12 avr. 2015

[Kogikwot] Les ormeaux (Alain)


« Les feuilles poussent. Bientôt, la galéruque, qui est une petite chenille verte, s'installera sur les feuilles de l'ormeau et les dévorera. L'arbre sera comme privé de ses poumons. Vous le verrez, pour résister à l'asphyxie, pousser de nouvelles feuilles et vivre une seconde fois le printemps. Mais ces efforts l'épuiseront. Une année ou l'autre, vous verrez qu'il n'arrivera pas à déplier ses nouvelles feuilles, et il mourra.

Ainsi gémissait un ami des arbres, comme nous nous promenions dans son parc. Il me montrait des ormeaux centenaires et m'annonçait leur fin prochaine. Je lui dis : "Il faut lutter. Cette petite chenille est sans force. Si l'on peut en tuer une, on peut en tuer cent et mille".

"Qu'est-ce qu'un millier de chenilles ?, répondit-il. Il y en a des millions, j'aime mieux ne pas y penser". "Mais, lui dis-je, vous avez de l'argent, Avec de l'argent on achète des journées de travail. Dix ouvriers travaillant dix jours tueront plus d'un millier de chenilles. Ne sacrifieriez-vous pas quelques centaines de francs pour conserver ces beaux arbres ?".

"J'en ai trop, dit-il ; et j'ai trop peu d'ouvriers. Comment atteindront-ils les hautes branches ? Il faudrait des émondeurs. Je n'en connais que deux dans le pays". "Deux, lui dis-je, c'est déjà quelque chose. Ils s'occuperont des hautes branches. D'autres, moins habiles, se serviront d'échelles. Et si vous ne sauvez pas tous vos arbres, vous en sauverez au moins deux ou trois".

"Le courage me manque, dit-il enfin. Je sais ce que je ferai. Je m'en irai dans quelque temps, pour ne pas voir cette invasion de chenilles". "Oh puissance de l'imagination, répondis-je. Vous voilà en déroute avant d'avoir combattu. Ne regardez pas au-delà de vos mains. On n'agirait jamais si l'on considérait le poids immense des choses et la faiblesse de l'humain. C'est pourquoi il faut agir et penser son action.

Voyez ce maçon : il tourne tranquillement sa manivelle, et c'est à peine si la grosse pierre remue. Pourtant la maison sera achevée, et des enfants gambaderont dans les escaliers. J'ai admiré une fois un ouvrier qui s'installait avec son vilebrequin pour percer une muraille d'acier qui avait bien quinze centimètres d'épaisseur. Il tournait son outil en sifflant ; les fins copeaux d'acier tombaient comme une neige. L'audace de cet homme me saisit. Il y a dix ans de cela. Soyez sûr qu'il a percé ce trou-là et bien d'autres.

Les chenilles elles-mêmes vous font la leçon. Qu'est-ce qu'une chenille auprès d'un ormeau ? Mais tous ces menus coups de dents dévoreront une forêt. Il faut avoir foi dans les petits efforts et lutter en insecte contre l'insecte. Mille causes travaillent pour vous, sans quoi il n'y aurait point d'ormeaux.

La destinée est instable ; une chiquenaude crée un monde nouveau. Le plus petit effort entraîne des suites sans fin. Celui qui a planté ces arbres n'a pas délibéré sur la brièveté de la vie. Jetez-vous comme lui dans l'action sans regarder plus loin que vos pieds, et vous sauverez vos ormeaux". »

Alain, 5 mai 1909. In Propos sur le bonheur, XXVII, « Les ormeaux ».
 
 

7 avr. 2015

[Poékwot] Quatrains (Omar Khayyām)


Dieu, le bon vin, les boucles de l'amant-e, encore le vin et l'ivresse qui va avec, la mort, la vie éphémère. Or, plumes, chair, cendres, rubis. L'argile philosophique de ces quatrains, toujours plus équivoques à la seconde lecture, et toujours moins frivoles. Le refrain sobre, flamboyant. L'évocation rapide, agile – polychrome.

Sur le plan doxographique ou doctrinal, rien n'est certain. Omar Khayyām, musulman pieux ou blasphémateur ? Religieux – et mystique ? Islam soufi, orthodoxe – ou athée ? Son amour du vin, une simple métaphore ? Son hédonisme – ascétique ou orgiaque ? Omar l'épicurien, le stoïque, le jouisseur, le désespéré ? La beauté à laquelle il s'accroche, est-elle immuable, hors du temps et indifférente, ou sensible, éclatée, volatile ?

Le destin que cette « Plume » a figé bien avant sa naissance, le concevait-il comme une fatalité astrale, comme le cours aberrant d'une poussière dans l'éther – comme le fragment incompréhensible d'une fresque ou d'un plan ? Quelque décret divin, ou encore l'arbre infiniment lent et ramifié – implacable et sublime – de la nécessité naturelle ?

"Suppose que tu n'existes pas, et sois libre" 

La mort est certaine et irréversible. Le décompte de notre temps est certain, et le nombre du compte est inconnu. Est-ce que la mort condamne à l'ignorance et à l'oubli – ou est-ce la mort ce qui nous libère ? La mort intensifie le silence du Dieu inconnu, l'absurdité des promesses de "miséricorde", des interdits dogmatiques, et des sacrifices transactionnels. Le pari de Pascal tient la route en principe, mais ses effets pratiques sont déjoués : Dieu n'est pas lisible, et les conditions d'accès à l'éternité ne sont pas certaines. Peut-être faut-il se montrer digne du désir, et de la liberté. Peut-être faut-il écouter les prêtres d'aujourd'hui, ou ceux d'hier, ou imaginer ceux de demain.

L'inexistence relative se plante alors dans le cerveau comme un métal chauffé à blanc qui neutralise tout désir. À moins qu'elle ne devienne soudain une force qui concentre les actes hors de soi, capable de libérer l'amour – et peut-être que cela ne dépend pas vraiment de "nous", volontairement.

Il faut donc relire de nombreuses fois ces Quatrains pour en goûter la force, en-deçà des thèses trop connues auxquelles on ne prête plus de substance, à tort et par un effet d'habitude. Relire pour y hasarder une cohérence personnelle. Choisir d'en isoler certains parmi eux, pour en trouver la force en-deçà des thèses trop connues, et pouvoir leur prêter l'expérience personnelle, si possible.

Voici ma sélection :
  

XXII

Khayyām, qui travailla aux tentes de la sagesse,
Tomba dans le brasier de la tristesse et fut consumé d'un seul coup ;
Les ciseaux du destin ont coupé la corde de sa tente,
Et le marchand d'espoir l'a vendue pour une chanson.

XLII

Quiconque arrose dans son cœur la plante de l'Amour
N'a pas un seul jour de sa vie qui soit inutile,
Soit qu'il cherche à aller au-devant de la volonté de Dieu
Soit qu'il cherche le bien-être corporel et lève sa coupe.


LI

Ma venue ne fut d'aucun profit pour la sphère céleste ;
Mon départ ne diminuera ni sa beauté ni sa grandeur ;
Mes deux oreilles n'ont jamais entendu dire par personne
Le pourquoi de cette venue et celui de ce départ.


LII

Nous serons effacés du chemin de l'amour ;
Le destin nous broiera de ses talons ;
Ô porte-coupe au doux visage, quitte ta pose paresseuse
Donne-moi de l'eau, car je deviendrai de la poussière.

LVII

Ceux dont les croyances sont basées sur l'hypocrisie
Veulent faire une distinction entre l'âme et le corps.
Moi, je sais que le vin seul a le mot de l'énigme
Et qu'il donne conscience d'une parfaite Unité.

LXVIII

Avant que  le destin te frappe à la tête,
Ordonne qu'on t'apporte du vin couleur de rose.
Pauvre sot, penses-tu être un trésor,
Et que l'on te déterrera après t'avoir enseveli ?

LXXVI

Ne laisse pas la tristesse t'étreindre
Et d'absurdes soucis troubler tes jours,
N'abandonne pas le livre, les lèvres de l'aimée et les odorantes pelouses
Avant que la terre te prenne dans son sein.

XCI

Ne suis pas la Sunnat, laisse ses préceptes ;
Ne refuse à personne le morceau que tu possèdes ;
Ne calomnie pas, n'afflige pas un seul coeur :
Je te garantis le monde à venir... Apporte du vin.

XCIV

Pour parler clairement et sans paraboles,
Nous sommes les pièces du jeu que joue le Ciel ;
On s'amuse avec nous sur l'échiquier de l'être,
Et puis nous retournons, un par un, dans la boîte du Néant.

C

Plein de désir, j'ai mis mes lèvres aux lèvres de la jarre
Pour lui demander combien longue serait ma vie.
Elle a collé ses lèvres aux miennes et m'a dit :
"Bois du vin, tu ne reviendras pas en ce monde".

CXXII

Pour celui qui comprend les mystères du monde,
La joie et la tristesse sont identiques ;
Puisque le bien et le mal doivent tous deux finir,
Qu'importe que tout soit peine, à ton choix, ou que tout soit remède.

  
Encore beaucoup d'autres que je n'ai pas choisis. Certaines pensées-poèmes bien différentes. Et encore Dieu, le bon vin, les boucles de l'amant-e, encore le vin et l'ivresse qui va avec, la mort, la vie éphémère. Or différent, cendres fertiles, rubis liquide, bois vivant, oreiller froid, béton chaud, air salé.

