Third Covenant Revolutionary Front had to be dissolved in order to succeed in the end, on Zoom, 2020

20 déc. 2021

[Arkogi] New art & old archetypes / Anciennes règles & nouveaux organes

 EN    

"The apparent full-on assault on the integrity of subjects in contemporary plastic/visual arts seems consummated, just like the merging of the boundaries that used to separate artistic agency, tools and products. 
Most works are now usually some inextricable combination of media and semi-autonomous loops: they are altogether made of photo, digital components, 3D models, ink markings & make-up, glitch events & controlled visualization, algorithmic procedures like automatic filters & discrete intervention, pre-imagining & serendipity. Most works are always process & files in addition to being objects, and interactive installations, updated iterations, colaborative or curated happenings more than "things".

Faces are distorted, molten, exploded, mutated and cut, bodies are seeded, grafted, parasited, porous, liquid or demultiplying along generous lines. Symbols, direct representations, pictures and signs merge within asymmetric planes and cacophonies of simultaneous layers. In a word: the effects of post-anthropocentrism, biotechnomodular splicing & eco-recoupling on Aesthetics are here to stay.

And yet, this context presents some anomalies: many otherwise highly corrosive artworks still appear along classical lines in image archetypes. Static images, with up and down, retain their strength. Take for instance: Landscape –or Spatial immersion, Portrait –or Scene, Motif –or Decoration. See the collection of visual productions under there, and take notice. Is it a fluke, a residue, simple inertia, or something grammatically profound? Or just me?
 
Can we approach compositive escape velocity, challenging deeply ingrained neurophenomenological identification habits, beyond the –hard-earned– desecration of 'Man', and blurring of old ontological boundaries? 
The revolutions in subject representation and artwork craft need a revolution in artwork treatment: not just multiplicity in place of duality, but new rules for new organs."

FR 

« On ne peut plus nier l'assaut frontal porté contre toute forme d'intégrité des visages et des figures subjectives dans les arts visuels post-2015. De manière similaire, les anciennes barrières entre arts et techniques, décision de l'artiste et outils, ainsi qu'une distinction simple entre médiums, n'est même plus possible.

L'écrasante majorité des œuvres graphiques s'apparente aujourd'hui à des composés inextricables de photo, de modèles digitaux, d'encrages, de maquillages, de code, de filtres, de lumières, de circuits, de flux solidifiés et de solides amollis. L'activité graphique mélange irrémédiablement le glitch et l'intentionnel, les procédures algorithmiques automatiques et les interventions discrètes, de l'interactif et du remix, du réplicable et du non-fongible. L’œuvre elle-même est toujours objet et fichier, installation et happening, archive et consommable, méta-data et making-of, exposition et boîte noire.

Désintégration des "sujets" dans les contenus graphiques : omniprésence des singularités extrêmes, ruines, bugs, moisissures – domination esthétique de l'hybride, des mutantes, des prothèses, de l'épissage, du poreux, des collages, du fondu et du pulvérisé. L'esthétique du fragment, de la faille et de l'inachevé baisse les yeux et bégaie devant la violence du nouveau paradigme : l'implosion de soi – corporelle ou mentale – et les recompositions impures. Pour bientôt : le règne érotique de l'asymétrie, l'auto-chirurgie, l'érosion, les déchets. Bref, les simples sujets de l'art sont irréversiblement désintégrés. La révolution post-anthropocentrique ne va pas s'en aller de sitôt : ses deux modèles inséparables – l'écologique et le cybernétique – transforment durablement l'art graphique mondial.

Et pourtant, ce contexte présente des anomalies, des formes persistantes. Les images statiques, avec un haut et un bas, retiennent leur emprise. De nombreuses "œuvres" visuelles continuent de se ranger dans les genres et archétypes traditionnels des beaux-arts, ou ceux de la peinture et la photo des siècles qui précèdent. Des productions corrosives et extrêmes dans ce qu'elles présentent et dans la manière dont elles sont produites peinent à sortir de la dualité figuratif / abstrait. Les super-genres visuels font de la résistance dans les têtes, les protocoles et les discours : on identifie encore clairement des Paysages (ou Perspectives, spatiales, immersives...), des Portraits (ou Scènes, de visages, actions, objets...), et des Motifs (ou Décorations, même fractales, mobiles...). Voir le carré d'images ci-dessous à titre d'exemple.

Est-ce un oubli, une erreur d'inattention, un truc résiduel ? Est-ce que je rêve, est-ce que c'est moi seulement qui projette encore ces formes dépassées ? Est-ce un bête problème d'échantillon ? Est-ce de l'inertie, ou un signe que certaines catégories de la grammaire visuelle sont plus profondes que d'autres ? Profondes comment, et incarnées dans quel support ? Faut-il les conserver, les démultiplier, les dissoudre, les remplacer par d'autres ?

Faut-il accélérer, tenter d'atteindre la vitesse de libération compositionnelle, et sous quel angle attaque-t-on des habitudes neurophénoménologiques séculaires ? Maintenant que la fusion des anciennes frontières ontologiques est entérinée, que "les arts" jouissent de la profanation durement gagnée de la figure de "l'Homme", peut-on imaginer une transformation dans les manières de percevoir ?

Les révolutions dans la manière de voir le monde et dans les modes de production nécessitent une révolution dans le vécu et le traitement des réalités artistiques. Plus encore que de dépasser les anciennes dualités, il nous faudra de nouvelles règles pour de nouveaux organes. »

 


@wer.wo.was @frenerdesign @landstract_
@home4breakfast @anthr0morph
@blackartsviper (c) Bo Le @fabrice_vermeulen

 

 

20 nov. 2021

[Arkogi] Rien n'est plus moderne que le cerveau pris comme œuvre d'art


< Le cerveau naturalisé ne constitue pas l’œuvre d'art comme objet mais les cendres de l’œuvre – tout au plus un mauvais readymade, lorsque son architecture est archivée de manière abstraite. 
Le cerveau vivant, plastique et stimulé, en train de se faire et se défaire, voici l’œuvre d'art. Cette œuvre, c'est bien évidemment une performance, unique, banale, à la fois participative et privée. L'artiste est l’œuvre, et l’œuvre est artiste. Contrairement à l'opposition factice entre intention spirituelle et réalisation matérielle, la face vécue et la face nerveuse de cette œuvre sont précisément indissociables. Une œuvre qui aspire et se dissipe, qui s'auto-affecte en partie, une "viande vive" [tr. : 'raw meat'], un "trou de guerre" [tr : 'a  Warhol(e)'], une session d'impro / de brouillage du signal [tr. : 'jammer session']. 
Et le modèle du cerveau dans le cerveau, l'image de soi associée à l'idée d’œuvre d'art, au moment où elle s'active, c'est bien entendu la signature, lisible et anonyme. [...]
Rien n'est plus moderne que le cerveau pris comme œuvre d'art. [...] Prise en mauvaise part, la parenthèse "postmoderne" pourrait se résumer à ces tentatives de sauver "l'homme" en faisant tout un mystère de sa disparition. Pendant un moment, on fait semblant que les objets et machines de la modernité peuvent se satisfaire d'un paradoxe linguistique, et pourraient se mettre à tourner en rond à jamais. 
Mais ce qu'un cerveau pourrait être à un cerveau, ceci attend toujours sagement. > 
— Eirin Wassem-Tórild, Potential Endgames for Western Theory of Art: From Silence to Vomit to Surgery and (Not Really) Back, 'Hommage à Sophÿe Kalash', Miðborg Press, 1994 (trad. personnelle), p. 113

 

9 sept. 2021

[Apz] L'injection de certains colorants précis...