En-deçà des thèses trop connues, ces quatrains se prêtent à la relecture ; outils pour de nombreuses réflexions et pour l'expérience quotidienne. Tout est vain. Rien n'est important, et la sagesse elle-même relative et mortelle.


quatrains choisis de Omar Khayyaām (Perse, 1048-1131)
extraits de Les Quatrains


traduction depuis la traduction anglaise par Olivier Grolleau
sur livre fin et hautement portatif aux éditions Allia (2014)



 img : Tombe de Khayaām à Nishapur (Iran)

19 mars 2015

[Poékwot] Apology of Genius (Mina Loy)


Ostracized as we are with God
The watchers of the civilized wastes
reverse their signals on our track
Lepers of the Moon
all magically diseased
we come among you
innocent
of our luminous sores

unknowing
how perturbing lights
our spirit
on the passion of Man
until you turn on us your smooth fools' faces
like buttocks bared in aboriginal mockeries

We are the sacerdotal clowns
who feed upon the wind and stars
and pulverous pastures of poverty

Our wills are formed
by curious disciplines
beyond your laws

You may give birth to us
or marry us
the chances of your flesh
are not our destiny

The cuirass of the soul
still shines –
And we are unaware if you confuse
such brief
corrosion with possession

In the raw caverns of the Increate
we forge the dusk of Chaos
to that impervious jewelry of the Universe
      – The Beautiful –

While to your eyes
a delicate crop
of criminal mystic immortelles
stands to the censor's scythe
Apology of Genius, poem by
Mina Loy,
ca. 1922

18 mars 2015

[Kogipoé] Apology of Genius (notes personnelles)


Dans ce poème, le génie est plusieurs choses à la fois : le nom d'un peuple supérieur, l'indice d'un sentiment intime, l'objet d'un petit jeu. Avec ce poème, Mina Loy nous livre un rugissement tranquille, une déclaration de guerre pleine d'humour (peut-être ?), et des aveux performatifs.

Qui veut en savoir plus ?

Nous.
*
Le poème a pour but premier d'effrayer ceux et celles qui ne font pas partie du peuple qui est décrit tout au long du poème, de rallier celles et ceux qui s'y sentent naturellement appartenir. C'est le cri jouissif de celles et ceux qui ressentent leur individualité de manière extrême, douloureuse, et pourtant désabusée, le cri de ceux et celles qui répondent à ce sentiment-ressentiment par une exigence d'acier envers soi et les autres.

Rugissement explosif et maîtrisé dans lequel s'exprime et s'affirme le sentiment d'une FAIM exceptionnelle, quasi surnaturelle, la déclaration que constitue ce poème est aussi paradoxale. En effet, elle cherche en même temps à implanter son unicité contre le monde et à reconnaître les siens / les siennes, tente à la fois et d'un même geste d'exclure et de s'exclure ("You may give birth to us/ or marry us/ [but] the chances of your flesh are not our destiny..."), proclame son indépendance émotionnelle mais passe son temps à insulter les imbéciles ("until you turn on us your smooth fools' faces/ like buttocks bared..."), s'inquiète de la fragilité du génie tout en le plaçant infiniment au-delà des tracas affectifs et fluctuations quotidiennes, etc.

Mina Loy se sent de la race de ces prêtresses païennes qui bouffent le cœur encore palpitant de leurs ennemis, et elle le fait savoir. Le cri de guerre est assumé et maîtrisé, mais aussi plein de mépris (du moins en apparence) : d'une part on sent la poétesse possédée par la force dont elle parle, sans mélange ni peur, mais d'un autre côté la manière dont elle s'affirme est loin d'être sereine et pleinement positive. On sentirait presque un désir d'autodéfense ou de vengeance se mêler au sentiment de puissance esthétique, qui risque d'éclipser la positivité du « nous », ce "we" qu'elle tient du début à la fin. Le peuple génial se révèle être une tribu vengeresse, et à peine entrevu dans ce qu'il a de propre, il est presque déjà contaminé de négation, presque déjà perdu.

Loin d'exacerber la violence de l'élitisme du poème, ces pointes de ressentiment sourd ou de mépris inquiet ne font en réalité que la diluer : il aurait été bien plus terrifiant et cohérent de ne pas même mentionner qui que ce soit ou quoi que ce soit d'inférieur, de zapper les insultes et de dépasser toute posture défensive. La génie sort à découvert et chasse sans protection : elle n'en a pas besoin ! La meilleure preuve de son statut serait qu'elle n'envisage même pas l'échec, ou la faiblesse, ou la laideur, qu'elle ne perçoive même plus l'ombre d'une médiocrité. La meilleure apologie de la génie, c'est qu'elle n'en a pas besoin : spontanéité intouchable, puissante et curieuse, entièrement absorbée par son jeu artistique et néanmoins tournée vers l'extérieur par la nature même de ce jeu, son regard capable de transfigurer toute chose et d'y voir la beauté, diamant vivant et affamé d'autre chose que ce qui excite le commun des mortels, etc., etc...

Et tant qu'à faire, si l'on tient vraiment à écraser les autres, il aurait mieux valu forger la perfection de cette Apology dans une langue inventée, super complexe, secrète, cryptée, suintant l'intelligence, une langue géniale d'une envoûtante ou dérangeante musicalité... surtout, faire tout cela spontanément, sans même y penser, comme une évidence pleinement vécue, sans revendication : il aurait fallu un coup de génie comme si de rien n'était ou mieux encore : un coup de génie véritablement sans arrière-pensée, sans alternative, en lame invisible et effilée, au lieu d'une lame brandie et lourdement menaçante...

Au lieu de faire ce poème intouchable, ludique, démentiel et spontanément tel, Mina Loy en parle, se contente de parler de ce geste qu'elle (au moins) conçoit et envisage ; au lieu d'effectuer la stratégie de l'exception, elle l'évente et tenterait presque de se convaincre elle-même :
"And we are unaware/ if you confuse/
such brief/ corrosion with possession"
Comment serait-ce "unaware" si tu l'évoques explicitement ?  Et comment une séraphine solaire se sentirait-elle corrodée par la médiocrité du commun des mortels, si elle est véritablement ce qu'elle prétend ? Réponse honnête :
"The cuirass of the soul/ still shines" 
La cuirasse de cette âme, non pas elle-même – brille encore. Honnête, Mina Loy nous donne le poème entaché. Entaché car le génie se débat, se vise, se défait et se ressent mais ne se possède pas (encore moins comme un don inné ou une grâce). Si « la cuirasse [...]/ brille encore », c'est qu'elle n'a pas encore laissé place à la suite – elle détermine encore, comprime et altère les âmes et les corps en question. Mais c'est aussi bon signe, celui d'une résistance, d'une affirmation, pas encore la meilleure peut-être, mais au moins qui se sent, qui s'arrache : ça s'exprime, ça survit. La nacre est d'abord une sécrétion défensive, la fièvre une réaction immunitaire. Ce n'est pas toujours vrai, et il faudrait la dépasser, mais l'affirmation réactive produit parfois de belles choses... elle questionne, renforce, libère l'espace où l'on pourra ensuite apprendre à respirer à son rythme propre et à l'intensité visée.

Mieux vaut cette honnêteté, au fond : même en réalisant la stratégie de l'évidence, cette dernière serait restée un artifice de la peur, tactique de la vengeance, ç'aurait été un piège et non une expression immédiate, une version feinte et militarisée de la spontanéité : false flag genius for a weaponized poem.

La seule chose qui craint vraiment ici, plus que l'insulte ethnique d'époque ("aboriginal") et les images symbolistes un peu passées ou dépassées, c'est l'idée de force vitale et son opposé, celle de dégénérescence, que l'on sent traîner dans le poème. Ces qualités sont clairement individualisées et non associées à des groupes (via l'idée de rupture généalogique et sociologique entre "génies" et "normaux"), mais ça craint quand même.
"Dear Mina Loy,/ What a poem! I certainly know this feeling of RAGE, pure EXCEPTIONALITY and pure aesthetic INTENSITY, these unique visions of raw POWER that you describe so well. And yet your 'Apology of Genius' sounds a bit too angry, hampered by Symbolist clichés, and somewhat racist.  If geniuses are as strong as they pretend to be, I feel that they must be able to conceive themselves without any reference to astral or supernatural destiny and even more important, without the shady notion of vital force. 'We' geniuses can certainly be superior instead of feeling superior by including LOVE and generosity in our INSATIABLE quest and games"

« Chère Mina Loy,/ Merci pour ce poème incroyable. Je me reconnais intensément dans cette rage sensorielle et philosophique, ces accès de contemplation ardente et de démiurgie poétique que tu décris. Pourtant, j'aurais espéré que cette supériorité soit plus cohérente, plus sereine, et surtout plus généreuse : j'ai un peu pitié de toi dans ce poème car tu n'as pas encore su transformer ton dégoût en prodigalité. Une fois les notions de force vitale, de dégénérescence, de destinée astrale dissoutes sans concession, il reste le meilleur pour le peuple génial : sa curiosité entraînée, sa plasticité flippante, son exigence inflexible. Il y a certainement assez de terreur sacrée et d'outre-monde pour toutes celles et ceux qui veulent y avoir part »

* *
En même temps, je nuance. Les deux points.

D'abord, la rage et l'exclusion font partie du sentiment personnel, comme réaction et comme moment, qui n'excluent pas des changements positifs à venir, mais qui le permettent au contraire. En plus, la réaction de Mina Loy est une expression féministe, une prise de pouvoir qui doit garder son caractère choquant et premièrement antagoniste.