« L'injection de certains colorants précis dans les tubes inférieurs aide à reconsidérer l'éventail de 'ce qui me dépasse'. Nous n'avons pas de temps à perdre, presque plus de temps à vivre »

 2021


#powertrip #explore #experiment #minuscule #mortal

#endocrines #panendeism #weird #rituals

15 août 2021

[Poé] "L’érosion toute solaire qui te ronge..."

 

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« Les satrapes allument ton phare à l'huile de roche et – tu le sais – leurs globes oculaires

Ont fait machine arrière dans les limbes cérébrales – maîtresse d'or – c’est pourquoi je ne te propose

Avant que tu n’assèches – maîtresse d'eau – le passage continu à l’au-delà – que d'inverser

Pour un éon* l’érosion toute solaire qui te ronge »

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— Anonyme, lithopalimpseste ; prière bactrienne dédiée à Omma-Pārvatī, contre le réchauffement global & pour la préservation des routes de la soie ; ~Ier siècle av. J.-C.**


* Si l'on considère que cette unité de temps non référencée mesure 2000 révolutions solaires, on peut dater le début du réchauffement climatique actuel et la disruption politico-économique et religieuse de l'Afghanistan du Nord à la fin de la période de grâce octroyée par la Shakti suite aux sacrifices accompagnant cette prière.

** Description correspondante pour un univers compossible à celui de la présente référence, sans équivalence, exclusivement.

#microfiction #académique #spéculative
#chimæral #polydoxy #dualgoddess

 


 

15 juin 2021

[Jet] Kael et Mega


« Kael réalisa soudain pourquoi Mega ne lui avait jamais reparlé.

À cet instant de la conversation, ce soupçon flash d'une gêne, ou quelque chose qui a déplu, quelque chose de soudain très déplaisant, lorsqu'elle avait parlé d'auto-hypnose et de son imaginaire débridé. Mega la tatoueuse qui écrit, la glorieuse Mega Ëkkli-Dassault, spécialiste de la déconstruction des mythes indo-européens, du zen occidental et des géométries sacrées, n'avait pas mordu à l'excitation de Kael pour "Lou Inishida-Wirtz, dite Kael, photographe-voyeuse de kinbaku-bi, graphiste hardcore lowkey, psychonaute praticienne si cool, et cætera" ?

Certainement très fière d'elle-même à ce moment, d'être au centre et par là ridicule – elle le ressentait après-coup – Kael désormais se flagelle. Honte, honte, son ton et sa manière de s'affirmer comme une personne qui montre qu'elle sait s'affirmer : "approuve – mon égale – combien je n'ai pas besoin de ton approbation, combien je comme toi me moque des modèles – oui ?... non ?". Faible Kael sur cet instant, sans bien savoir pourquoi, avait conclu à la Mega déplue. Mais maintenant elle savait : ce désintérêt instinctif pour qui sue mais prétend ne pas être en sueur. Ou bien ?

Car oui trop fière, mais bon, ça – et ça Kael tracassait depuis un certain temps – ça tout le monde qui est Mega, comme elle ou comme ça, et ça l'avait compris Kael depuis l'avoir elle-même vécu, ça, Mega-comme capable de passer par-dessus est. La sueur on s'en fout entre post-féministes, mais surtout : la gêne des autres envers elles-même, on la reçoit avec douceur. Et Kael du coup savait aussi qu'une personne qui s'aime depuis peu est attendrissante – et non risible – pour une personne qui s'aime profondément depuis longtemps. Attendrissante... et du coup, désirable moins ? Pas même une idole ce Kael qu'avait campé : une vitrine qui bave un peu – mais cute ? Seulement cute. Même pas si sûre.

Kael ne se souvenait plus si elle avait posé des questions, mais d'avoir beaucoup Kael-parlé, et d'autres choses. Par exemple d'un silence après l'une de – Kael – ces tirades à la première personne, un petit silence mais dangereux immédiatement – et là, sur un ton totalement habituel, avec un timing intuitif, vertigineux, Mega concise : "Tu disais que Vål prépare une expo là-dessus ?". Mega Gémeaux versée dans l'art du sauvetage, généreuse mais lapidaire, no bs, immunisée à tout cringe (par le haut ?), avait trouvé une ligne de fuite hors du portrait "Kael" que du Kael n'arrivait plus à se relever seule, sans l'attaquer, sans même la juger Kael – qui soudain se vit comme elle faut croire le fut : une bonne conversation sans même de déception (!), une personne classe (de plus ?), intéressante (sans plus ?) – une personne (?) vraiment intéressante. Kael : "ou bien elle se faisait juste un peu chier ce jour-là, fatiguée – genre, moralement".

Kael se sentit un peu con – mais pas trop. Elle ne pensa jamais qu'elle Mega aurait pu de Kael peur avoir, Kael lui fasse de l'ombre, ou lui semble trop crachée, etc. Elle se rappela qu'elle crut, au début et plutôt par dépit, sans trop y croire, qu'elle (Mega) avait pensé : "on se ressemble trop, ça ne marchera pas", ou même "je la ferais souffrir, mieux vaut ne rien tenter". Puis : "j'étais trop excitée sur le moment, trop expansive, c'est tout et ça arrive..." Puis encore : "C'est trop facile" – analysa Kael correctement.

Ce n'est pas mon discours qui a bogué, ni même mon désir évident, ni même l'énergie de mon excitation : "le je-ne-sais-quoi je sais c'est quoi", se dit-elle, "ce n'est pas un excès d'assurance extérieure, c'est un manque d'assurance intérieure, une manque de paix avec moi-même ? Non, c'est juste qu'elle voulait autre chose, ou même rien – il n'y a même pas eu d'échec, juste mon désir et elle qui était contente", hasarde à soi Kael, peut-être pour tâter ce que ça lui fait de pousser la dépossession prosaïque jusque là-bas. Tout le monde est normal : "Mega n'a rien de spécial, n'a rien dont j'aie besoin, donc fuck Mega, fuck moi, vive moi, et vive Mega ?"

Et ce que Kael – de Mega – réalisa soudain, fut la conscience claire et subite qu'elle n'en savait toujours rien. »


 

6 mai 2021

[MicroJet] Les chrono-sorcières


< ... à travers leurs expressions souriantes et leur bienveillance infinie, je crus ressentir que les chrono-sorcières étaient tout de même légèrement dégoûtées à l'idée de toucher une de leurs ancêtres – une mère-qui-mange-sans-accepter-d'être-mangée, qui se nourrit de ce qui se nourrit du Soleil – une étoile sans jumelle, encore si jeune et si... faible – si nécessaire à cette créature et pourtant ignorée par elle, cette fille antique et infantile, encore à moitié plongée dans les eaux sanglantes du Massacre originel : moi. >

☀ ☊ ♈︎ ☆

17 avr. 2021

[Kogi] At most like Sumerians: a truly powerful ideal


"We hope to help each other be good ancestors. We hope to preserve possibilities for the future."
— 'Long Now' Foundation Motto

With all our hearts, we hope we can become like Sumerians for some future.

Death is expected, collapse is highly probable, and from our point of view transmission is randomized. Pessimistic meta-induction & straightaway complexity do not allow us to believe we can choose what will survive, what will be buried or archived, what will be understood or become irreversibly opaque, what will be revered or ridiculed. Future things will not retain what we want or expect: it is a certainty.

We are would-be Sumerians at most. There is obviously a deep tension at the heart of this ideal: it requires that we have enough confidence in our capacity to know what must be done to preserve some futures over others, plus enough confidence that our values do have value for these futures, and simultaneously demands we acknowledge our deep inability to predict and ordain these futures, way past any short-term continuity or disruption. Such tension should be conceived as a feature, not a bug. We need to find ways to harness its contradiction to sharpen nihilism into a renewed rational History– corrosive, decentered, prospective.

And then
– even for that small, unflattering, stochastic contribution– we would need– we need to work incessantly. So much work. We first need to determine why continuity seems to be in the broad interests of the most singular, shocking or negentropic futures. We would then need ecological downsizing, social & geopolitical revolutions, monitoring public trends, corporate concentration & state abuse, &tc., &tc.

"Saving" this civilisation with deep reforms? In d
iagnostic and ideal, you be a judge among others: enter the arena. "Saving" ourselves to continue this "line of horizons" of animal consciousness, rationality, hedonistic self-modification? Or the transvaluation of human perspectives into less anthropocentric forms? Or knowledge, simply knowledge– aiming for the Mirror of the Real– its sentient, universal archive? Preserve, extend & weirdify lifeforms at different scales? Refine & continue the search for non-terrestrial, exotic phenomena? A truly ambitious, yet especially weak ideal. There is a drive for that– I'm not the only one to think– and it is unlikely to be enough...

We're very weak. Full of lethal contradictions & denial. Utterly ill equipped, both cognitively & emotionally. We produce a quantity of specialized knowledge that we are unable to synthesize, integrate and digest in a meaningful way. To say the least, there are conflicts of interests, conflicts of affective identification, conflict of ideals, psychosocial inertia, short-sightedness, oversimplification, and a plethora of sad passions. "Don't Let Them Immanentize the Eschaton", and so on. We exploit, we despise and we kill each other for a plethora of questionable reasons and questionable results. Rational compassion is needed here and now. And thinking about death, not unfruitful. Chemically, physically, and culturally, our imprint is volatile: our hard-drives will soon get corroded, and our reliance on some technologies are putting certain futures at risk.

At most, we will be nothing, but will have worked for the rest. We need to work so that things around us continue to drift away from what we are.

This is not spirituality. This is our madness, our sweet in/significant revenge in the only world we know of – and still know precious little about.

  #values #futures #UR #Chaldea

16 avr. 2021

[Apz] No black mark on a soul


< There is no "black mark on a soul", because there is no soul — or rather, "soul" is the name we give to certain black threadings >

2021


Survival of Avant-garde
, Tetsumi Kudo (1985)



15 févr. 2021

[Kogi] Le trick


« Le seul trick, c'est d'apprendre à reconnaître les meilleures productions, même dans les bas-fonds j'ai envie de dire, dans le mainstream, dans les classiques, partout tu vois. Aller dans l'éclectique, dans le passé, dans le futur, même quand tu cherches que à te divertir. Tu as vu quoi cette semaine ?
[Réponse inaudible, rires] Voilàà, parfait, tu suis tes chemins, mais tu autorises seulement le meilleur.

Et après tu fais des mauvais choix, tu ingères un truc nul, tu fais une soirée qui te ralentit, c'est normal, tu réactives de suite le truc, la prochaine fois... L'objectif c'est une sensibilité, à développer à force. À la fois tu cherches à te remettre en cause sur les préjugés et ce que tu aimes, et en même temps tu sélectionnes, mais sans pitié. Tu n'as pas de pitié pour toi-même, tu te compares seulement à toi-même, c'est dans Kingsman 1 je crois [réaction].

[Échange inaudible] Oui c'est un peu ça. Tu n'as de mépris pour rien avant d'avoir regardé. Et en fait ce n'est pas du subjectif tu vois, puisque tu intègres du collectif, tu t'appuies sur un jugement des gens qui a solidifié donc c'est pas que du subjectif. Donc ça répond à ce que tu dis. [Réponse inaudible]. C'est ça, tu passes les trucs au feu, sans rancune, tu confrontes les choses entre elles.

Tu écoutes pas les autorités, les critiques, tout ça, un peu hein, mais tu les prends pas totalement au sérieux tu vois. Tu sais quand les rappeurs disent "stay real", c'est à peu près ça, il y a beaucoup de ça [rires]. Tu écoutes mais c'est toi qui corrige ta liste. C'est pas un miracle, ça devient de plus en plus normal. Et à force tu ne supportes plus que le meilleur.

Tout ce que tu entends et que tu vois se transforme en or, parce que ton regard est devenu un laser. Un truc généreux pour les autres et aussi pour toi, mais très – très coupant. J'ai cherché dans tout ce qui me tombait sous la main tu vois, pour apprendre, vraiment.

Ensuite niveau travail c'est pareil, tu cherches une machine exigeante, un rythme, pas un déclic mais on va dire une série de clics, avec un niveau de plus à chaque fois. C'est
Bloodborne, c'est One Punch Man, c'est pas le destin. Tu cherches un environnement qui te force à faire les choses que tu repousses au Demain.

Il faut un vrai rythme qui fait que tu commences et tu immerges ton cerveau et tu réalises un peu, un peu, un peu... puis là tu laisses l'habitude se faire sans regarder. Sortir de ta zone de confort ? Totalement. Mais juste un petit peu à la fois.

Et puis il y a un moment où quelque chose arrive et ça paraît un peu fou – quand le projet arrive où tu te dis "c'est pas pour moi, c'est pas moi" alors là il faut passer à l'action, là il faut te dire que c'est le premier combat. Là il faut savoir laisser tomber les poids morts autour de toi – [question / réaction inaudible] – ah c'est sûr c'est pas beau de dire ça comme ça, mais je suis honnête...

Donc là tu te lances dans le truc de fou, tu dis "Ok, c'est fou ce truc, mais j'ai avancé, je suis partie". Et tu vas basculer dans des nouveaux milieux et l'équipe va changer, mais je te dis basculer, faut être pris dans le mouvement, et c'est la force des gens que tu rencontres, c'est elle qui va te forcer à dépasser ton art, et ce sera dur. Garde ton équipe de base pour survivre, mais travaille à partir des rencontres nouvelles.

Quand ce niveau là est acquis, c'est là que tu pauses, genre après le show, pendant la folie, dans les interstices presque. Tu réfléchis. Tu analyses. Tu prévois et tu planifies. Là tu fais pas l'erreur de tout donner ou d'être naïf – naïve pardon, là tu écoutes, tu poses des questions discrètement : comment ça fonctionne ? C'est qui les acteurs ? Il vise quoi lui ? Elle veut quoi elle ? C'est qui qui me prête ses moyens là, en échange de quoi exactement ? Discret. Sans freiner le mouvement.