En effet, les « censeurs » de la fin du poème ne sont pas seulement des critiques littéraires qui s'occuperaient d'écrire des critiques "assassines". Ce sont d'abord des membres d'un public qui criminalisent littéralement les femmes qui pensent et qui écrivent, qu'ils jugent fragiles, mais surtout insoumises, lascives, dangereuses, rebelles (au sens judéo-chrétien des faiblesses attribuées à Ève, responsable de la chute). Qu'elle soit formulée ou non, qu'elle soit brutale, ouverte, active ou seulement résiduelle, latente ou silencieuse, cette condamnation dégradante et insensée est trop souvent réelle.

Ce qui est bon, c'est que les « immortelles » qui sont en apparence à la merci de ces censeurs ont en réalité ôté tout pouvoir à leurs jugements hypocrites et embrumés. En réalité, elles-immort sont déjà ailleurs, parmi des pairs exceptionnels, et se contentent de lancer un doigt d'honneur par-dessus l'épaule à ceux qui pensent pouvoir les réduire à une quelconque idée de "la femme selon Dieu" :
"Ostracized as we are with God [...]
While to your eyes/ a delicate crop/ of criminal mystic immortelles/ stands to the censor's scythe"
Cf. aussi le petit Manifeste féministe ultra-radical que Mina Loy écrit en 1914, avec la même violence et la même intelligence. Malgré plusieurs concepts un peu pourris et des idées limites, ce petit texte a le mérite de refuser le credo de l'égalitarisme paternaliste qui concède aux femmes le droit de voter, de posséder un compte en banque avec la bénédiction de leur père ou leur mari, voire d'accéder en théorie à l'exercice de quelques professions libérales, pour mieux conserver le monopole de la grandeur historique et spirituelle, pour mieux réserver aux hommes l'excellence intellectuelle, le génie politique, scientifique et artistique.

Insensible à la compromission et lucide sur la nature idéologique et religieuse du cloisonnement des identités sexuelles, Mina Loy encourage alors l'ambition extrême pour toutes les femmes et le génie pour celles qui en sentiront l'aiguillon et sauront aiguiser son tranchant. Bien plus : elle s'approprie le génie sans faire l'erreur de définir un génie qui serait spécifiquement féminin ("on the passion of Man" – désigne ici le fait d'être humain). Le ton et la véhémence du poème se comprennent mieux dans ce contexte, et ce texte en vers est aussi une prise de position exigeante, déterminée, contre toute forme de possession ou de répression masculine des imaginations, des volontés, des expressions et des activités des femmes. Encore mieux, le poème accomplit cette critique : il ne s'y réduit pas.

La déclaration de génie et de guerre de Mina Loy est donc déjà bien au-delà du féminisme, elle joue ailleurs, elle concerne autre chose : un peuple d'élection, des visions vertigineuses aux confins de l'univers, les jeux intenses de la puissance, de la beauté – la contemplation active et attentive, les débordement des douleurs et d'affections bizarres, l'invention prométhéenne d'hérésies nouvelles, etc.

Enfin, pour finir de nuancer, on suspecte l'humour et l’autodérision dans ce poème. J'avais d'abord lu le dernier quatrain comme un ultime coup de hache pour exclure la médiocrité et s'en exclure, contre ceux qui se hâtent de catégoriser tout ce qui menace leur vision du monde et sa petite gestion réglée. Mais c'est bien mieux de lire la description des derniers vers sous l'angle de l'auto-caricature.

Car Mina Loy sait bien qu'il reste un censeur à passer après les critiques hargneux, les correcteurs officiels et le public qui condamne les femmes artistes indépendantes ou dévalorise inconsciemment leur art. C'est devant lui ou plutôt devant elle, censeure la plus impitoyable, que Mina Loy décide en fait de placer son poème, sourire en coin : celle qui, au singulier, impose le silence à l'auteure singulière, de sa faux – "the censor's scythe" –, c'est bien la Mort.

Humour noir et test de notoriété, d'immortalité littéraire ? Mina Loy feint de s'offrir à l'épreuve supposément impartiale du temps et de la reconnaissance historique ("while to your eyes..."), alors qu'elle s'en fout et n'en a pas besoin ("immortelles" they already are). Ou peut-être est-ce exactement l'inverse... et en feignant de s'y soustraire, elle entend se qualifier véritablement pour cette épreuve.

* * *
Étrangement, et comme O Hell, Lunar Baedeker et d'autre poèmes de Mina Loy de cette époque, Apology of Genius me ramène plus au symbolisme de la toute fin du dix-neuvième qu'au futurisme et au modernisme du début du vingtième. La forme et le rythme du poème sont effectivement modernistes, mais ni son thème ni ses images. Le génie scindé, réceptacle et artisan de l'Univers, c'est presque la reprise d'un thème romantique sur un mode symboliste – reprise et répétition car il s'accompagne ici de protestation et se teinte d'ironie.

Conscient du grotesque qu'il déploie, le mysticisme symboliste est généralement moins candide et plus cynique que le lyrisme romantique, même pour le romantisme le plus nocturne, mélancolique et médiumnique (voir par exemple le contraste entre les Minutes de sable : Mémorial d'un Jarry et les Hymnes à la Nuit d'un Novalis). Chez les symbolistes, l'ésotérisme est plus teinté d'ennui que d'enthousiasme, plus traversé d'ironie que d'effusion, plus porté à la noire folie qu'à la mélancolie ; sa mystique aboutit à l'étrange et non à l'extase. Alors que les réactions romantiques au rationalisme des Lumières pensaient encore l'histoire en termes de sensibilité humaine, de progrès infini et d'avènement du divin, la réaction irrationaliste et artistique contre le positivisme du dix-neuvième est fascinée par le monstrueux, la chute des empires du passé, et marquée par la conscience de l'entropie thermodynamique, l'inévitable délitement du cosmos et la grise fin de l'univers.

La dramatisation du spirituel et le lyrisme qui s'ensuivent sont donc à la fois plus contestataires et plus distancés, souvent désespérés mais pas sentimentaux, parfois joueurs mais rarement exaltés. Dans les trois poèmes cités ci-dessus, Mina Loy semble délaisser entièrement le futurisme et renouer avec cette sensibilité. Ironie et érosion :
"We are the sacerdotal clowns
who feed upon the wind and stars

and pulverous pastures of poverty"
L'inspiration sublime et l'aspiration à la synthèse romantiques ont laissé place au simulacre sarcastique et aux fragments de vertige. La facture du génie n'est plus kantienne mais nietzschéenne. Génie, expression d'un affect de puissance, de la capacité à transformer le regard et à voir le monde nu, amoral – capacité née du savoir et de l'expérience des gouffres. En cela, la supériorité de Mina Loy évoque bien celle d'un Friedrich Nietzsche : en plus d'être fragile face à la masse stupide, lela génie aguerrie par la révolte individuelle et la libre pensée agit en iconoclaste, et enfin en démiurge. Traversée par l'acceptation lucide de l'horreur, ellil empoigne le marteau du style pour (1) sonder la faiblesse de sa culture, (2) en détruire les idoles et (3) forger librement les valeurs d'un monde à venir.

Les veilleurs des landes désolées de la culture retournent leurs drapeaux en signal d'alarme et de danger lorsqu'ils croisent les traces d'une telle calamité, aussi impitoyable qu'une petite fille sûre d'elle et surdouée :
The watchers of the civilized wastes
reverse their signals on our track
Aujourd'hui de simples traces ou tracés poétiques, et après-demain c'est tout leur monde qui se retrouve renversé, pris dans le sillage des frères et sœurs de la petite prêtresse. Mais celle-ci se fout des conséquences, elle joue dans la cour des merveilles inhumaines et asexuées, cachée aux regards des faibles, prépare le début de la fin et le commencement d'un nouvel ordre :
"In the raw caverns of the Increate
we forge the dusk of Chaos"
Bien loin des schèmes créationnistes et apocalyptiques de "sa" culture, la génie entrevoit une foule de cosmogonies inédites, de théologies possibles et de devenirs universels, qui sont autant d'esthétiques folles et d'œuvres vertigineuses...

Or tout ceci la dépasse. Contrairement au schème de création du Dieu chrétien, repris dans l'idée moderne de création artistique, ce n'est pas elle qui décide et appellerait à l'existence par le Verbe. Elle répond seulement à ce qui la précède, à ce qui imprime en elle son délire grisant, le réel et le possible sans entrave, puis elle l'exprime et organise, elle tord et chauffe et travaille son matériau (la sensation d'abord, puis le langage, subordonné), via l'imaginaire. Contre le mystère magique et religieux du langage créateur, l'alchimie expérimentale des sensations et les langues outillées...

Le plus difficile à enregistrer, mais le plus important : elle ne crée rien, la génie ne tire rien du néant et encore moins d'elle-même. Le monde lui prête seulement un surplus de puissance et elle le sait. Elle ne crée rien, elle joue seulement son rôle, elle obéit à l'exigence d'une beauté physique :
"to that impervious jewelry of the Universe
      – The Beautiful –"
Curiosité furieuse et passion pour l'extérieur, les vestiges du cosmos, ruines où naissent à chaque instant de nouvelles choses différentes et liées (relire Lunar Baedeker).

Mais je n'ai pas le temps de m'étendre ici sur l'appel exigeant de la beauté du monde, infiniment absurde et fragmentée ou diffractée, ni sur le sentiment du démiurge que Mina Loy décrit à peine, alliage de jouissance et de terreur familier aux corps et aux consciences fébriles.