Ici tu gardes les pieds sur terre mais le travail va s'intensifier, ça traite pas [trois tapes du tranchant sur le poing]. Ici ça aide aussi si tu peux limiter l'influx de "vitamines" [montre sa tempe]. Les relations qui te remettent sur terre, les vraies vitamines ok, les dopamines ok, le sport, le sexe, la douche froide, yoga et tout [rires], tu fais, tu fais... Whatever tes trucs selon que t'as besoin, mais limite la drogue. Tu sélectionnes toujours, sinon là tu tombes.

Après tu alignes tes objectifs, tu fais confiance aux systèmes que t'as mis en place. C'est du hasard aussi en vrai à ce moment. [Question inaudible]. Ça dépend... Moi mon expérience c'est que tu as toujours des choix, mais là ils sont cachés, parce que tout va trop vite. Et ce sont les autres qui assurent que tu ne pars pas trop en vrille, tu vois, et tu en as besoin pour voir les choix, limite changer de business ou mettre en pause si besoin.

Ça c'est pour les tricks. Et le game final, quand tu entres dans leur monde, tu vois, dans les chambres cachées... Le game c'est de savoir qu'il n'y a aucun jury au grand complet, aucune audience derrière tout ça, tu vois. C'est des gens qui sont tout aussi perdus, en vrai, encore plus quand ils pensent tout diriger. Ils vont vouloir te faire croire parce que eux ils y croient, beaucoup.

[Pause. Longue question] En vrai, totalement, il y a vraiment le pouvoir qui est là. Mais c'est distribué tu vois. Donc tu dis que ça change la vie des gens et c'est vrai, c'est vrai. Mais tu vois ce pouvoir il représente quoi au final ? Si tu le veux c'est pourquoi ? Et c'est là que tu pars dans un délire si tu n'as pas travaillé ton mental comme il faut. De ne pas prendre en sérieux leur autorité, le succès, tout ça...

Tu peux changer comment tu les vois et comment tu te vois : c'est des enfants, c'est des adultes perdus, c'est tout plat en vérité, tout le monde au même niveau.

Non de vrai, tu vas réussir quoi qu'il arrive. Un côté c'est ça : tout s'égalise, au fond. Genre il n'y a pas de vie ultime, comment dire... tu vas te débattre avec ça parce que tu ne veux plus souffrir, et tu as la faim qui ronge comme les autres petits frères, je t'entends, normal, ça n'a pas de sens. Mais après tu vas retourner ça dans ton esprit et tu verras que le game est infini et il n'y a personne à séduire au fond.

Donc tu acceptes de te mentir aussi un peu, parce que c'est pas vraiment un mensonge, tu vois, tu atténues le regret parce que tu sais qu'il n'a pas de sens vraiment. [échange inaudible] Ce que tu dis c'est comme, je sais plus qui a dit : c'est une grand victoire d'avoir tes regrets très clairs. Genre de savoir compter tes regrets sur ta main et ils restent là...

Il y a des perles authentiques dans ce système et dans l'individu. Ce système a les moyens de... comment dire... [faire ?] venir des perles, même avec le grand mensonge. Parce que là, je te cache pas, on parle du Système avec un grand S. Et ça fonctionne sur le mensonge.

Le mensonge de l'inégal tu vois, le mensonge sur les conditions de départ, et c'est pas un truc absolu – c'est pas non plus top-down, c'est accepté aussi, c'est nuancé, ça change, c'est un peu mieux ou c'est pire à l'entrée, et parfois ça chute, ça se distribue plus ou moins. Le mensonge va être caricaturé, et simplifié par beaucoup de gens. Qui vont fantasmer tu comprends, mais là je m'emporte ! [Rires]

Voilà jt'ai dit mon truc, à mon avis. Ce qui fait le trick pour moi, c'est que j'ai toujours été très ouvert mais aussi très exigeant, j'ai compris que le succès c'est à la fois le truc le plus réel et c'est un fantôme des méninges. Après chacun sa course hein. Ouais vas-y dis-moi ce que t'en penses– [...] »

Le trick, 2021

Image : Damso (photo Romain Garcin), non relié



 

14 févr. 2021

[Apz] "La seule chose que tu perçois (c'est ton propre dégoût)"


>> La seule chose q tu perçois avec dégoût en moi, c'est ton propre dégoût..(✓✓)
>> Celui que tu n'es pas encore capable d'interroger ou d'accepter 🙀 ne me mêle pas à ça stp... (✓✓)
>> Tu me dégoûtes un peu 😷 (✓✓)
– De Val, messages reçus sur une messagerie populaire, lus aux toilettes (01.02.21)

Image : Christian Rex Van Minnen, 'Born Bad', peinture à l'huile, 2013(détail, reproduction numérique via DOZE)


10 févr. 2021

[Kogi] Réactive, produite, vectrice d'erreur : modulations de mon "identité"

 
« Nous ignorons profondément ce que nous avons vécu, "nous-mêmes". Combien de situations dans lesquelles nous nous sommes trouvé.e.s par le passé peuvent être reconstruites et analysées ? Les dispositions nouvelles recouvrent les anciennes comme des draps opaques, sans les effacer, mais sans que les anciennes soient accessibles, du moins volontairement. Les choses apprises et intégrées teintent puis corrompent et transforment la perception du passé. Ce n'est pas seulement que la mémoire nous manque ou nous trahit, mais plutôt qu'elle sert des fonctions tout à fait différentes, qui ne sont ni le passé ni le rappel précis, encore moins la vérité : parmi ces fonctions, il y a celle de maintenir le sentiment de "l'identité".

L'idée de notre "identité", à défaut d'être simple, est généralement consciente – c'est-à-dire qu'elle surgit et traverse nos moments lucides. Elle est pourtant le produit de fonctions complexes qui elles ne sont pas conscientes, ou seulement partiellement, et seulement une fois étudiées, traduites et transposées dans un modèle conscient. Mon identité personnelle accumule des objets, humeurs et atmosphères qui reviennent, en lien avec des objets extérieurs qui sont identifiés ou non, avec ou sans efforts  elle surgit des comparaisons et des assemblages des souvenirs, tente de rendre les actions cohérentes en mêlant les désirs à des raisons sociales et les inductions causales à des valeurs qui me plaisent, largement capables d'y intégrer des rencontres, des changements et des aléas.

Le "moi" n'y est pas pour grand-chose dans la reconnaissance et la stabilité, bien qu'il soit parfois présenté comme la cause productive : au contraire, il s'agit d'un produit final et versatile dans un flux d'expériences aussi bien anonyme. On ne dira pas "premièrement anonyme" : c'est une question de perspective, mais cela seul suffit à mettre le savoir, l'identité ultime, et la possession totale en question. Notre cerveau et notre environnement soutiennent ces récurrences, et je défie quiconque de savoir qui elle est, qui je suis, qui "on" est, une fois ses amitiés volatilisées, ses objets disparus dans les bombes, ses journaux et ses messages partis en fumée, ses lobes frontaux ou son hypothalamus un peu trop secoués, et sa langue maternelle morte. [...]