* * * *
Enfin : aveux de Mina Loy. Et pas seulement l'aveu de son mépris pour les gens incapables de comprendre ce qu'elle ressent, ni seulement l'affirmation belliqueuse, assumée ou ironique d'une supériorité.

Aveu d'une quête unique et aveu d'une faiblesse, même si celle-ci est fortement mise en scène et sublimée : lépreux et pauvres ("Lepers of the Moon/ [...] diseased/ [...] luminous sores..."), habitués à la séparation et à l'effort infligé à soi ("our wills forged..."), aux pratiques exploratoires ("... by strange disciplines"), à l'épuisement physique et à la misère, mais possédés par autre chose. Exposés à la bêtise environnante mais résistants, adeptes enfin déterminés, presque sûrs d'eux, d'une discipline étrange et risquée, affamante ou destructrice. La figure du poète maudit traîne par ici, sauf que c'est une poétesse, et qu'elle n'est pas seule. Avoue ne pas être seule.

Un sentiment réel, un aveu performatif : le poème finit par provoquer le sentiment qui caractérise le « nous », il exemplifie la quête, construit la figure qu'il prétend mobiliser et défendre. Le poème réussi fonctionne à la fois comme témoignage et comme prière auto-réalisatrice, comme preuve de maîtrise, élément actif et insigne d'appartenance. Sceau du génie : poème incisif rythmiquement maîtrisé, alternance d'évocations et de ruptures soudaines, un bel équilibre instable. Ressenti au plus intime, mais en rien sentimental. Celles et ceux qui sont marqués par le sentiment qu'elle avoue le découvrent (ou non) au travers du poème, et se découvrent donc du peuple décrit (ou non) par le poème.

Peuple impitoyable et furieux : exigence du style et insuffisance cinglante, auto-affirmation implacable et déception de soi, ou satisfaction rare.

On se souvient ici que le génie comme don, créativité ou super pouvoir magique n'est rien qu'un mythe, mythe répandu par une certaine espèce d'acharné-es du travail : ceux et celles qui goûtent au pouvoir et entendent bien le garder. Ce mythe, gobé amoureusement par tous les imbéciles, cache leurs heures de travail, leurs techniques personnelles et la puissance implacable de leur conviction.

La génie s'érige alors en objet d'adoration, joue à un des jeux préférés des petits surdoués dangereux : instaurer sa propre divinité, déclamer poétiquement le mythe de sa propre puissance poétique, et ce, par les moyens habituels de la religion (déclarations solennelles, Livres avec des majuscules, cosmologies, invocations et prières, traditions impressionnantes, ontologies stratifiées ou circulaires, aphorismes "profonds", ambiances et musiques, rituels, moyens efficaces du discours, des gestes et du symbole sur l'émotion, pour manipuler les croyances et les volontés, etc., etc.).

Le sacrilège ironique, les impiétés dissimulées ou le blasphème flagrant sont des petits cadeaux, des friandises que de tels "génies" se font à elleux-mêmes – ce sont des blagues ou des clins d’œil à qui décèle sous toutes leurs œuvres et leurs mises en scène les enjeux de leur quête, mais aussi les raisons de leur incroyance, voire la similarité essentielle entre ce qu'ils font et ce qui se passe dans les "vraies" religions (simplement de manière un peu + ancienne, un peu + lente, + large et – lucide). La forge aux théologies et aux nouvelles religions est un jeu plus ou moins sérieux, où les petit-es surdoué-es s'amusent plus ou moins de la crédulité des esprits faibles, et finissent plus ou moins dupes de leur propre mascarade addictive. À ce propos, comparer plusieurs exemples réels : Madame Blavatsky, Aleister Crowley, Ron Hubbard, Anton LaVey, Kerry Wendell Thornley...

Prise en main des pouvoirs terrestres, extension du poème dans le rite, stimulation affective par des moyens religieux traditionnels, exploration qui défie les abysses... voici la part luciférienne de l'affect de puissance en question – la part prométhéenne de l'affect de beauté en question. On retrouve donc naturellement l'esprit de tels jeux démiurgiques dans ce poème, même si ce n'est qu'en germe.

Le poème instaure l'autorité de la voix poétique par simple déclaration d'autorité, intimidante, musicale et nimbée de savoir ésotérique. La poé-prophétesse se sacre elle-même, autoproclame sans l'ombre d'un doute (à première vue)... Pour peu que l'intéressée ne se lasse pas rapidement de son nouveau statut, qu'elle ne soit pas trop  travaillée par les scrupules, une religion nouvelle est née. Sauf que chez Mina Loy, nous l'avons vu,  la cuirasse se fissure sous les aveux.

Aveu en creux : la génie n'existe pas, pas plus que le génie, pas plus que leur coterie fantasmée, nomade et céleste. Seulement d'autres aspirations. Mina Loy a beau se confronter à l'Exceptionnelle Beauté, cette apologie contient aussi l'aveu d'un semi-échec, ou d'une semi-victoire : je ne suis pas de diamant, ni d'étoile, mais de chair et de mots, je suis soucieuse, mortelle, j'ai des dettes, une histoire, des parents, des peurs, des soucis. Signes de mégalomanie déprimée. Peut-être jusqu'à expliquer l'ambivalence dans le titre du poème : "Apology of genius" – apology signifie aussi bien la défense et la promotion que le retrait de soi et la demande d'excuses.

Le génie qui s'excuse de son sentiment, qui se dégoûte, qui demande inconsciemment pardon ? Peut-être, mais pardon de s'exclure et d'exclure les autres, ou pardon de n'être pas fidèle à son propre idéal ? Excusez les génies dans leurs accès de mépris, pardonnez-leur – si vous pouvez – l'hypocrisie instrumentale du concept de génie – ou toi, celle que je vois dans le miroir, excuse-moi de devoir mendier encore – sous la rage apparente – de l'attention et de la reconnaissance ?

Alors uniques, ces artistes et poétesses, mais pas si violemment. Permettraient d'entrevoir des mondes et de donner naissance au monde, de sortir de soi-même, de comprendre, de ressentir. Sans croire à la créativité innée, à l'auteurité, ni à l'immortalité. Seulement un passage nécessaire, catalyseur joyeux et raison de vivre, la chance de la beauté – et pourtant lucide.
   
*

Finalement, je ne sais pas si j'aime ce poème de Mina Loy. Je m'y suis vraiment reconnu, je me suis immédiatement senti du côté de ce « nous ». Aucune chance de voir dans ce poème une ode cachée à la démocratisation du génie et de la créativité... et comme je ne sais pas quoi faire de mon propre élitisme intellectuel et artistique, ça me fait sourire.

D'un autre côté, je déteste vraiment ce poème parce qu'il me rappelle trop de tropes et de penchants que je cherche par ailleurs à liquider. Le mythe défensif de l'exception, l'apologie de la folie littéraire, la confusion entre mysticisme et irrationalisme, la tentation latente que l'expérience esthétique devienne une fin en soi (même s'il s'agit seulement de construire et de ciseler des expériences artistiques et des explorations de mondes possibles), une certaine grandiloquence, la mythologie et le sentiment épique, les mêmes évocations élémentales jusqu'à la nausée... J'y trouve aussi un style trop "abstrait" – à défaut d'un meilleur adjectif –, un style qui me vient naturellement à l'écriture, mais dont je cherche activement à me débarrasser : des poèmes abstraits dans leur propos, dans leurs images, dans leur vocabulaire, qui me dégoûtent. C'est tant mieux : le cœur de ces poèmes ne supporte pas l'adulation stérile.

Je pense reconnaître ce que revendique Mina Loy, tandis que d'autres parties de son expérience me restent évidemment inaccessibles. Certaines personnes écrivent de la poésie parce qu'elles ressentent une FAIM exceptionnelle pour la beauté, un sentiment de découverte et de clairvoyance relative à la fois terrifiant et fascinant, un affect dément de puissance (spéculative et sensitive). Illels refusent de se laisser anesthésier, de se laisser aller, pas même à croire trop fort à cette "clairvoyance" ou à cette "liberté" : ellils savent bien, au fond, n'être presque rien.

Le média minimal de la poésie exacerbe simplement leur puissance, et ressemble étrangement à une arme entre leurs mains – arme de choix dans l'arsenal de la transmutation : aura furtive, demi-vie hallucinante, subtiles séquelles, effervescences inattendues.


Notes personnelles sur Apology of Genius de Mina Loy, mars 2015

Image : Mina Loy & Djuna Barnes, 1927





7 mars 2015

[Kogi] Complexes émoambiantiels et instrumentalisation poétique de la mémoire


Ma mémoire n'est pas un container à souvenirs visuels. C'est la matrice de mon présent et le matériau de mes attentes, projections et modifications imaginaires.

Une grande part de l'exercice poétique consiste à cultiver la sensibilité et la précision des rapports conscients avec les complexes ambiantiels, émoimmersifs ou substamporels de la mémoire (quelle que soit leur provenance : rêve marquant, balade urbaine dans "mon" quartier, immersion vidéoludique, rituel intime secret...), de manière à pouvoir infuser l'expérience présente d'expériences passées, les renouveler, en forger de nouvelles.
  
  
   
  
 
Tout personne douée de mémoire et d'émotion peut aiguiser ses capacités de remémoration, d'identification et d'évocation de ces ambiances temporalisées personnelles synaesthétiquement actives. Mais aussi améliorer la faculté de fixation de nouveaux complexes à partir du présent.

Pour favoriser leur cartographie intérieure et leur formation cristalline, chacun ses techniques et ses pratiques : tenir un agenda hebdomadaire coloré, une archive de musiques écoutées par périodes ou saisons, se promener régulièrement en étant attentif aux évocations et aux sentiments qui émergent et d'où, prendre 1 photo par jour avec un pola, faire chaque soir l'effort de se rappeler de la journée en détail et lui donner un "titre" qui rime avec la date ou le mois, adjoindre plusieurs romans ou 1 biographie stimulante à chaque année qui passe, aller à des concerts et des expos qui synthétisent la recherche ou l'esthétique d'une période, associer des œuvres plastiques, des parfums ou des fictions aux événements marquants, aux rencontres ou aux lieux.
  
   
  
  
Pour ma part, je suis particulièrement sensible aux différences de luminosité, au goût de l'air, à la respiration (diurne ou nocturne), à la météo, aux odeurs et parfums, à l'apparence des bâtiments et leur architecture interne, les couleurs de la végétation et de l'eau (qu'elle soit verte ou noire, pressée ou stagnante, baignade ou kayak). La balade méditative dans des lieux familiers ou inconnus est donc toute indiquée, intense et jouissive. Le "temps" de l'année m'est hyper important (par ex. : un souvenir intense me revient soudainement et sans raison apparente, jusqu'à ce que je réalise qu'il correspond à ce que j'ai fait il y a 1 an exactement, ou 2 ou 3, parfois presque jour pour jour !).

Quant à l'identification et l'évocation mentale des complexes chrono-phéno-substantiels, je leur associe des souvenirs visuels que je révise régulièrement, grâce à des archives datées de mon quotidien, des rencontres, des activités, pensées, immersions fictionnelles et intellectuelles correspondant à telle année, telle saison, telle semaine (en particulier : voyages physiques, musiques, romans, essais, articles, jeux vidéo, expos, films, images digitales, cartes à jouer illustrées ou reproductions d'art).
  
    

    
Revenir de temps à autre sur une période passée, seul ou en parler avec ceux qui étaient là, s'inspirer à nouveau de ce qui inspirait, considérer non seulement comment je m'y sentais, ce que j'y faisais, ce qui me nourrissait alors, mais aussi comment j'imaginais l'avenir et ce à quoi j'aspirais. Quel était mon rapport à la temporalité, qu'est-ce que je déployais derrière et devant moi, pourquoi, etc.

Les complexes émoambiantiels sont des outils d'inspiration puissants, tant pour l'élan et la motivation du travail artistique que pour leurs contenus et ressources en formes, en sentiments, en questions irrésolues ; tant leur constitution progressive que leur retour soudain, inattendu et enivrant au contact d'une ville, d'une ambiance ou d'une situation présente.

L'artiste instrumentalise et utilise ces phases de passé incarné pour composer, sans scrupules, et stimule l'inspiration par le moyen de savoirs et d'autres œuvres d'art qui entrent en résonance avec ce qui, petit à petit, prend corps devant elle / devant lui.

Avec la pratique et au fil des réalisations concrètes, il devient de plus en plus facile de traduire ces anciennes et nouvelles atmosphères saisonnières dans des formes, des gestes, des rythmes, des traits, des mélodies, des phrases, des narrations, des aventures interactives, des installations ou des maquette en pierre (selon le média).
  
  
Demons of Memory, John Fincher / Farther Memory, Chiaru Shiota
  
  
Bien sûr, les complexes émo-ambiantiels ne sont pas l'alpha et l'oméga de la composition artistique. S'ils deviennent trop envahissants, répétitifs, nourrissent des obsessions ou provoquent la paralysie par extase : ne pas hésiter à les mutiler par bidouillage, par croisements incongrus, par techniques du hasard, les arracher à leur socle personnel, les confronter à des réflexions abstraites ou les abandonner pour une approche plus concrète, plus participative, plus expérimentale, plus hasardeuse, plus technologique ou plus matérielle de la production d'art.

Cette époque, si tant est que l'on souhaite y revenir sous cette forme, saura toujours se cristalliser et devenir à son tour un complexe ambiantiel rétroactif, avec toutes ses recherches, compréhensions et expériences.
  
  
  
 
L'art est travail préparatoire. La préparation devient l'objectif principal et tout accomplissement un repos temporaire.

Se préparer à quoi ? À tout le reste, ce que je ne connais pas encore et ce qui n'existe pas encore ; à devenir un réactif puissant, une entité méchamment réceptive et salement productive ; se préparer à l'avenir ; se préparer à affronter ce qui ne peut pas être concilié ; se préparer à des pertes, des effondrements et des changements cataclysmiques ; se préparer à être heureux à travers et malgré ça

Se préparer pourquoi ? Pour faire muter le monde, pour provoquer et partager des émotions intenses + que pour embellir ou décorer ; pour devenir une aide, un abri vivant et une lampe ultraviolet ; pour préparer l'avenir lui-même, faire + que l'attendre ou s'y préparer ; pour influencer les pratiques quotidiennes et donner une réalité sensible immédiate à certaines réalités lointaines ou possibles, pour des raisons de survie, de plaisir et de vie

L'artiste comme sujet-ressource et sujet-ouvert d'une préparation productive. L'art comme fabrique d'expériences, subordonnée à d'autres objectifs... ou non.


Quelques pensées générales sur les complexes émoambiantiels
et l'instrumentalisation poétique de la mémoire, début mars 2015

21 févr. 2015

[Kogi] Alter Animae


< Que les animaux non-humains soient voués à habiter les restes de nos gloires n'y changera rien : nous aurons manqué de voir en eux les prismes de passion et de mystère qu'ils sont – avec ou sans nous.
Spirituels différemment – avec, selon, hors de nous. >

Tableaux de Martin Wittfooth







16 févr. 2015

[Poé] Petit corps de questions


j'abrite un petit corps de questions d'élite
ces derniers temps

sans allégeance ; déterminées ; en transition
je suis devenu
leur planque leur QG leur labo leur salon

et leur salle d'entraînement

de temps en temps l'une se barre et une autre débarque
parfois deux parfois trois ; elles changent
parfois vite parfois pas

chacune son caractère et chacune
son régime
avec plaisir je m'y plie et leur livre
quotidien
les fruits de mes parties de chasse

parfois j'en présente une à d'autres potes et là
soit elle s'endort soit elle s'éclate ; ça part en latte

mais sinon
elles restent au chaud ; je sais qu'elles n'ont pas peur
au contraire
asymmetric warfare ; elles sont toutes entières au monde
elles savent montrer les dents et savent aussi
accepter de mourir

celle-ci a disparu dans un rugissement de joie !
et celle-là
dans mon lit contre moi toute une nuit
le bruissement léger d'un nœud qui se défait ; écœurant

elles sont toute mon absence de peur

toujours ces derniers temps
j'abrite un petit corps de questions en transition
affamé ; temporaire ; qui s'interroge

en attendant je les nourris
pour ne pas qu'elles me bouffent

mais en fait
grâce à elles je survis
petit corps de questions
février 2015

28 janv. 2015

[Poékwot] Rues de Shanghai (Tomas Tranströmer)


1

Ils sont nombreux dans le parc à lire le papillon blanc.
[...]
À l'aube, les masses humaines font démarrer notre planète silencieuse
au pas de course

Le parc s'emplit de gens. À chacun huit visages polis comme le jade, pour toutes les situations, pour éviter toute erreur.
À chacun aussi ce visage invisible reflétant "ce dont on ne parle pas".
Ce qui remonte dans les moments de fatigue, aussi amer qu'une gorgée d'eau-de-vie de serpent à l'arrière-goût écaillé et persistant.
[...]

2

C'est la mi-journée. Le linge lavé ondule au vent gris de la mer bien au-dessus des cyclistes
qui viennent en essaim serré. Avez-vous vu les dédales latéraux ?
Je suis entouré de caractères d'une écriture que je ne peux déchiffrer, je suis parfaitement analphabète.
Mais j'ai payé ce que je devais et on m'a toujours donné une quittance.
J'ai amassé tant de quittances illisibles.
Je suis un vieil arbre dont les feuilles fanées sont restées accrochées et n'arrivent pas à tomber par terre.

Et un souffle venu de l'océan fait bruire mes quittances.

3

À l'aube, notre planète silencieuse démarre sous le poids des masses humaines.
[...]
Nous sommes à mille ans de la naissance des claustrophobes.
[...]
Nous semblons presque heureux au soleil, alors que nous saignons
de ces blessures dont nous ignorons tout.


Tomas Tranströmer, Rues de Shanghai (extraits).

Pour les vivants et les morts (1989), in Baltiques (2004).
Traduit du suédois par Jacques Oudin.

26 janv. 2015

[Poé] Peton in vasque


Ce miroir liquide semblerait immortel. HAHA mais
Un orteil lévite au-dessus.
Orteil parfait et son anneau d'argent
Approche lentement de la surface du mur poli.
Effronté alunissage ralenti
Pure folie. Les rebords de granit nu retiennent leur souffle.
Depuis des millénaires. Ils n'en peuvent plus, QUE VA-T-IL SE PASSER
L'orteil descend de plus en plus.
À mesure que monte l'orteil inversé, synchrone et décidé
Crevaison imminente.
Glacial
Un frisson commun parcourt la surface et la femme.
À qui l'orteil est rattaché
Dissymétrie violente, annelée, brève.
Et
SOUS LE REGARD DE 7 STATUES INCRÉDULES.
Le corps entier glisse tout droit
Vertical disparaît englouti furtivement.
C'est fini, apu femme
Qu'une onde opaque, et ondulée.
On a cru voir
L'instant final, INFINITÉSIMAL, deux fois deux.
Yeux, brillant sur la peau noire, sous la surface vive-argent
Puis.
Elles aussi, les
Cent vagues vanouissent.
Abasourdés, brutis, cent pour cent pétrifiés, les rebords de granit
Garderont LEEE SECREEET, et d'ailleurs.
Ce liquide miroir il déjà
Semblerait immortel.