À un niveau encore supérieur, nous constituons des histoires, des narrations, sur les modèles donnés par nos milieux, et cimentons celles-ci dans nos comportements, aidé-e-s dans les rencontres, des objets extérieurs, un environnement connu et familier. Nous comprenons naturellement que nous sommes produits de cette manière, et nous ressentons même parfois, dans les moments de crise, de douleur ou de changement, à quel point "nos" pensées lucides sont faites de réponses, de réactions, plutôt que de décisions et de créations, et à quel point "ma" personnalité est le produit de divers sous-traitements. Noms et prénoms, mythologies familiales et idéaux : rubans, élastiques et ficelles qui s'usent, changent de matière et se découpent. Des forces de tension que nous maîtrisons en partie. L'identité construite n'est pas malléable pour autant. [...]

Ce serait une erreur profonde de dire que 'l'identité n'existe pas'. Ce qu'il faut rétablir, c'est sa description, son mode de fonctionnement, sa relativité, et non sa réalité ou son importance. Même si elle nous amène à surestimer notre compréhension des choses, notre unité de destin ou de caractère, notre cohérence morale ou psychologique, et notre importance dans le monde, c'est une idée puissante qui possède une fonction réelle. En fait, le complexe de "mon identité" est puissant et réel parce qu'il est plastique, parce qu'il est capable de me faire surestimer mon auto-compréhension, ma cohérence, mon importance, etc.

Il n'y a aucun problème à parler de "qui je suis" ou de "mon" identité sous des formes dynamiques, complexes, aussi bien descriptives que productives. Ce qui est contestable, c'est la force ultime du "même", de son intensité : il faut insister sur la fragilité de toute identité au regard d'autres forces, et la dépendance absolue de cette identité face aux conditions psychologiques, écologiques et matérielles. Ce sont les impressions enflées de savoir et d'auto-suffisance qui accompagnent souvent l'idée de mon identité, et qui la rassurent, qui sont confuses et dangereuses. De même pour le sentiment d'appartenance : on ne conteste pas son importance (généralement) cruciale pour les forme de vie que nous sommes. C'est la domination de l'identité d'appartenance qu'il faut critiquer, en pointant du doigt les violences qui se produisent lorsque l'on croit trop fort à sa nécessité, surtout couplée à l'idée d'identité continue.

Parfois nous avons du mal à admettre la fragilité de l'identité. D'autres fois, c'est le caractère mélangé, subtil, partiel du "je" qui se perd dans l'image et le discours : après tout, ce compte-rendu en demi-teinte est suprêmement décevant. Nous pensons que c'est aussi pour tout cela que nous tombons dans une caricature ou dans une autre sur "qui nous sommes" : nous voulons une réponse plus frappante et plus tranchée à "qui je suis" : l'identité serait alors totalement irréelle et illusoire, ou entièrement plastique et malléable, ou directement reliée à l'identité héréditaire, culturelle ou familiale, ou au sentiment d'appartenance (tant qu'il est agréable), ou bien on cherche son identité profonde et cachée, ou bien on se rabat sur l'identité d'un type, suivant le signe astrologique, des symptômes, des tests de personnalité, etc. Les catégories sont utiles et nécessaire pour décrire, et même pour accepter que "tout le monde n'est pas comme moi". Mais elles ne se valent pas toutes, et surtout, ne sont pas suffisantes pour apprécier la multiplicité, l'incohérence interne, ou approcher la différence des autres de manière qualitative. [...]

Tout ce que nous avons, ce sont des continuités relatives, des élancements de l'image de soi-même, des collages et des raccords, eux-mêmes tissés ou déstabilisés par des échos, des impacts et des intuitions qui ne doivent leur existence qu'à un système de mémoires fonctionnelles, incarnées, involontaires, des mémoires nerveuses complexes qui doivent être nourries en continu pour rester fonctionnelles. Nous sommes extrêmement nuls et nulles, (encore) dépourvu-e-s de moyens fiables pour nous projeter dans des expériences qui ne sont pas proches ou profondes, en contact avec nos propres expériences mémorisées : nous sommes nul-le-s en différence. Notre ennemie est la surestimation chronique selon laquelle "mon" assemblage présent constitue l'ensemble ou la normalité, et la sous-estimation chronique des autres assemblages, que ces derniers "nous" aient été connus, ou se trouvent toujours-déjà loin au-delà de nos capacités d'imagination.

Cela ne signifie pas que nous sommes nécessairement seul.e.s : il faut vraiment se croire très spécial pour imaginer devoir être seul quoi qu'il arrive. Il existe des ressemblances physiques, des proximités de situation, des partages, des clonages, des systèmes d'uniformisation culturelle et de communication : après tout, c'est aussi à cela que sert l'identité sociale et à cela qu'aboutit le fait de la reproduction. Au-delà, nous arrangeons des moyens d'extrapoler, des langages nouveaux, des traductions, des implants, des opérations, et nous vivons des moments de crise, de mémoire vive et d'immersion imaginative. Mais ne vous y trompez pas : ce n'est pas la norme, ce n'est pas facile, et tout finit dans l'habitude, qui balaye ce que vous étiez (vous ne le croiriez pas !) et l'ombre des autres, au nom de votre identité.

Et si nous ne sommes pas souvent capables d'embrasser les multiplicités qui se succèdent au long d'une vie, comment serions-nous capables de dire ce qui est possible, qu'il s'agisse d'arrangements de temps, de corps vivants et d'espaces – qu'il s'agisse d'expérience sensorielle, affective, sociale, morale, esthétique, ou de l'expérience encore autrement ? »

Modulations sur "mon identité" (réflexions néo- et non-humiennes), 2021

img : Mutastaz, Invidation




17 déc. 2020

[Poépriée] Discordian Nursery Rhyme #57

 

"Don't fear no death, no pain, apocalypse
For my Goddess is wise and bare

Don't fear no lich, no aboleth, no illithid
For my Goddess is here and there

Don't fear no death, no loss 'n no disease
For my Goddess

she doesn't care"

— Wzzbyn Zzx'bull, 'Discordian Nursery Rhyme #57'


#religious #Eris #POEE #trueIslam

#OSR #PrayerToNoOneInParticular

 


27 nov. 2020

[Jet] « Fausse machine : panique, terreur, horreur »


INSTALLATION GS v.1.0 – PEUR(S) 2020
Festival Histoire & Cité,
Palais de Rumine, Lausanne

Durée : 17 minutes, en boucle (environ 150 mpm ≈ 2750 mots)
Titre : « Fausse machine : panique, terreur, horreur »
Bande sonore : deux voix, fond de bruit blanc équivoque
Statut : annulé (pour éviter la covid et la mort)

Mots d’introduction :

Un faux dialogue, un dialogue de sourds, sur un thème imposé. Une fausse machine. Elle est toujours derrière vous. Des peurs dispersées, des peurs que vous connaissez et d'autres que vous ne connaissez pas et ne connaîtrez jamais. Protée. La peur n'est jamais la même, elle met un autre costume vide : Casimir, Démon, Parent, Alligator. Personne n'a envie de vous entendre chouiner. La peur a des odeurs. Si certaines personnes vous font peur, c'est peut-être pour le mieux. Mais voici un baume au cœur, une pommade, une pomme au four. Ni début ni fin, c'est un faux dialogue. On peut partir, maintenant (?)(.)