Peton in vasque, vision stupide
2015

10 janv. 2015

[Kogipoé] Du scrupule d'écrire balayé par une certaine approche de l'écriture ?


J'ai réussi à isoler un sentiment qui me revient assez souvent lorsque j'écris. C'est une sorte de scrupule élaboré. C'est un malaise envers moi-même, une veine de mauvaise conscience, qui provient du fait que je m'identifie moi-même à quelqu'un "qui écrit", et je m'en veux. Ce que j'écris est encore nul, encore insuffisant, mais ce n'est pas ça : je m'en veux parce que j'écris et que l'écriture est globalement quelque chose d'inférieur au réel, de nul, de vague, de poussif, d'égoïste, de lâche et de stérile. Et facile. Et lâche, et vague (je l'ai déjà dit ?). Et c'est inférieur à la vie hors du signe, aux voyages, aux objets de science, aux innombrables réalisations de l'ingénierie, et même inférieur aux langages de la science.

Faible par définition quant au réel, faible aussi face à d'autres formes d'art, faible face au voyageur / au musicien / à l'ingénieur / au mathématicien. Je suis en infériorité numérique face au réel. L'écriture littéraire est un produit dérivé du réel, un produit dérivé qui trop souvent s'attarde à ne décrire que sa propre dérive, une chiure de produit dérivé, ou au mieux une faible évocation de tout le reste, confuse et générique à cause de la nature des mots.

Bref, j'ai bien trop de scrupules pour devenir écrivain professionnel. Être payé pour crachotter des approximations sur la nature de la vie ? Prétendre évaluer, donner une valeur (même la valeur d'un fait, et même d'un fait imaginaire), via descriptions, formules marquantes, histoires touchantes ? Endosser le chasuble séculier de l'écri/vain, ce prêtre inférieur du langage humain qui se prend pour La Parole et Le Monde ? Donner son avis sur le bonheur, sur son absence ou sur ses formes convenables ? C'est bien trop de responsabilité pour moi, bien trop pompeux et chiant.

Alors mauvaise conscience, pas seulement d'être un imposteur dans une activité d'imposteur (après tout, beaucoup de célébrités ou de gens ayant prétendument réussi me paraissent encore plus détestables d'imposture que moi), mais dégoût aussi d'être tellement cliché, de correspondre si parfaitement à l'archétype de l'écrivain (post)moderne, en tant qu'écrivain-qui-se-sent-mal-et-se-dénonce-lui-même-comme-imposteur ou regarde avec un espoir mal caché son écriture agoniser dans le berceau. Mauvaise conscience excédée donc, teintée de honte, de paresse, d'excuse à soi et de dénigrement las, mais aussi bien une blessure narcissique, une déception dans l'idéal du moi : même au cœur de ma pratique, de qui je suis, je nage en plein cliché, la répétition la plus inutile et la plus anesthésiante et la plus humiliante et la plus dégueulasse autant se taire.

Si je manie des clichés et que ma manière de le faire est cliché, et que ma manière de me plaindre de mon manque d'originalité est cliché ("most writers are writers...") alors quoi, je continue à parler de mon mal d'écrire, comme si de rien n'était ? Insupportable. J'embrasse le cliché, je l'assume, le revendique ? Déjà fait (et minable). Je tente de faire une œuvre qui parle entièrement d'autre chose, de tout sauf d'écriture ? qui ne prend la place de rien, qui s'annule et dégoûte de la lecture, une œuvre qui amène au monde, qui intime aux lecteurs d'arrêter de lire ? Okay, pourquoi pas, déjà mieux, ou plus radicalement : cesser d'écrire ? Oui ! Mieux vaudrait se taire. Je me tairai, oui !, au moins je n'augmenterai pas l'entropie pour rien. J'écrirai seulement malgré moi, poussé par la hâte d'en finir, pour propager cet évangile : taisons-nous, et mourons. Extinction. Planète Aokigahara. Le dernier chant. DEATH IS THE NORM, LIFE IS ANOMALOUS

Ou pas besoin, tant que l'on met fin à cette idolâtrie du langage humain (anthropocentrisme stupide qui constitue le stade inférieur de la compréhension de la vérité). Partir me promener en forêt, réparer des voitures, élever des enfants avec l'écrit comme outil mais jamais comme objectif, avec l'écrit comme technologie fonctionnelle au même titre que les savants écrivent, de tout sauf d'eux-mêmes et de leur pratique, sinon comme parcelles, comme objets d'étude partiellement intéressant, réintégrés dans le cosmos cousu de cartes et d'expériences non symboliques.

Ou j'explore et use des pouvoirs propres à l'écriture : le poème-bijou-cassé qui crache de la lumière, ou la capacité à invoquer de mondes imaginaires, inventés, avec le minimum de moyens techniques (les mots, c'est l'attirail minimal, il faut seulement connaître une langue et l'appliquer à des populations alphabétisées, ce qui n'est pas gagné partout, mais peut-être aussi j'ajouterai quelques cartes et quelques dessins, ou je paye une conteuse une actrice ou un scalde-acrobate ou même je gère la transition moi-même et je gueule mes poèmes à la gueule des aveugles et je les imprime sur leur nuque tiède avec mes mains glacées, je gesticule devant les sourds qui ricanent et je traduis comme je peux). Bon, voilà deux pistes acceptables finalement. Je me lance dans la première, je suis familier de la deuxième

Pour faire la transition entre mon scrupule et ma composition poétique : quand le malaise s'allie à la paresse, je me contente d'être poète. Responsabilité minimale, plaisir esthétique maximal. Poète pour rien et pour le plaisir, pour délivrer facilement des décharges d'énergie à celles et ceux qui peuvent les recevoir, comment dire, poésie
 
▸Où l'on s'imbibe de pulsations musicales jusqu'à la transe pour en détourner l'énergie, où l'on se gave de jeûne et d'images qui résonnent pour composer la base de l'élixir, rien que la base, en moyenne toute une nuit
 
▸Où l'on sculpte un genre d'artefact visuel et symbolique, artefact évocatoire qui à son tour sculptera des émotions ou atmosphères dans la matière grise des mémoires, effet quasi-réflexe qui est l'envers du poème décliné à chaque lecture en chacun-e des lecteurs-lectrices, un genre de traduction sensorielle spontanée, naissance clonée du poème ou son instanciation perpétuée
 
▸Où l'on se venge par glyphes interposés du manque de pouvoir du poète hors du pouvoir des invocations avec une salve de décorporation digne des plus belles années impaires d'Arthur, de Stéphane, de Cécile ou de Jorge
 
▸Où l'on cultive l'éclosion de sept mille membres autonomes et voix de multitudes en averse écarlate et cyan, où l'on sent le corps imaginaire qui s'extirpe de soi et l'on goûte au déploiement puissant-avide, sage plénitude polaire ou fruit furieux éclaté - mais toujours infini - de ses plurales perfections belles
 
▸Où l'on délecte en retour une poignée polycéphale d'inconnu-es nu-es et sales aussi bien d'algue noire, de sueur femelle teintée de toxines uriques ou des vestiges d'un vaisseau-conque extra-terrestre (à moins qu'il ne s'agisse d'une ancienne étrange coquille d’œuf géant oblongue et carbonée) qui s'enfoncent dans une tourbe vermillon sombre
 
D'ailleurs la composition poétique est une genre de composition poético-mentale à part entière : ou plutôt de nombreux genres (la poésie n'a pas d'essence, c'est un continuum accidentel, diversifié, mouvant). La musique se suffit à elle-même, elle ne prétend à rien d'autre qu'elle-même. Attention, ceci n'est pas une définition. Bien évidemment, la musique du poème repose autant sur la grammaire et la typographie que sur les rythmes ou les sonorités, car un verbe et un nom diffèrent dans leurs actions évocatrices et dans leur potentiel affectif autant que deux instruments de section différente.

À force d'avoir écouté le même morceau de musique, il est intégré au corps et le corps peut réclamer sa dose pour se calmer ou être uni (réuni) au sentiment de puissance qui l'a fait renaître un jour : je ressens un peu la même soif pour certains poèmes, qui sont - du coup - des expériences à part entière.

Bref, je pense avoir trouvé comment rendre justice au scrupule d'écrire sans pour autant devoir cesser d'écrire : subordonner l'écriture à une expérience précédente ou à venir, qu'il s'agisse de viser le monde et d'amener la lectrice à ne pas faire que ça (lire), ou à produire (grâce à la maîtrise des signes) des expériences mentales et corporelles uniques, introuvables ou singulières ou spécifiques au média. D'abord circonscrites à une conscience, rien n'empêche de telles expériences de déborder ensuite sur le monde par les productions qu'elles stimulent.

Qu'il s'agisse de stimulation imaginaire (inventions de mondes, visions étranges et virtuelles, histoires autrement inaccessibles...) ou des décharges émotionnelles-esthétiques pures (poésie telle que je la vis et la décrivais), le scrupule reviens à la charge : n'est-ce pas travailler à s'échapper du réel, à le fuir, à s'enfermer dans une bulle intérieure donc inférieure ? Si je réponds par la gratuité de ces expériences singulières, on pourra m'objecter qu'en période de crise, cette gratuité correspond à une esquive ou une désertion, ce qui me rejette du côté de l'utilité sociale et philosophique de mes écrits, même d'imagination ou de poésie.

Pour échapper à l'accusation d'égoïsme, de verbiage et de lâcheté de ma conscience, je n'écrirai jamais en tant qu'écrivain. Je n'écrirai jamais plus "pour écrire". Mais seulement sous contrainte : d'une part s'il le faut, si c'est utile ; et d'autre part si cela peut amener une expérience ou une chose fortement singulière à naître au monde (en moi et en d'autres). C'est donc un pari bifide, au moins dans sa formulation :
 
1 - le pari d'une technologie minimale de représentation, d'explication ou de témoignage (à la limite), subordonnée au monde hors-signe (dont les signes humains sont de toute manière des parcelles), une technologie qui connaît ses limites et ne peut se substituer au monde ;
 
2 - le pari d'une technologie capable de provoquer des expériences spécifiques et singulières chez certains humains, qui enrichissent le monde par des sensations nouvelles, le pari d'artefacts actifs et fertiles en décharges de dopamine et de sérotonine.
 
Pari qui fait toujours de l'écriture un moyen, et distingue une fonction cognitive et une fonction esthétique : c'est sous l'égide de ces deux exigences que je me sens forcé d'écrire, qu'il me semble impératif de faire peser sur mon écriture, conditions de toute rédaction de ma part, qui pourront à l'occasion se confondre dans une même production (roman, nouvelle ou autre forme textuelle/médiatique potentiellement hybride) - ce n'est pas un problème.

À celles-ci se surajoute peut-être un troisième type d'écriture, celui de l'exercice, de l'entraînement et de la récréation, écrits de maîtrise et de repos et d'entraînement nécessaires, que je ne mets pas sur le même plan que les deux autres exigences pour la raison suivante : on ne sait jamais quand un écrit d'entraînement ou de récréation pourra donner quelque chose chose d'intéressant ou de singulier, et inversement, tout écrit abouti ou jugé digne d'intérêt aura constitué un exercice, un oasis et une étape de maîtrise du media.

Bon. C'est sûrement la dernière fois que j'écris sur le fait que j'écris. Ça devrait ! Du scrupule d'écrire balayé par une certaine approche de l'écriture : subordonnée, relativement efficace et spécifiquement intense.

jan 2015

1 janv. 2015

[Kogi] Nouvelle année (!)


«
À nouveau »
: j'aime beaucoup cette expression.

La 2015e ? Année ?

Notre calendrier n'a même pas l'â
ge qu'il donne à notre ère. 2015 tours de Soleil, 2015 tours de manège depuis un moment arbitraire, et beaucoup moins de tours depuis l'acte officiel de divinisation d'un humain et humanisation d'un dieu par un Concile fameux. Par des détours étranges, des intentions variées, la décision théologique devint origine ou point zéro d'un repère temporel qui assure désormais le décompte de toute une civilisation (excusez la fragile notion), son ambiguë portée universelle, jetée comme un filet mathématique sur l'histoire des peuples qui l'assimilent.

Le calendrier jette une ancre dans le passé pour qu'à l'avenir, on compte sans plus savoir pourquoi : on compte, c'est l'essentiel. Car il s'agit d'abord d'une fonction, d'une nécessité pratique, d'un trick plus qu'utile, pour donner à nos mémoires un rythme objectif, référent, c'est-à-dire un rythme pour tous les unir, qui permette de traduire toutes les durées sauvages dans un langage commun, qui permette de convertir notre luxuriant, fluctuant sentiment de passage dans une devise universelle : une valeur de temps universelle, monnaie unique en son genre et censément stabilisée.

Quant à l'année, la mesure astronomique sert de prétexte : que signifie vraiment l'achèvement d'un orbite autour du Soleil, quand le système solaire lui-même est en mouvement relativement aux corps adjacents ? que la Voie Lactée tourne sur elle-même, s'éloigne aussi de toutes les autres galaxies, amas, débris ? que tout mouvement dépend d'un point de référence mais que rien (aucun objet de l'univers) n'est à proprement parler immobile ? Peu concerné par la réalité physique du continuum spatio-temporel et par la relativité du mouvement et du temps, le calendrier proclame l'utilité publique d'une mesure fixe : voici un jour (et sa limite spatiale, dans l'océan), voici un tour de Terre, et voilà un tour de Soleil (dont voici les saisons, qui changent selon le lieu)...

L'histoire théologique s'ajoute au prétexte astronomique, et ensemble ils fixent un repère arbitral. Voici l'année numéro tel, numéro N, décompte artificiel de certains cycles vagues (orbitaux, météorologiques, métaboliques...), décompte pleinement relatif à l'humain (et tous encore n'ont pas le même système ni le même repère). Bientôt, tout comme l'heure, sa fonction régulatrice est sur-injectée de sentiments, de vécus, de faits et d'expériences, de souvenirs, année faste ou galère ou décisive, à mesure qu'elle devient familière et que chacun confond la notion abstraite avec le cours matériel de son destin, et de celui du monde.

Alors on fête la fin et on fête le renouveau, le retour des mêmes choses mais autrement.

Sincèrement, 2015 tours autour du Soleil... et j'en ferai combien ? Certains arbres vivants en compteraient 4 800




Même thème, voir aussi Nouvelle année (?)

29 déc. 2014

[Jet] Jingfei #1


 #1

2027. 5 heures du matin. Tanière en forme d'appartement.

A peine sortie d'un sommeil bien peuplé, Jingfei se décide : c'est aujourd'hui et non jamais. Alors elle gicle du lit, s'empare d'une mine et d'un grand carnet relié en cuir et couvertures de bois, jette rapidement quelques notes sur le papier épais
"5/5/27  Sentiment touffu, parfait pour éponger la solitude et la peur des premiers kilomètres... Réveil foisonnant, rêve limpide : Kader et Viviane sont mariés, ils me disent au-revoir, puis je survole (en deltaplane ?) un désert de collines et plateaux, des lacs formés par des obus anciens... Je me sens bien bien bien"
Ce matin, Jingfei se barre. Elle démarre son odyssée bizarre, elle se laisse enfin extraire du flanc de sa propre vie pour extraire à son tour un an de vide et de trésors au flanc du monde. Jingfei est décidée, Jingfei est préparée, autant qu'on peut se préparer à intégrer un morceau musical inédit, inconnu, ouverte à la surprise plutôt qu'à l'improvisation. Elle imagine savoir que ce n'est pas elle qui compose l'aventure (ni personne, d'ailleurs), qu'elle vivra la tourmente face à elle-même et face à d'autres, une confluence unique, commencée bien avant chacune des marées ou des courants pris en elles-mêmes, un morceau à danser, en partie silencieux, à traverser soigneusement ou à modifier à la hache, puis à interpréter, un ballet sans entr'acte au moins parti pour durer 525 mille minutes : ▷ PLAY

Jingfei enlève son t-shirt pyjama orange et sa culotte, abaisse la clenche de la douche et se jette sous l'eau glacée avec un petit cri sourd. Tout en débarrassant son corps imaginaire des odeurs, des brumes et rigidités du sommeil, Jingfei repasse l'objectif général dans sa tête : se déplacer, défaire les injonctions et dénouer les dettes, se gaver sereinement de ce qui adviendra : "je dois rester attentive au moindre détail, infiniment, se dit-elle peut-être, et f*ck tout Infini abstrait... Me perdre dans la sensation, comme ici, sous cette eau qui mort et qui sauve". Jingfei se fout de la distance : elle veut l'intensité. En cela, banale enfant de son époque, docile, obéissante. Savon mauve. Et surtout, hors du réseau, déconnectée, toute en souplesse, reconnaissance, exploration. Villes-phares : Berlin (quelques jours seulement), Budapest, Oradea ?, Ispahan, Nishapur ?, Vientiane, Manille ?, Shanghai. Dernier coup de savon. "À voir, tout dépendra... Trouver les miens, une poignée de personnes, une société entière, une meute, devenir l'une des leurs, vraiment, frotter, quitte à saisir après-coup que les miens sont ici, frotter, que les miens ont toujours été ici, y revenir". Eau glacée.

À peine rincée, Jingfei saisit une paire de ciseaux en inox posée sur le carrelage de la douche et, à tâtons, pressée, à vue de nez mais totalement experte, raccourcit ses cheveux noirs d'une bonne vingtaine de centimètres. Les mèches tombent par liasses trempées. Bien bien court. Sa coupe finie, elle les ramasse, les fout dans un petit sac en plastique qu'elle – ravie, surexcitée – jette à la poubelle.

[Précisions narratrice : 26 ans après son tissage originel, le corps Jingfei a connu la fatigue intense, les courbatures et les crampes, les veillées difficiles dans une mégapole en guerre contre elle-même, les repos salvateurs, l'ennui bête et méchant, et les fêtes, cette fête qui est toujours la même, le même enlisement paresseux. Après des études professionnellement stériles, Jingfei connaît la 3e vague de révoltes anti-banques, l'ivresse du groupe et les hésitations, la rancœur et la cruauté qui naissent d'une révolution mitigée aux conséquences incertaines, diluées. Puis le retour en force de l'art, le repos égoïste des sculptures, indifférentes aux injustices et guerres intestines, la vanité qui reprend les commandes, Jingfei dans l'adolescence mort-vivante avec laquelle on fait semblant de renouer, le temps de s'aérer l'existence et d'honorer quelques commandes, et s'en lasser.