Script :

VOIX 1 – Je me suis mise à pleurer. Je veux dire, à penser. À penser à la peur. Ou plutôt à toutes les peurs – c'était très bizarre. Des peurs au pluriel. Des peurs politisées. Des jeux avec la peur. Des silences invisibles. Parfois ça fait sanglot, parfois sursaut, parfois hurler. Quelque chose de mal est arrivé, je vais l’apprendre. Quelque chose de mal peut arriver, je n’arrive pas à arrêter d’y penser. Quelque chose de mal va arriver, c’est certain, comment faire pour ne plus y penser ?

VOIX 2 – Vu comme elle commence, je pense que ta partie va être un peu merdique, mais il faut bien tuer le temps. Je ne crois pas du tout à ce script : s'il y a quelque chose qui se résume à la cacophonie et au trouble vaguement inavouable, c'est bien celles qu’on nomme les peurs. Et c'est bien le fait de devoir parler seul.e devant une foule de personnes silencieuses, passablement importantes pour vous, et légèrement dégoûtées par votre haleine – en ce qui me concerne, c'est l'enfer. Heureusement que personne ne connaît ma voix ici.

VOIX 1 – Alors, je ne me sens pas du tout intimidée, et je te remercie pour ton feedback, mais je vais continuer. Tu parlais de la peur de parler en public, et moi, mon cerveau a conçu une théorie sur la peur, en trois parties. Oui, j’aime bien classer, mettre dans des cases, la peur dans des casiers, vous trouvez ça ironique ? Quand je ne suis pas en train de déprimer, je me rassure mentalement en me disant que j'ai produit des choses, entre-temps, comme cette composition en trois parties. Ma théorie distingue trois aspects de la peur, c’est pratique : « un : panique ; deux : terreur, trois : horreur, ou horrifique ». Je commence par la panique. Panique, c’est le règne du corps : le lien fort et violent qui rappelle à mon ego qu’il ne contrôle presque rien du cerveau ni du corps. La volonté est une simple émanation inopérante. Je suis faite de réactions violentes aux violences et aux menaces. Panique : ce qui vous prend à la gorge quand ça prend soudain le contrôle, la réaction lorsque l’on doit fuir la violation, écraser cette bête horrible qui viens de me tomber dessus, trouver une issue, sortir de là, absolument. Panique, c’est le champ des vertiges, des malaises, de la fuite, des hurlements soudain, et jusqu’à l’évanouissement.

VOIX 2 – "Le champ des vertiges, et aussi le champ des vestiges", on pourrait ajouter, si l'on voulait faire un truc pseudo-littéraire. "Certaines peurs sont hautes et implacables comme des tsunamis prêts à déferler, certaines sont profondes et sourdes comme un tourbillon qui m’entraînerait ailleurs, et certaines m'empêchent de dormir sans vraiment me réveiller – comme de dormir sous une averse, à même le sol, à rendre fou". Et là, on est censées trouver ça profond, houh houh. Je peux faire pareil, la même chose que toi, et c'est rigolo, mais c'est quand même un peu pourri. Promis, j'arrête maintenant, mais je devais le redire. Je ne suis pas contre le fait de faire des cases : c'est plutôt les théories de merde qui me gênent. 

VOIX 1 – À toi de continuer – je lis le script, d'ailleurs, pas besoin de m'insulter.

VOIX 2 – C'est vrai, pardon. Je vais arrêter d'avoir peur d'être jugée, ce n'est pas moi qui ai écrit ce truc, alors... Ok, je lis le script. Promis. Le script. Tu as parlé d'un premier genre de peur, et je te rejoins : je sens quelque chose qui démange mon bras, non, ça rampe et ça grignote à l’intérieur aaAAAAAH – ça, c’est la peur panique : arrache le bras, jette-le loin de toi, infâme et répugnant. Ce qui creuse et qui incise les fibres musculaires, une à une, grignote les nerfs et ronge la valve, ce qui s’invite chez soi et perce, de l’extérieur et c'est l'alien qui était toujours là, je le comprends et l'instant d’effroi me paralyse, mais la panique prend le relai, de suite, me libère et me fait m'arracher le cœur, écraser les gens, fermer la porte blindée sur ma meilleure amie. Panique, mon amour, panique pour le meilleur et pour le pire. Alors oui. Dans de rares conditions, c’est le blackout : une araignée dans mon cerveau ? NOPE, I'm out. Déconnexion sans sommation. On se réveillera bien plus tard dans la boue et l'orage, tant pis. Le corps prend le contrôle pour balancer les contrôles. Et parfois, c'est exactement l'inverse : le soleil noir, soudain, tout est absolument clair, la détermination implacable qui naît dans la panique, car celle-ci a fait table rase de tout le reste. Mais n’y comptez pas trop. Il y a des mécanismes de sûreté, enfouis dans la machinerie dont je suis le rêve – un des rêves ? – des réglages étranges qui s'activent en cas d’inquiétude : rien que là, ya déjà de quoi s’inquiéter. Le monde ne m’appartient pas – la panique est un lien terrible, salvateur quelquefois, parfois dévaste et ruine. Oh non. Pas ça. 

 VOIX 1 – Tu peux le faire.

VOIX 2 – ... "À l’image de la mort, la panique me fait adhérer à mes contours corporels avant de faire fondre leur cire dans celle du dehors, et moi avec." Désolé, je laisse celle-ci à ta charge.

VOIX 1 – T'exagères, c'est assez beau, en fait. Mais tu parlais de vestiges. La panique exprime l’héritage de la survie, celle de notre espèce, et celle du corps battu. La panique, c'est l'accumulation primitive de la noirceur (© Bruce Bégout) : pour chaque mutation sélectionnée, un million de corps ont servi de repas ou d'engrais. La panique, c'est ce qui nous fait courir depuis toujours, depuis qu'on n'était même pas encore nous. Un genre de dernier recours, de ressort ambivalent. Brutal pour brutal, c’est mieux que rien. Ce sont aussi les marques et la matérialité du trauma, qui subsistent après les faits. La vie n’est pas vraiment une affaire de conscience, tout ça peut ressurgir. Bla bla psychanalyse, le cauchemar est une contradiction maquillée en peur, etc., je passe ce passage. Bref, le corps s’exerce et j’apprends à naviguer entre les monuments de la panique. C’est horrible de penser que ce qui a déclenché ma panique soit devenu une partie de moi, dont je rêve de me défaire. Lentement. Le corps a pu apprendre à accepter, à survivre à travers ces ruines, et ce sont elles qui constituent notre carte et nos repères : la panique cesse d'opérer, c'est terrible... Le trauma, c'est la panique à l'agonie, et encore devenue repère, et pourtant insoutenable, et encore. Et encore.

VOIX 2 – Bon. On a compris celle-ci. Tu l'as dit : quand la panique joue, c'est terrible, et quand elle ne joue plus c'est encore pire. Deuxième partie, donc : la terreur, qui est le règne de la souffrance. Les peurs qui font souffrir car elles ont pour objet la souffrance – réelle, passée, hypothétique ou à venir. Les phobies qui viennent de nulle part, et celles qui ne viennent décidément pas de nulle part. Une souffrance venue du futur qui commence à me cuire à petit feu, en son absence. L'anxiété ronge. L'inquiétude mâchonne. Le stress fait tourner au rance. Le mal vous crispe. C’est terrifiant : les yeux de l’âme fixés sur le risque de la souffrance, voilà déjà une forme de torture. Cela n’a rien à voir avec la douleur directe, celle d’une brûlure, d’un os qui éclate, ou d’une mâchoire qui hurle de toutes ses terminaisons nerveuses jusque dans les oreille et les sinus qui implosent avec la migraine sans issue – ce n’est ni moindre, ni pire, c’est autre chose : peur que la torture vienne, ou peur qu’elle s’éternise. I have no mouth and I must scream : je n’arrive pas à balayer cette possibilité. La souffrance, c'est terrible : peu de monde aime ça, et pourtant il y en a pour tous les goûts.