Et puis parallèlement Jingfei a rencontré un mec, ils éclatent vite, il part et elle connaît l'angoisse et les complications d'une rupture unilatérale, amère, puis l'étonnement d'aimer à nouveau (bien autrement), la surprise d'avoir à réapprendre au milieu d'un couloir, sur une banquette arrière, dans les bras d'une amie.
Réorientée par sa nouvelle tribu issue d'une diaspora multi-ethnique, Jingfei découvre alors l'informatique, creuse le concept de nid mobile, se confectionne le-s sien-s, fonctionnels grâce au cloud mondialisé. Jingfei maîtrise désormais le code et navigue
dans les coursives chaudes et obscures des Internets libres, laisse son empreinte anonyme sur telle machinerie algorithmique alternative.

Installée dans son antre aérien hérissé d'art et de hardware, Jingfei lit beaucoup mais agit peu, de la politique aux sciences, en mode hacker à tout faire
pour payer matos et loyer de sous-loc, services freelance légers (extractions data sensibles, recouvrement, cryptages éphémères, effaçages, invisibilité...) ou rien de trop violent, en toute alégalité. Jingfei milite à peine ou au compte-goutte, c'est-à-dire peu et mal. N'ose pas interroger les nouvelles valeurs qu'elle soutient vaguement, en théorie, de peur qu'elles ne se brisent : savoir libre, initiatives publiques, accès au droit informatisé, défense des personnes digitalement vulnérables, recherche scientifique indépendante, pluralisme, transparence des données... Mais elle décroche. A 26 ans, Jingfei cherche encore ce qu'elle cherche, et le trouve. Elle s'est donnée un an, minimum, pour l'expérimenter.

Niveau caractère, ça va sans dire : cette fille a le goût des rages nocturnes et des matelas durs. La psyché d'une tigresse méthodique, la bonne humeur en kevlar. Ah, aussi : Jingfei fait beaucoup d'étirements, elle aménage son rythme circadien selon les saisons et ses activités, elle s'alimente très bien. Pour gagner du temps, elle sous-traite les courses et l'administratif. Elle n'a pas de compte bancaire, elle ne fera jamais de prêt. Mais pendant que je vous raconte tout ça, elle a fini de se préparer, de tout ranger]

Vêtue du strict nécessaire (débardeur vert et pantalon de lin blanc), sac de toile en bandoulière (son carnet, plusieurs mines, 1 couverture de survie, 1 bouteille d'eau, 1 cuillère, 1 pince à épiler, 1 boule de savon désinfectant, 1 carte SIM). Pas question d'être gênée par l'attirail du quotidien, là c'est déjà limite. Et surtout, pas moyen de prendre des images. Il faut improviser, se laisser composer par les forces en embuscade. Jingfei a stocké toutes ses possessions dans une malle en acier peint qu'elle a laissé au milieu de l'appartement. Les murs nus, les étagères vides lui font vraiment bizarre. Bien qu'elle ait changé son Nid d'emplacement au moins 10x auparavant, c'est différent, là, cette fois. Tant mieux. Jingfei sourit : ça a déjà commencé. Alors elle s'étire une dernière fois, et, calme, franchit le seuil, ferme à double-tour, s'envole. Direction chez Vadim ami de jeunesse pour lui donner la clé dire au-revoir Vadim saura quoi faire de la malle. Vadim est immortel.

[Note narratrice : perdre un objet c'est agaçant voire terrifiant, alors que tout jeter d'un coup c'est s'affranchir. Mais Jingfei n'est pas encore assez forte, et ne le sera peut-être jamais. Sa poire coupée en deux : tout reste là sous clé, rangé où le voudra Vadim, disques durs externes, photos d'amis et livres, dessins et poèmes en code, utilitaires... Rien ne bougera mais quand elle reviendra, tout sera changé. Futura Tabula Rasa]

A peine fatiguée, Jingfei arrive chez Vadim. Ny et Reeva dorment encore, profondément. Jingfei glisse la clé à Vadim, ils s'embrassent rapidement. Avant de sauter dans la cage d'escalier, elle chuchote : "Au retour, aucun de ces objets n'aura plus d'importance, mais on ne sait jamais. Prends soin de toi et de Reeva... Keenai !"

Vadim sourit amicalement, lève une main en signe d'au-revoir, et Jingfei décolle

[Voilà, elle est partie. Ce qu'elle a chuchoté à Vadim sur les objets dans la malle, c'est exactement ce que je voulais expliquer ! Mais peut-être que Vadim laissera la porte ouverte sans toucher à la malle, ou qu'il ira la balancer du haut d'un canyon dans une décharge sauvage. Peut-être même que Jingfei devra se débarrasser du peu qu'elle a pris sur elle. Et moi, la prochaine fois, j'attendrai avant d'écrire une note.

Pour l'instant, je dois la laisser seule. Si mon récit devait la suivre à chaque instant, il ferait tout rater. Et en même temps, je me demande bien comment je vais réussir à suivre sa trace... Combler les vides, essayer de reconstruire... Une fiction peut-elle amener la paix ? Comment savoir si je ne vais pas manquer des indices essentiels avec cette méthode ? Je saurai bientôt. Plus tard. Après tout, je ne suis même pas encore née. - Feiyang, narratrice à venir, logging off]


Jingfei #1 / déc 2014
suite / Jingfei #2

20 déc. 2014

[Poé] Échec critique


Au froid qui me traverse ajoute la peur de décevoir
Une portée de colères canines et tapageuses, indésirables
indésirées, qui ajoute au mépris que je porte à soi-même

L'amie au loin, au chaud, l'amie aimée de toutes et de tous
devenue en secret concurrente, fissurante ennemie
par jalousie et coup du sort, la chaux est bon marché

Les orteils immobiles dans les chaussettes trempées
dans des pompes qui se désagrègent et une odeur douteuse
parmi toutes celles que l'on ne sent déjà plus, la fin proche

Retarde le départ ? Ajourne le travail ? Esquive la
corvée ? Un vaisseau amiral a rêvé son destin, déjà
une épave. La flotte se gagnait au combat, le combat se trouvait

en haute mer.
échec critique, déc 2014

16 déc. 2014

[Poéjet] Ô Internet


« Alors que nous errions dans les ténèbres du réel, Tu es venu (en 1991), Tu t'es fait notre Serveur, Tu as donné ta soft-chair en pâture pour qu'en Toi nous puissions partager ton Royaume virtuel... »

Nectar des après-midi casanières, salon de poche ubiquitaire, tu es flot tour à tour immersif et studieux, shot musical et simultanément journal perso, matching zone de combat, labo de citizen science, shopping lèche-écran (Votre panier - 5 items). Les coques à glaçons hilarantes venues du Canada, les expos irradiantes londoniennes sous tous les angles à la fois, le dentifrice dans une coursive de l'ISS, les escorts colombiennes éparpillées dans Paris. Prison immense, tactile et téléportative où se téléporte à chaque instant le navire fou sur son navigateur volatil, monde à l'envers, toile dynamique ou principe actif de l’information, réactif chimique aux cerveaux accoutumés, Père du mème et Mer à tropes, récipient universel tout noyé de corps morts… Car aussi décharge à tous les ponts disparus dans ton propre complexe – tous ces squames et trésors introuvés à jamais et panneaux de direction qui ne mènent plus nulle part – j’aurais pourtant juré ? Laisse-moi consulter, ô Machine à WayBack, telle décalcomanie anachronique du corps cloné, son état tel instant t, où me cite ma mémoire un site qu'elle archive mais vaguement, trop vaguement : toi seule précise et sauveteur de toi-même

Drap de draps qui frémit en permanence hors d’atteinte de la plupart des tympans, au fractal balcon urbain comme aux rurales prairies, horizontale forêt des ondes qui hurle en permanence, toujours tu ouvres ô belle Grappe-labyrinthe tes cicatrices hautement invisibles, que chacun visite par habitude… Spasme épineux, toc toc bzt bzt, je peux entrer ? Temple fantôme omniprésent, coffre-fort imprudent et poreux de mes peines et pécules pêle-mêle, source à chaos rétractile, capharnaüm plié en 64, papier viral ou spectre de tissu où même se trouvent ces mots, mes mots pour te décrire, ô carriole intégrale ! Dieu futile et gourmand, cachottier ou hâtif, récompenses et monnayes – à tes adeptes seulement les plus fidèles – toute chose sous le S01ei1, tout secret de SONY ou la gueule du pénis de ce mec hier soir croisé au bar… Tu écrases tes ennemis et ceux qui ont Tor, tu en fais des annexes. Tu livres tes entrailles aux allers-retour de mon Canard-Canard-Va (va en paix, bon toutou à nonos digital), mon Intérieur pas net, mon Internationale 2.0, ô notre chant d’amour-propre et notre néo champ familial, pourvoyeur de nos rires et rêves et caresses à nous-mêmes : totale carte au dégoût familier des détours bénins à présent indispensables et si bons, ô Gala infernal d’images et de sons, pourvoie, pourvoie !

Hackeureuse, ô géniale hérétique, je t’en prie, officie. Répare cette plaie au cœur, vite, vite, pendant que nous débitons l'ode : "Saint Routeur reçois notre ardente prière, donne-nous aujourd'hui notre code quotidien, que Ton débit augmente, que ta fibre demeure, rends-nous toujours plus souples au travail de tes minibots, à jamais rayonnent tes 5 barres de rézo, bla bla bla plus vite plus vite put**nn

Ô Internet #OdeInternet #www 
déc 2014