VOIX 1 – C’est peut-être pour exorciser ce risque que nous en faisons des jeux et des scènes, des scènes d'angoisse, des scènes de stress, des scènes de gore, du sang, des cris et des morceaux qui giclent. Tous les films de terreur, de type slasher, grinder ou torture lente. Ces vies réelles auxquelles on ne préfère pas penser : jetées dans la fournaise, sans raison, enlevées, enfermées, forcées à tuer, forcées à des jeux mutilants, pendues à une grue pour sodomie, écrasées par un camion pour un verre de trop. Cela pourrait être moi – bouffée par le crabe intime... pour rien du tout.  Le cancer nous attend toutes et tous, avec ses faux espoirs et ses rechutes, ses retorses terreurs, auto-réalisatrices ou peut-être pas. Et ses douleurs. Tout bêtement : sa douleur terrifiante. Quelle divinité va déchirer le cours du temps pour me tirer de l’enfer ? Aucune, probablement, que cela fasse partie du plan naturel ou que ce soit l’effet d’une faute. Mieux vaut se rassurer sur le siège du ciné ou sur le canapé : bien sûr, ce n’est pas la vie, c’est trop improbable, trop caricatural – pas besoin d’avoir peur de ça – la preuve ultime : j’observe sans être touchée, et j’arrête l’expérience exactement où je décide. Les paupières sont des volets aussi imaginaires que l’écran – et dans le cas de la terreur, l’imagination prouve mille fois qu’elle est réelle pour nous, que l'imagination est l'une des choses les plus réelles.

VOIX 2 – La terreur-souffrance adopte une autre forme : lorsque mes peurs se nourrissent d’elles-mêmes. Je suis prise dans les lianes de l’anxiété, prise en pleine lumière, et elles m’étranglent. Et le manque d’air valide la terreur. C’est quoi, mon problème ? La panique prenait le contrôle, toute en réaction ou en anesthésie, mais la terreur creuse à vif. Elle ne me parle pas seulement de la souffrance que je ne veux pas subir, mais de celle que je ne peux plus supporter : la crise d’angoisse et son caractère chimique, parfois perçu de l’intérieur, juste avant la noyade. Mais c’est QUOI, MON PROBLÈME ? C’est bien moi et mon corps, ce n’est personne d’autre, c’est une partie de moi, mais personne ne peut m’obliger à trouver cette souffrance précieuse ou utile. Une peur qui débloque et qui veut que je vive, disent certains ou certaines, mais à quoi bon si elle me pourrit la vie ? Disparaître semble être le seul moyen d’avoir la paix : voilà ce qu’il faut comprendre avant de pouvoir alléger le voile de la terreur.

VOIX 1 – La peur de finir seul.e, de ne pas réussir sa vie, la peur de sombrer dans la nuit. En souffrir. Dessinez une ruche où chacune et chacun doit prouver son utilité, justifier sa participation, sans connaître les règles du jeu, sans répit au quotidien et sans assurance pour la suite. On parle de la fabrique sociale du désir et de l’envie – est-ce que l'on parle d’une fabrique sociale de la peur ? C’est une souffrance bien différente, souvent assez banale pour qu’elle passe inaperçue : la peur du déclassement, de la dette ou des impayés, disparition des amitiés, la terreur sourde qui n’attend pas la maladie ou l’accident pour frapper. Sous les tapis de l’appartement, une trappe aussi large que le plancher. De rares échelles ; pas la peine de chercher l’ascenseur. Le manager ne m’en veut pas, il protège sa place. La policière crie dans son oreiller. Une terreur inaudible et impossible à avouer : ne pas être dans la bonne classe, en invisible décalage, devoir jouer un rôle ou être dégagée. L’humiliation sociale, l’abandon et la perte sont pires que certaines manières de mourir : pourquoi douter de la peur ? Avouez, elle vous parle de manière claire, à peine voilée. Avouez.

VOIX 2 – Faire corps, s’unir et s’organiser malgré les intimidations : mieux vaut l’échec que la peur qui ronge, pendant que les chanceux et les chanceuses se racontent des histoires qui finissent toujours bien, des histoires de "mérite" et "d’exception". Je fais moi-même partie de 3 phalanges révolutionnaires du syndicalisme prolétarien, et de 4 cinquièmes colonnes pour manger à sa faim dans les poubelles des supermarchés. Je l'ai dit au début : personne ne connaît ma voix, ici, je n'ai pas besoin d'avoir peur. Si vous n'acceptez pas d'avoir peur de finir à la rue, vous acceptez d'avoir peur d'être identifiée comme une revendicatrice, une troubleuse d'ordre public, une menace. Avalez votre harcèlement et vos talons hauts, si vous ne voulez pas devoir choisir entre tonfa et trottoir. La pilule de la terreur, c'est de noyer son humiliation dans l'acceptation : être infantiles – et reconnaissantes... ou monstrueuses. Fake it til you're just another capitalist pig, another capitalist corpse. Être frôlé.e.s par le frisson de l’échec est un luxe, quand d’autres sont drainé.e.s par le sentiment que le combat n’a même pas lieu, ou qu'il n'a pas d’issue, ou une issue terrible.

VOIX 1 – Bon, euh, bref, je ne sais pas trop si tu suis le script ou si tu improvises, mais c'est un musée ici, un musée de l'État helvétique, qui t’accueille et te paye ta vie de fainéante, alors on se reprend et on avance. La troisième forme que prend la peur, au-delà de la panique, et à l’opposé de la souffrance, c’est l’horreur. C’est le sentiment de l’inconnu qui se profile, et qui se révèle inhumain, non-humain et anumin. Anumin : la boue abyssale est vivante, mais autrement. Depuis toujours, tu étais une momie en papier. Ta vie est creuse, non, mieux, ta vie est absolument plate. Plate et pleine. Ta vie n'a pas de profondeur. Il n'y avait rien dans le costume de Casimir. Tu es le costume. L’horreur peut être sourde ou éclatante : elle commence comme un soupçon, juste à l’envers du familier, elle flotte sur ce qui est proche et qui se révèle soudainement hostile, profondément alien, et puis elle se termine dans un étrange extase, le sacré pendu par les pieds. Les yeux fondent au contact de la vérité, le cerveau vaporisé par la révélation. L'horreur glace et elle rend folle : c’est la forme que prend le corps quand il sent mais ne sait pas, quand il perçoit mais ne peut comprendre, quand sa réalité bien ordonnée implose ou se décompose, pour céder la place au réel.

VOIX 2 – Horrifique : une partie du monde à la fois inconnue et familière qui peut surgir à tout moment. Une ombre informe qui s’échappe à la périphérie, mais aussi et surtout, parfois porteuse de fascination. Des organes très étranges sont apparus dans le bébé, à l'intérieur de la chair, comme des fossile d'ammonites pris dans de la glaise. Horreur, peur de l’inconnu mêlée de fascination ou de répulsion : ce qui existe mais qui ne devrait pas exister. De manière très profonde, l'incertain est reçu comme un danger d'un genre nouveau, et ce qui n’est pas familier nous frappe comme étant immonde : ce qui n’est pas de ce monde, de notre monde, on dit que c’est une horreur. Nous ne savons même pas ce dont il s’agit, mais nous sommes disposés à sacrifier la moitié gauche du visage et six doigts pour l'exorciser. Comme si un instinct nous sifflait que ce qui est étrange, absolument étrange, est forcément un mal, une source infinie de malice : une abomination, immorale et immonde. Même si elle entretient des liens ténus avec le pire, l’horreur sort son bout lorsque c’est incompréhensible, ou seulement, salement étrange. La fascination est le versant positif du sentiment de l’immonde, une forme de curiosité malsaine qui s’abandonne et se laisse hypnotiser. L’éveil des grandes choses anciennes dans leurs palais de dents creuses et de paradoxes tout plats : la vérité nue pousse le cortex frontal au suicide. Soudain l'esprit est bu par un océan aveugle qui me connaît sans me connaître. Frôlement froid. Cet océan n'a pas d'extérieur. Et cætera.

VOIX 1 – Ok, mais ce qui est étrange et inconnu n’est pas forcément d’un autre monde. Je vais tout de suite calmer le jeu. Body horror : ces corps humains recomposés, greffés, sans visage (lisse, amolli ou vermoulu, mais tout de même vascularisé), que l’on voit dans les films et les cauchemars – qui causent autant de fascination que de vertiges. Plus les formes sont proches, plus le sentiment d’horreur est violent. Lorsque les choses prennent vie alors qu’elles ne devraient pas, l’horreur prend la forme de l'étrange – weirdness en anglais. Et quand un lieu ou un être devrait être vivant, mais se trouve immobile et solitaire, c'est le sentiment d'eeriness : une poupée trop réaliste, qui ne bouge pas, ne cligne jamais des paupières, un salon à l’heure du thé, dans lequel les tasses fument, mais personne n’est en vue, puisque jamais personne n'a été là.

VOIX 2 – Je répète de manière condescendante pour les gens du fond. Weirdness : horreur des "choses" qui prennent vie alors qu’elles ne devraient pas... X n'est pas à sa place, et il menace l'ordre du monde. Eeriness : horreur de la chambre vide et de l'univers trop calme, sans vie... X devrait être là, mais son absence prouve que c'est moi l'anomalie, c'est le monde qui m'a rêvé. (© Mark Fisher)

VOIX 1 – Euh, oui, j'apprécie que tu précises ma théorie, mais... C'était le ton, peut-être ? Anyway : pour exorciser, mettre à distance toutes ces horreurs, rien ne vaut les rituels de la normalité : toujours le même chemin pour rentrer chez soi, un bon câlin scientifique, le mal de cou et les séries, la rue avec un commerce ouvert 24/24, le désodorisant des toilettes, les lois de la nature, rien d’extérieur ni d’anormal qui ne puisse être maîtrisé... D'ailleurs, à force de regarder l’horreur en face, on finit par s’identifier aux formes horribles et le cauchemar devient une partie de l’identité personnelle : un genre de films, un amas de monstres et de sigils étranges sur des t-shirts ou un collier de piques, avec un volume de Georges Bataille (@babighoul, death is the new oldschool, the old newschool, bref it's still cool). C'est ça aussi, les gothiques, avec tout l'amour du monde : le goût de l'horreur mis en tissu, le cute ultime, ultime parce qu'il se familiarise avec l'objet impossible à dompter par définition, la source de l'horreur : l'abîme obscure et inconnue. Et voilà que moi aussi, je dis, comme il se doit : "moi aussi, j'étais gothique" et "c'était bien", mais comme Jésus, premier gothique plus ou moins malgré lui, en vérité, je vous le dis : l'identité ne nous sauvera pas. (© LapFoxTrax)

VOIX 2 – C'est joli de parler de la peur de l'inconnu, de l'inconnu ultime et tout, mais moi le futur me fait peur parce qu'il devient connu, il se dessine en extinction, il se distingue en exactions, et je ne me sens pas prête. Ses contours sont flous et compliqués, mais il paraît déjà trop réaliste de s’attendre au pire : montée des eaux, des températures, conflits et contraction incessante de l’avenir. L’horreur semble être un jeu à côté du poids de cet avenir trop réel, et surtout tel qu’il se dessine. Ma terreur qui vient ? Les horreurs. Ta fausse machine ne tiendra pas 2 minutes. La lutte permanente ou l'effondrement, les sacrifices, rien de glamour ni de facile, aucune complaisance n'est possible. T'as pas plutôt une théorie sur le courage ? En attendant : rechutes, facilités, et le prix du confort. Peur d'admettre que je suis un peu responsable des crises écologiques, même si ce n'est pas autant que d'autres : c'est aussi mon crime, et bientôt mon enfer, et celui de mes proches. Honnêtement, j'ai peur d'être forcée à devoir agir, forcée à renoncer. L’écologie, ce n’est pas seulement le réseau des êtres, c’est la dureté certaine de nos demains. Certains jours, je crois voir le lent carnage d'ici. Les frontières de navires et de barbelés sont déjà prêtes.

VOIX 1 – Oui. On va s'en sortir. On va y arriver, je te le promets. Je conclus, mais ce n'est pas pour passer à autre chose, promis. Ma théorie : panille, terrine, horrize. Une collection bizarre – entre l'intérieur et l'extérieur – qui passe dans les deux. La peur comme solution au problème du corps et de l'esprit. Des pièges sans fond et des miradors au regard qui tue. L'avenir nous trouvera peut-être une place, peut-être magnifique, même. Mais je te rejoins. Je ne vais pas apprécier les efforts de plus en plus violents pour assurer la vie nue. Je ne sais pas si je réussirai les sacrifices, et jusqu'où ils auront du sens. J'imagine que c'est le reste de mon corps qui en décidera. Fini, le script.

VOIX 2 – C'est seulement maintenant que j'y pense, mais il manque plein de choses dans cette théorie. Trois genres ? Ça colle moyen. Il reste au moins : la peur d'avoir raté sa life, les peurs familières, qui servent de bouclier, la peur de croiser un.e sans-abri, la peur d'avoir l'air faible, le frisson du risque, les peurs excitantes, les peurs égyptiennes, le je-stresse-sur-quelque-chose-sans-savoir-quoi-mais-ce-n'est-pas-existentiel... De toute façon, je n'y ai pas cru un instant, à cette petite théorie de la peur. Mais on s'en tire bien, au final, ça aurait pu être pire. Et la possibilité du pire, sous toutes ses formes, c'est ce que j'en retiens. "La possibilité du pire". C'est pas mal ça. Je vais m’en servir pour relativiser le reste, si j’y arrive. Après, je ne vois rien d’intelligent à ajouter pour le moment : je veux me taire, je veux absolument me taire.

VOIX 1 – Voix 2, out. Et moi, la même.